mardi 11 août 2026

Au sujet de Demos

« La beauté me fait du bien. Avant de mourir, j'aimerais revoir un chien, coller mon regard au sien ». Christian de Maussion Rares sont les livres qui s'ouvrent sur une phrase aussi désarmante. À elle seule, elle contient déjà tout Demos. Cette confidence inaugure le carnet intime de Christian de Maussion comme une prière discrète. Elle ne relève ni de l'effet littéraire ni de la provocation. Elle exprime un désir simple : retrouver, avant qu'il ne soit trop tard, quelques présences essentielles. Un chien, un regard, une fidélité. Il n'en faut parfois pas davantage pour résumer une vie. Évoquer aussitôt l'Odyssée d'Homère pourrait sembler audacieux. Pourtant, la tentation est grande. Ulysse revient à Ithaque, retrouve Argos, son vieux chien, Pénélope, ses compagnons, la lumière de son île. Il ne conquiert pas un monde nouveau : il retrouve ce qui comptait déjà. Demos procède du même mouvement. Il ne cherche pas l'extraordinaire ; il réapprend à regarder l'ordinaire. Le titre lui-même mérite qu'on s'y arrête. Demos est un mot grec qui désigne le peuple. Ici, il s'agit aussi du surnom que les camarades de classe de Christian de Maussion lui avaient donné. « Je me souviens de la musique des préaux et j'entends la clameur qui me baptise tout haut Demos... » écrit-il. Le surnom devient peu à peu un autre nom de soi, comme si l'enfant d'hier dialoguait encore avec l'homme d'aujourd'hui. Christian de Maussion accomplit, comme chacun de nous, son pèlerinage terrestre. Il avance entre la lumière et l'ombre, entre le souvenir et l'oubli. Mais il possède une qualité plus rare : il transforme cette traversée en écriture. Non pour raconter sa vie, mais pour en recueillir les éclats. Chaque phrase ressemble à une pierre blanche déposée au bord du chemin. Elles ne prétendent pas expliquer le monde ; elles témoignent simplement d'un passage. On sent, à chaque page, le souci de la phrase juste. Une phrase pensée, pesée, débarrassée du bavardage. Louis-Ferdinand Céline écrivait que « la phrase, c'est un labeur bien ouvrier ». Christian de Maussion semble partager cette exigence. Non pour imiter un style, mais pour atteindre une forme de justesse où chaque mot retrouve son poids. Demos n'est ni un roman ni un journal intime au sens classique du terme. C'est un carnet de veille. Un livre où les souvenirs, les réflexions, les lectures et les émotions se répondent librement. L'unité ne vient pas d'une intrigue, mais d'une voix. Une voix qui refuse les effets faciles et préfère la confidence à la démonstration. Lorsque Christian de Maussion écrit : « La beauté me fait du bien », il laisse entendre, en creux, que le monde contemporain ne la ménage guère. Pourtant, son livre n'a rien d'un pamphlet. Il ne cède ni à l'amertume ni au ressentiment. Il pratique une forme de résistance beaucoup plus silencieuse : sauver ce qui peut encore l'être. Une rencontre, un paysage, un souvenir d'enfance, un animal, une phrase. Il existe aujourd'hui une abondante littérature du désenchantement. Demos emprunte une autre voie. Il rappelle que la beauté n'est pas un luxe réservé aux esthètes ; elle constitue une nécessité intérieure. Elle nous aide à demeurer pleinement humains lorsque tout semble nous inviter à devenir indifférents. Christian de Maussion n'écrit pas pour raconter sa vie. Il écrit pour sauver quelques instants de beauté avant qu'ils ne disparaissent. Et c'est sans doute là que réside la véritable réussite de ce livre. Frédéric Andreu Demos, Christian de Maussion, Illustration de Nicolas de Staël, Éditions des Cinq Sens, 15 €. Les Affiches d'Alsace et de Lorraine • N°62/63 • 4/7 Août 2026

lundi 10 août 2026

Demos

Au courrier ce matin, un article sur Demos, mon dernier livre. Dans la messagerie, il m'est amicalement remis par Patrick Wagner, le grand artisan d'une revue si nécessaire, unique en son genre littéraire : "Livr'arbitres". Ce texte de Frédéric Andreu touche au plus près le sujet éclaté du livre, saisit avec justesse le tourment essentiel, la grande querelle de Demos: une certaine fidélité à la sainte beauté.

vendredi 7 août 2026

Splendide Monzon

Bouttier est mort. Mais c’est à Monzon qu’on songe. C’est une gueule d’Indien basané, échappé des taudis de Santa Fé. Un pugiliste artiste. Il est beau, presque lent, majestueux sur le ring. Il procède par coups de boutoir. Il est violent. Ne pas l’être aurait été une faute professionnelle. Il défenestre Alicia. Onze ans de prison. Soixante-douze kilos, un mètre quatre-vingt-un, c’est un poids moyen, la catégorie royale, le cercle des plus beaux corps du noble art. L’athlète à mauvaise tête, pommettes hautes et méplats osseux, est une bête analphabète, un boxeur aux poings fatals. Son style est un rêve de chorégraphe, une merveille de félinité. Il guette l’adversaire, l’ensorcèle, l’esquive, le touche. Fait mal, très mal. Le divin Argentin a gagné tous ses combats de championnats du monde : quinze sur quinze, carton plein. Il est invaincu sur le ring, n’a jamais mis un genou à terre. Il a battu de sérieux clients, les plus grands pugilistes de son temps : Nino Benvenuti, Emile Griffith. Lors d’une permission de prison, « El Macho », son nom de scène, se tue au volant de sa guimbarde, la Renault fait sept tonneaux. Encore aujourd’hui, Carlos Monzon fait de l’ombre au pauvre Bouttier dont Delon s’était entiché. Dans mon lit, un transistor collé à l’oreille, je suis leur combat, je prie pour l’Argentin. Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 37/38). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html

jeudi 6 août 2026

Averty naquit aujourd'hui

La mort de Jean-Christophe Averty est une blague des claviers Azerty. C’était un imagier incendiaire, un artificier de la beauté convulsive. La télévision de jadis était exécutée par de vrais artistes. C’était le temps de l’ORTF. La direction appartenait à ses chefs gaullistes, la création était confiée à ses réalisateurs communistes. Pas d’autre choix qu’une seule chaîne d’Etat, certes, mais avec de grands soldats superbes. La télévision de papa était filmée sous la dictée d’hommes de vision. Beckett, Adamov ou Ionesco figuraient au programme de prime time. J’étais en culottes courtes. Je me souviens des Raisins Verts, l’émission de variétés déjantée qui déclarait la guerre à l’ennui des chaumières. L’art fêlé d’Averty visait le fou rire des familles. Un bébé de couleur violette était débité à la moulinette. Averty était un dandy, un esthète du sacrifice aztèque. Un zézaiement délicieux commentait le délictueux spectacle. Ce strabisme de la diction exerçait une ravageuse séduction. Averty était un coloriste du noir et blanc, un aventurier de l’image truquée, le poète inspiré d’une 3D pas encore née. Sa photographie était nourrie de textes de fantaisie, des facéties d’Alfred Jarry. A vrai dire, l’image numérique vient du Collège de Pataphysique. Averty était un pyromane de l’image. Il travaillait les pixels de manière insurrectionnelle. Il illustra Roussel et Cocteau, Gracq et Shakespeare, Apollinaire et Prévert, Picasso et Richaud. Averty a diverti le bourgeois, travesti, perverti le bon goût, sa routine et sa mélancolie. Trop grande gueule pour faire école, il meurt aujourd’hui pour notre malheur. J’avais de la chance d’avoir dix ans dans les années soixante. Ce texte est extrait de « Dancing de la marquise » (5 Sens Editions, mars 2020, page 19). https://catalogue.5senseditions.ch/.../322-dancing-de-la..

Decoin, une poignée de mains

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar ». Quand Didier Decoin, courbé sur un feuillet manuscrit, déplié avec soin, lisait la première phrase de Salammbô, on ressentait dans sa chair, l'essence du grand émoi littéraire. Un silence. Flaubert commande de se taire. Le romancier levait ses binocles sur un front scarifié comme on chasse une mouche de sa tasse de thé, de son verre de malt. Il regardait la salle avec des yeux écarquillés comme des bras d'hospitalité. A l'époque, Didier Decoin insufflait du corps aux textes de fiction de France 2. On avait l'impression que l'esprit du vieil ORTF s'était maintenu, vaille que vaille, face à la tyrannie des audiences, en cette fin de vingtième siècle. La causerie de Didier Decoin introduisait le volet "création télévisuelle" du Séminaire Multi-Médias que j'animais avec Hélène Monnet, sa présidente. Le style de l'homme tranchait par une élégance naturelle. Quelque chose de britannique, à la Michel Mohrt, avec sa veste de tweed adossée à la chaise. Une fièvre, une ferveur, une urgence à préserver la beauté de la langue française. Sa simplicité s'appréciait dans une poignée de mains: franche et chaleureuse. Didier Decoin était serein. A le regarder dans les yeux, je crois bien que c'était un monsieur.

samedi 1 août 2026

La pelle

Macron fait le dos rond. Il sait que son bilan est consternant. À “L’Appel” du Général succéda un jour “La pelle” d’un jeune olibrius prénommé Emmanuel. “La pelle” dudit suzerain s’est substitué à “L’Appel” du 18 juin. Macron s’est planté grave. Même ses autocars à deux balles ont été rangés des voitures, ont connu la déconfiture. S’il reconstruisit Notre-Dame en flèche, c’est grâce à la poigne d’un commandement militaire qui passa à l’as la démocratie. Sans règles ni normes administratives à respecter, on s’enorgueillit d’une productivité de dictature. Rebelote avec les JO. Le premier mandat, c’était déjà la fin des haricots. Le second, c’est la pelle, un rateau pris dans la figure d’Emmanuel. Le garçon, le stagiaire de nulle part, s’est auto-dissout dans l’insignifiance d’un bilan nul. Ouste !

Dallas, la dernière passe

Un match qui fâche. Lucas shoote dans le torse rival bien à côté de la balle. Penalty. Lucas pleure d’avoir fait perdre tout un peuple. Reste soixante-dix minutes pour infléchir un score, faire mentir le tableau d’affichage. Le bel Olise s’enlise dans les olé hostiles. Rabiot frise un rouge. Les Bleus se désunissent à regarder jouer la cohorte d’en face qui roule en mode ibérique: sans bruit, sans frottement, sans éclat, sans panache. Les belles de Cadix n’ont d’yeux que pour les joueurs de passe á dix. Mbappé frappe le portier. Il est hors jeu, observe les cieux. Dembélé n’est toujours pas réveillé. Dédé sort Rabiot. Lucas est encore sonné. Doué ne fait pas mieux que Barcola. L’Espagne joue contre Luis Enrique, le traître, l’un des siens. Et de deux, après un splendide une-deux, au milieu d’une défense naufragée, pétrifiée. On est battu sans mettre un but. Mbappé regarde ses souliers. Les Espagnols sont sans doute forts, sont des Paraguayens infiniment plus retors. Question rêve, j’attends le vieux Messi pour dire merci.