dimanche 18 janvier 2026
Demos
Dans le cadre des Nuits de la lecture, organisées par le Centre national du livre, la librairie L’Autre Livre (13 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris) a programmé la lecture de mon dernier ouvrage, Demos, en ouverture de l’événement, le mercredi 21 janvier 2026, à 15h00.
Je lirai des passages de mon livre. Une séance de dédicaces suivra. Je suis impatient de vous accueillir parmi nous. A mercredi.
Mieux qu'un monsieur
« Je n’ai rien vu, presque rien de Gaspard Ulliel. Des bouts du film de Dolan, des bribes du texte d’un grand gars de la littérature française, Lagarce, des fragments du Saint Laurent de Bonello. En revanche, j’ai vu une lumière blanche : une épiphanie, apparition, illumination eût écrit Rimbaud.
La beauté d’Ulliel est absolue, taillée dans le bleu du ciel, un flagrant délit plastique, le miroitement hypnotique d’un style. Gaspard a choisi la meilleure part.
La comédie, l’art dramatique. Le jeu est le plus vieux métier du monde, l’outil le plus précis de la clownerie des lundis, l’arme quotidienne de la bouffonnerie des hommes.
Flaubert veut jouer. Il gueule seul. Proust s’entiche de Réjane, de Sarah Bernardt, invente La Berma. L’auteur est un acteur raté, un grimacier empêché, un baladin dissuadé. Tous les scribes de la terre ont des démangeaisons d’histrion.
Ulliel est un comédien hors du temps, aux semelles de vent, l’ange exterminateur des modes braillardes, des actualités débraillées. Gaspard Ulliel s’est trompé d’époque.
Ni Téchiné, ni Dolan, ni Bonello ne sont Visconti. Gaspard Ulliel était l’Helmut Berger de sa génération. Je pense au jeune Nicolas de Staël qui gribouille sur une carte postale à son père de fortune : « Non, je veux être mieux qu’un monsieur ».
La beauté de Gaspard intimide. D’autant qu’il l’ignore, qu’il la fragilise, la balaie d’un revers de main, la neutralise avec dédain. La gentillesse était sa coquetterie.
Le grand acteur est un funambule, un fildefériste qui risque une peau avec des mots. Il est en première ligne à chaque phrase, à mains nues, devant le gouffre, une meute d’inconnus. Il n’a pas de casque syndical, ni sur les scènes théâtrales, ni sur les domaines skiables.
Non, je n’en crois pas mon iPhone. La nouvelle carillonne à mon tympan. Je me sens plus petit, rétréci dans ma vie. Le monde s’est enlaidi. Sur la piste bleue gît un monsieur. Mieux qu’un monsieur. »
Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 86/87).
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html
Des terres pas assez rares
Les terres de France ne sont pas rares. On y sème et récolte de banales céréales. On y élève des animaux bêtement domestiques. On a des champs de betteraves, mais guère de terres à bitcoins.
C’est pourquoi cette terre à pas cher est destinée à la jachère. On lui préfère les denrées du Mercosur et les épis des plaines d’Ukraine.
A force de n’être pas assez rares, les terres de notre quelque part ne seront plus nourricières.
Les éleveurs sont des instituteurs. Les étables sont des écoles, les bovins des élèves d’avant la fabrique du crétin. La blonde allemande, Van der Pécresse, s’en soucie comme d’une guigne, s’en tamponne le coquillard. L’éborgné du Touquet fait de l’abus de bien social, confond les intérêts de bibi et ceux du pays. Il faut laisser la justice faire son travail. Mais, fichtre non, pas les agriculteurs.
vendredi 16 janvier 2026
Un acteur, un grand
« On ne regarde pas un film. On ne regarde qu’un homme ou une femme. Du coin de l’œil, on n’observe qu’un acteur. On ne perd pas une miette de sa silhouette. On guette une bête, le visage d’un animal de cinéma, les gestes d’un monstre sacré.
L’acteur est une histoire dans l’histoire. Mais sans la lourdeur d’un sens, d’une direction unique, d’un générique de fin. Le jeu d’acteur est une musique pour les yeux.
Les comédies de Bacri sont des flagrants délits d’acteur. Le malfaiteur y est intercepté dans sa poésie. Bacri joue la colère comme il respire, s’y abandonne par fatigue, peut-être par mépris.
Dans le répertoire, il s’approprie l’humeur massacrante, à laquelle il ajoute une lassitude d’attitude, une fragilité, une fatalité orientale. Une humanité. Le désenchantement est son jardin secret. Bacri bégaie sa colère à la perfection dans une diction d’exception. L’imperceptible marmonnement qui débute le coup de gueule est une signature d’artiste. De loin, avant que la caméra ne zoome sur l’escogriffe un peu dégingandé, on se figure Marcel Bozzuffi, comédien de la génération d’avant. Un vague air de ressemblance.
Car Jean-Pierre Bacri exprime une singularité sauvage, une fantaisie désabusée, une noirceur pudique qui n’appartiennent qu’à lui. Quand la couleur éclaire son visage, c’est l’émail des dents qui doucement se découvre, dévoile un sourire lent, long, installe une plénitude qui n’est pas négociable. C’est le sourire d’un homme qui fume une dernière cigarette. Un acteur, un grand.
Dans tous les métiers, il y a des bons et des mauvais ouvriers. En quantité. Mais les grands acteurs, les vrais comédiens, on les compte sur les doigts d’une main. »
Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 59/60)
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html
samedi 10 janvier 2026
Vrai génie de la simplicité
« Brûlante, épaisse, présente humanité de Giacometti. Tignasse ébouriffée, feulement rauque d’une voix sans loi, visage labouré par la nuit. Humilité dit Genet. Humus, homme de la terre, né d’elle, et sous les pelletées.
La main de Giacometti sculpte, lacère la pierre, scarifie un corps, une chair de plâtre, ébauche une tête. Fragile tête de préhistoire humaine, de vieil animal à écailles. La tête insaisie, comme l’infini d’un ciel. Visage qui s’échappe comme le galop d’un cheval. Visage dans sa nudité. Giacometti exprime le cri radical de Lévinas. Il exhibe ses doigts au travail comme des quartiers de soleil. Il ne baisse pas la tête. La regarde en face. Il la re-garde, la garde deux fois, la garde pas.
Giacometti chiade les encoignures de la matière, reproduit des scalps en figurine, brandis à bout de piques. Tête d’épingle métaphysique, tête d’allumette qui flambe dans le néant. Giacometti, bougre d’artiste à trogne flagrante, arpente l’atelier de moine aventurier, en personnage de La Strada. Percheron de l’exacte beauté, Giacometti secoue l’encolure. A cause des mouches sur le visage, sur le dessin. Dénégation de la lèvre, compassion aux yeux rougis, brumeuse lumière de tabac gris qui rayonne en dedans. Arte nous transmet à la Saint Habib le digne bonsoir d’Alberto. Charme sans mièvrerie, charme de chevalerie.
C’est le magnétisme d’un feu de broussailles, en plein désert et paysage de rocailles. Main de Giacometti qui manie, maniaque. Main qui touche, intacte. Sortilège d’une sculpture pascalienne, dont les gestes esquissent la frêle tige humaine, le crayonné d’un roseau pensant. Vrai génie de la simplicité. »
Ce texte est extrait de « Le type d’Antibes » (5 Sens Editions, juin 2024, pages 38/40)
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/560-le-type-d-antibes.html
Médiocre milieu de rang : Mitterrand
Mitterrand me ternit la compagnie de Chardonne. Il admire le styliste d’une haine de faux artiste. Le médiocre Rastignac jalouse les seigneurs du cognac. Il est aigre à cause d’une lignée de vinaigriers. Il baisse les yeux, fixe ses sabots. Boutelleau, il l’appelle monsieur. Comme un petit commis parle au marquis du château. Le ciel de Charente est zébré d’arrière-pensées déplaisantes. L’homme d’envie vénère l’ami de Blum. Il abhorre leur désinvolte complicité d’écrivains. Il ne pardonne rien à Chardonne. Il se sent provincial, prisonnier de grosses semelles, sans mépris pour l’idéal de Rotary. Bref, il me faut en disconvenir, me défaire d’un détestable imaginaire, revenir à l’auteur de Demi-Jour. Léon Blum, l’esthète rouge, encense Jacques Chardonne à la parution de L’Epithalame : « Je place très haut, pour ma part, l’écrivain qui a su débuter par cette œuvre d’élite. » Il confesse, sans équivoque, des racines patriciennes en marge d’une dilection plébéienne.
Mitterrand aura cent ans, cent dix ans, et puis la postérité lui signifiera son congé. Les fils de vinaigriers jalousent les fils de cognaquiers. Derrière l’envie ou l’élémentaire sociologie, perçait une adoration de rejeton d’un même canton. Mais demain, sacré bonsoir, qu’on m’épargne les éloges d’un triste sire, d’un homme médiocre, d’une arsouille, comme seul l’étiqueta le grand Ponge. Je veux jouir d’une fraîcheur de neige, je veux lire Chardonne sans me dépêcher. Lentement, illico presto.
Il aima Pétain. Moins de Gaulle. Il zigzagua en politique, de droite à gauche. Il apprécia la phrase concise de Chardonne, abhorra l'emphase de Malraux. L'esprit de courtisanerie l'affubla de sobriquets évocateurs. "Tonton" lui allait bien. "Dieu" lui plaisait mieux. Longtemps, au niveau des dents, l'ambition lui tînt lieu de visage. La vieillesse teinta la vanité du monarque d'un semblant de sagesse. Après les temps d'arrivisme, la mort l'obséda davantage que la gestion du capitalisme. Il se mira vivant dans la glace de l'Histoire. Il construisit une pyramide, imagina une bibliothèque surannée. La postérité l'importa. C'était un provincial qui se pressa à Paris pour y faire l'important. Un Adolescent d'autrefois, façon Mauriac. Il adora s'encanailler avec les songes et les mensonges. Il s'amusa de la compagnie de Tapie. Ne détesta ni Le Pen, ni Hersant, compagnons de quatrième république. Il tira satisfaction de gouverner plus longtemps que le général honni. Il régla définitivement son compte à la gauche en éradiquant sa branche communiste. La droite l'admira comme l'un des siens, en plus cultivé. Mitterrand est d’extraction médiocre, à sa place au milieu du rang.
Ce texte reprend des passages de deux de mes livres : « L’amitié de mes genoux » et « Dancing de la marquise ».
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/322-dancing-de-la-marquise.html
jeudi 8 janvier 2026
La plus belle fille du monde
A la mort de Bernard Frank, j’ai pleuré, j’ai pressenti - je l’ai écrit - que la langue française serait désormais moins aimée.
Une France sans Bardot, c’est la flèche de Notre-Dame qui choit, c’est la Tour Eiffel qui se craquèle. Bardot, Sagan, le charmant petit monstre sous la plume de Mauriac, n’avaient rien de commun, sauf une liberté, une indomptable légèreté, un panache à la française.
Bardot était une femme cabocharde qui multipliait les espiègleries, se riait des voitures à cocarde.
Si Dieu a choisi français première langue, si Chateaubriand est le plus grand artiste de tous les temps, si Bardot est par-delà les siècles la plus belle fille du monde, n’en déplaisent aux sublimes Italiennes, alors il faut se recueillir en silence au pied du catafalque en osier de Saint-Tropez. Un pays si joli s’est senti meurtri, soudain diminué, plus petit.
Je ne peux oublier la gerbe éclatante qui lentement s’extrait du fourgon funéraire. Les couleurs flamboient comme une éclaboussure de soleil. Ce sont les couleurs du citron, de l’orange et du coquelicot. « Que voici de majesté ! » eût salué Céline, l’amoureux des danseuses. Brigitte Bardot nous ensorcèle, frivole et indomptée, comme une nature sauvage, sur la terre et au ciel.
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