mardi 10 février 2026

Il faut que la justice

22 avenue Foch, une adresse qui fâche. 22 ! Ne voilà pas les flics ! Le sieur Epstein est large d’esprit, invente une sorte de relativité dans les ébats physiques, la friponnerie, l’orgie pédophile. Lang, pas l’Allemand, l’autre, pas Fritz, a besoin de fric, d’une berline convenable, d’un chauffeur, bref le minimum syndical qui sied à son rang. Eh bien, Jack fraie avec Jeffrey qui éponge les notes de frais. Jack le gérontocrate, qui trime pour arrondir sa misérable retraite, joue au black jack avec l’argent de l’Etat, toujours bon prince. Il s’amuse comme un petit fou, avale les petits fours, laisse l’ardoise à l’Etat copain des coquins, nique Nicolas qui paie à tire-larigot. La vie paradisiaque du vieux Jack conduit tout naturellement aux plaisantes Iles Vierges, en pleine mer des Caraïbes, havre fiscal de tout repos où est gentiment domiciliée sa petite affaire de bienfaisance avec Jeffrey. Macron aboie. Il faut que la justice fasse son travail. On s’égosille, on s’époumone, on le répète à longueur de journée. Les boulangers font le leur sans qu’on ait besoin de leur rappeler tout le temps.

lundi 9 février 2026

Qu’est-ce que la morale ?

La morale est un regard de surveillant général, un œil exercé de sentinelle aux aguets. Pas vu, pas pris. On ne se débarrasse d’elle qu’en se cachant d’un pareil soleil. Seule l’invisibilité préserve du contrôle voyeuriste de la morale. Dans La République, Platon évoque une bague de prestidigitateur, un anneau magique qui assure à Gygès un privilège d’invisibilité. Dès lors, Gygès accomplit des prouesses, jouit des libertés les plus traîtresses. Il vole, viole, assassine. Devient roi. La toute-puissance résulte de l’inapparence. Les pédophiles de tous pays, les pères incestueux de familles élargies commettent des actes qui réclament d’être opaques pour prétendre à l’impunité. Faute de quoi, un jour ou l’autre, ils sont pincés, dévoilés dans leur nudité. Le faisceau panoptique de la morale les éblouit comme un lapin de garenne surpris par les phares d’une berline.

dimanche 8 février 2026

J’ai besoin de Larrain comme de pain

J'avais tout faux sur la photo. Je la considérais de haut. J'en méprisais l'hypothétique paresse d'index. Sa lissité de papier glacé interdisait le travaillé d'artisanat. Je me sens mal avec le machinal. Or j'ai révisé mes idées, changé de préjugé. Si Barthes et sa Chambre claire m'ont ouvert la tête et ôté ses oeillères, reste que la photo me déconcerte. Elle me touche peu. J'aimerais écarquiller les yeux. M'ennuie son découpage gratuit de la géographie. La magie d'un art m'est révélée sur le tard. La photographie d'un maître du Chili a illuminé ma nuit. J'ai besoin de Larrain comme de pain. J'ai besoin de m'abreuver aux lumières de Valparaiso. J'ai besoin des petites filles du passage Bavestrello. Je regarde Santiago autrement qu'avec des mots. Sergio Larrain me tend la main, un miroir sur les premiers matins. L'homme de patience donne à la vue ses lettres d'évidence. Larrain photographe s'est sauvé du monde bref. Il s'est retiré des hommes et de Magnum. Larrain fait le saut, fait écho à Rimbaud. Il fait d'un passe-temps matière à éblouissements. Il prescrit à son neveu, Sebastian Donoso, des conseils pour les yeux, des secrets précieux: "Il faut partir à l'aventure, comme un voilier, toutes voiles dehors, aller à Valparaiso, aux îles Chiloe ou parcourir les rues toute la journée, errer, errer encore dans des endroits inconnus, s'asseoir contre un arbre lorsque l'on est fatigué, acheter une banane ou un peu de pain... c'est cela, prendre un train, aller dans un endroit qui t'attire et regarder, sortir du monde connu, pénétrer ce que tu n'as jamais vu, se laisser porter par l'envie, se déplacer beaucoup d'un endroit à l'autre, là où tu le sens...peu à peu tu vas rencontrer des choses. Et des images vont te parvenir, comme des apparitions, prends-les." Fichée au bout d'une impasse de Montparnasse, la fondation Cartier-Bresson a tacheté ses douze murs de centaines de rectangles, de figures d'éternité. Les visiteurs se taisent. Ils dévisagent l'oeuvre d'un sage. Ils sont cueillis à la sortie, saisis par les silences du Chili. Ils se sentent sots devant les photos de Sergio. Larrain renonce à la mastication. Au ressassement des mêmes tourments. L'homme qui regarde ne mâche pas un chewing-gum. Il goûte une joie. Il fuit le spectacle, il guette un miracle. Il n'imagine rien, pas d'histoire, ne trace aucun chemin, ne cède à nul espoir. Larrain va au vent, derrière les paravents. Il est fouetté par les embruns du matin. Il ne décolle pas sa joue du soleil, des conseils des grands ciels. La splendeur est au bout d'une lenteur. L'inaction veille au mûrissement des passions. Il se clochardise à cause des marchandises. Larrain s'accoude au parapet, extrait un fragment de soi de son artisanat minier. Il vagabonde en son intime réalité. A l'image de l'enfant, la photographie naît d'un moment d'égarement. Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

mercredi 4 février 2026

De Charles à charlatan

De Charles à charlatan, la république a fait son temps. Le petit roquet du Touquet a jeté, non sans une morgue de hiérarque satisfait, la dernière pelletée. Ce Macron, qui ressemble tant à Rousselin, le « Candidat » de Flaubert, qui ne croit à rien de précis si ce n’est à la royauté de son nombril – quand il soliloque il le prénomme « Bibi » -, évoque la figure de l’intellectuel raillée par Paul Claudel. Dans sa brillante pièce « Conversations dans le Loir-et-Cher », le frère de la géniale Camille met les points sur les i par le truchement du lucide Civilis : « Il n’y a qu’une classe dangereuse, c’est celle des intellectuels qui possèdent un instrument pour lequel il n’y a pas d’emploi ». Macron aura beau traverser la rue, il sera congédié. Il n’y a pas d’emploi possible pour son cerveau de péroreur de mots. En lui octroyant deux CDD d’affilée à l’Elysée, le peuple français s’est mis le doigt dans l’œil, s’est gravement fourvoyé. L’œuvre de Charles s’achève, pleinement déconstruite, par cet épatant stagiaire charlatan.

dimanche 1 février 2026

Sarah, hors format

Elle a tout faux, Sarah. Banlieusarde de naissance, elle travaille en bonne intelligence avec la connaissance, sort dit-on major de l’Ena. Cette fille, d’après l’épopée glorieuse de Charles de Gaulle, se rêve en Jeanne d’Arc d’une France heureuse. Sarah, hors format, est animée par une attention d’exception pour la chose publique et le sort d’un pays à la dérive pathétique. On songe à ce que Simone Weil écrivait à Joë Bousquet : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité ». Sarah tue le match, boxe dans la catégorie des tueuses de charme. Son sourire désarçonne les plus chevronnés censeurs. C’est un uppercut qui va droit au but. Sur les plateaux, elle impose ses bons mots, bouscule les héritiers du micro. Elle n’a peur de rien, sauf de l’incurie de l’Etat, sauf de l’impéritie des copains et des galopins. Son brio et sa verve, ses saillies qui pétillent enchantent l’esprit. A l’heure où les politiciennes au rancart se fourvoient, Ségolène Royal, notamment, qui s’agenouille devant le roitelet d’Alger, Sarah, la pétulante guerrière, nous délivre des œillères d’hier, porte haut, à nouveau, les couleurs d’une nation millénaire. Le temps des vieux chevaux de retour qui poireautent cent-sept ans en politique et squattent le pays ad vitam aeternam, tel Bayrou le mièvre troubadour, toujours devant le même balcon de la même Ségolène à bégayer ses ritournelles paloises, ce temps des misérables renoncements est fini. Allez, ouste ! Allez, Sarah !

dimanche 18 janvier 2026

Demos

Dans le cadre des Nuits de la lecture, organisées par le Centre national du livre, la librairie L’Autre Livre (13 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris) a programmé la lecture de mon dernier ouvrage, Demos, en ouverture de l’événement, le mercredi 21 janvier 2026, à 15h00. Je lirai des passages de mon livre. Une séance de dédicaces suivra. Je suis impatient de vous accueillir parmi nous. A mercredi.

Mieux qu'un monsieur

« Je n’ai rien vu, presque rien de Gaspard Ulliel. Des bouts du film de Dolan, des bribes du texte d’un grand gars de la littérature française, Lagarce, des fragments du Saint Laurent de Bonello. En revanche, j’ai vu une lumière blanche : une épiphanie, apparition, illumination eût écrit Rimbaud. La beauté d’Ulliel est absolue, taillée dans le bleu du ciel, un flagrant délit plastique, le miroitement hypnotique d’un style. Gaspard a choisi la meilleure part. La comédie, l’art dramatique. Le jeu est le plus vieux métier du monde, l’outil le plus précis de la clownerie des lundis, l’arme quotidienne de la bouffonnerie des hommes. Flaubert veut jouer. Il gueule seul. Proust s’entiche de Réjane, de Sarah Bernardt, invente La Berma. L’auteur est un acteur raté, un grimacier empêché, un baladin dissuadé. Tous les scribes de la terre ont des démangeaisons d’histrion. Ulliel est un comédien hors du temps, aux semelles de vent, l’ange exterminateur des modes braillardes, des actualités débraillées. Gaspard Ulliel s’est trompé d’époque. Ni Téchiné, ni Dolan, ni Bonello ne sont Visconti. Gaspard Ulliel était l’Helmut Berger de sa génération. Je pense au jeune Nicolas de Staël qui gribouille sur une carte postale à son père de fortune : « Non, je veux être mieux qu’un monsieur ». La beauté de Gaspard intimide. D’autant qu’il l’ignore, qu’il la fragilise, la balaie d’un revers de main, la neutralise avec dédain. La gentillesse était sa coquetterie. Le grand acteur est un funambule, un fildefériste qui risque une peau avec des mots. Il est en première ligne à chaque phrase, à mains nues, devant le gouffre, une meute d’inconnus. Il n’a pas de casque syndical, ni sur les scènes théâtrales, ni sur les domaines skiables. Non, je n’en crois pas mon iPhone. La nouvelle carillonne à mon tympan. Je me sens plus petit, rétréci dans ma vie. Le monde s’est enlaidi. Sur la piste bleue gît un monsieur. Mieux qu’un monsieur. » Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 86/87). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html