dimanche 27 septembre 2026

Léon, l’apparition

« On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute forme de vie intérieure. » (La France contre les robots, 1946) Après le carnage de la guerre, Georges Bernanos pressent le saccage à la hache des consciences. Le pape romain va son chemin, à son train de pasteur, vagabonde de l’Arc de triomphe à l’obélisque. Il musarde, sûr de son but et sans hâte. Il bénit une vaste compagnie. Il se meut à sa manière campagnarde, chaloupée de l’intérieur d’homme de la terre, un peu pataude, prudente et secrète. Une bouche en demi-lune, dessinée pour la gourmandise et la malice, dont le pli s’étire jusqu’au milieu de la joue. Visage impénétrable, peut-être chafouin, presque matois, ecclésiastique en diable. On pense à Bouquet, le comédien réservé, au jeu précautionneux. Léon le quatorzième s’attarde aux visages. A l’instar de Lévinas et de Giacometti, il voit l’infini dans la figure d’autrui. Il est attentionné aux nouveau-nés. Il sait ne pas leur parler mais les regarder avec intensité. La vulnérabilité est l’objet de son métier. Cet homme blanc n’est pas moche mais sensible aux trognes et aux cœurs qui cognent. Il fait son job de pape sans retape. Joie retenue, sourire ténue, émotion vraie, ressentie en gourmet. A sa façon, Léon, l’apparition c’est lui. A peu de mots, d’une voix détimbrée, le faux rocker du Stade de France et de La Concorde allume les cieux, dynamite l’acédie ambiante. Les gueux de Dieu exultent. Les gredins de gradins pavoisent. Les petits fanions jaune citron voltigent au-dessus des têtes comme des papillons de fête. Léon l’illusionniste métamorphose la morosité d’une masse humaine égarée en joie explosive d’une foule en liesse. Ma mère me racontait la Libération de Paris. « Le plus beau jour de sa vie ». De Gaulle, Moulin, les Alliés nous ont sauvés des griffes allemandes. Léon, qui ne paie pas de mine, rompt les liens de quelque chose de lumineux. Il défait les bâillons qui entravent un horizon de spiritualité, confisquent les masques qui contrarient un sentiment d’enracinement. On dirait une délivrance. Du côté des dignitaires qui réclamèrent leur privilège, les discours d’ennui n’épargnèrent personne. Elysée, Unesco, Catho. Discours creux, mots de peu, sans foi ni feu. Pierre Michon nomme excellemment ces assommants pensums : « Couinement rituel ». Ce genre de glapissement n’a ni ferveur, ni odeur, trop loin des corps et des cœurs. Les hiérarques s’embaument vivants dans leur mausolée en toc. L’homme blanc, qui n’est pas laid malgré ses péchés, lit ses feuillets, rajuste sa calotte, se recueille de profil devant la Vierge de la grotte de Massabielle. Il obéit avec bienséance au protocole des hommes de l’ombre. Trop arrimé à son intériorité, l’homélie de Léon n’est pas habitée par les mots griffonnés, comme le serait le poème de l’aède, sorti du néant : Malraux au Panthéon ou Artaud au Vieux-Colombier. A vrai dire, le pape à Paris, à Lourdes ou à Metz, c’est la prière en spectacle. Léon ne peut s’y soustraire. Les petits enfants de Debord ont droit au pain papal événementiel, au cirque télévisuel de l’émotion à grosses ficelles, au Barnum de la foi des hommes affichée. La foi est une décision de la raison, selon Radzinger, qui tranche ainsi son mystère.

dimanche 20 septembre 2026

La cérémonie des prix

Prix Nobel, rosettes distribuées comme des sucettes, distinctions à répétition, les grandes personnes s’enrubannent de vanités diverses, briguent à l’envi ces honneurs flaubertiens qui déshonorent les misérables récipiendaires. En revanche, depuis Mai 68 et les diktats du petit bandit de Cohn-Bendit, les dignitaires du droit à la différence ont décidé d’exclure les gosses des préaux du festin scolaire de fin d’année : la cérémonie des prix. Ce rituel méritocratique, hautement républicain, distinguait l’excellence. Depuis près de soixante ans, une société de vieillards, drogués à la vanité, s’interdit d’encourager les enfants à bien travailler. Les adultes s’auto-congratulent, se gonflent de considération mutuelle, s’échangent les trophées de clinquante renommée. Les vieux envieux monopolisent les hochets, les détournent de leur objet, s’approprient tous les premiers prix. Les enfants regardent. Ils mesurent le burlesque de la vie de grande personne.

Prenez soin de vous

Le grand âge aidant, je fais l’objet d’une attention redoublée de la part des jeunes commerçants du coin, des gens que je côtoie dans la rue. Ils m’exhortent à prendre soin de moi. À vrai dire, je suis embarrassé. Je vérifie que ma braguette n’est pas ouverte, que du coton ne traîne pas dans une narine ou une oreille. Ai-je une figure patibulaire ? Ai-je l’air si négligé, si peu soigné, voire sale ? Ai-je une mine de déterré au point de paraître malade ? Le vieillard qui musarde dans les bistrots se sent la proie des regards d’infirmiers de comptoir, la cible d’une mécanique compassion. “Merci à vous. Prenez soin de vous.” Allez vous faite foutre, quoi ! Une civilité expéditive distribue ce genre d’impératif catégorique. Ces jeunes gens, ils sont chaussés de baskets spongieuses, de tennis boudinés, surélevés comme des hamburgers flasques empilés sur une tige. Ils sont pétulants de santé, barbus à souhait, les dents trop blanches. Chauve. Crâne rutilant. Lisse comme un écran. Façon Lescure ou Barrot. Ils me font peur. Souriant à n’importe qui comme un président épris de son jet-ski.

C’était mieux avant

C’était mieux avant Avant, j’étais jeune. Riche d’un avenir destiné à fabriquer des souvenirs. Avant, c’était mieux. La nostalgie est un délit d’opinion, aujourd’hui. Avant, de Gaulle fondait une république qui tenait debout. On regardait Beckett, Adamov, Ionesco à la télévision. L’école apprenait à lire, écrire, compter. C’est plus tard qu’elle se consacra au formatage du crétin. Mon père lisait Proust, le soir dans son fauteuil. Juan-les-Pins était une villégiature de rêve. À deux pas, le plus grand peintre du siècle se jetait dans le ciel. Gracq était l’ami de Pompidou. À Matignon, il lui servait à déjeuner du châteauneuf-du-pape, son vin préféré. Il y avait les gaullistes et les communistes qui se partageaient le gâteau, le magot de l’Etat. Point barre. Point de Barre. Ni d’extrême centre, ni de social-traîtres. De Gaulle écrivait à Le Clézio pour lui dire qu’il aimait “Le Procès-Verbal”, son premier livre. Pas encore de Verts, mais un ciel bleu. C’était mieux.

jeudi 20 août 2026

Les 30 ans du Bon Albert

Je connaissais la date du 2 avril qui évoquait pour moi la mort de Georges Pompidou : celle de Georges Pompidou, celle aussi de Karol Wojtyla. Elle renvoie désormais à une naissance, à la création du Bon Albert, à l’amour dans sa chair de la littérature. Un article du Nouvel Observateur, en l’année 6 de votre maison, me convainquit de vous adresser un petit récit sur de Gaulle, un de Gaulle poète, quinze années après qu’il fût écrit , accepté d’abord par Sollers chez Gallimard - j’en corrigeai les épreuves - sans pour autant qu’il soit édité, sans que jamais je sache la raison du revirement. Dix ans après la parution de « C’est encore loin de Gaulle ? », je soumis à votre appréciation un deuxième petit ouvrage « Ainsi soit Staël », exercice d’admiration sur le peintre. A cette occasion, Nicole, vous m’aviez parlé d’un mensuel littéraire « Service Littéraire ». Son rédacteur en chef, séduit par l’un de mes livres (« Dancing de la marquise ») me confia, il y a cinq ans, une rubrique d’humeur intitulé « Maussion de censure ». J’y rédige toujours mes petits billets. Avec vous Nicole, je partage un amour sans limites pour l’œuvre de Marcel Proust. Nous la lisons, la relisons, avec délectation. Je vous ai promis un texte sur Albertine Simonet que malheureusement je ne parviens pas à écrire. Je sais votre tendresse pour Robert de Saint-Loup. Aujourd’hui, je suis vieux, j’ai treize petits récits au compteur. « Demos », le dernier, a été chroniqué dans Service Littéraire, « mon journal », et dans L’Oiseau Hennissant, « mon journal » tout autant. Je l’ai dédicacé vendredi dernier à l’occasion du Salon du Livre, tenu au Grand Palais. Mon éditeur 5 Sens était présent au stand du Livre Suisse. « Demos » voisinait avec les textes de prestigieux auteurs, de grands écrivains helvètes : Ramuz, Roud, Cingria, Vallotton, Dürrenmatt, Godard. J’ai vécu ces deux heures de signature d’un livre comme une petite récompense, une reconnaissance d’un modeste travail. J’ai ressenti combien je vous devais, Nicole, pour la confiance donnée, pour l’assurance transmise. Je voulais vous l’écrire et témoigner ainsi d’une sincère gratitude. Le Bon Albert fête ses trente ans. L’Oiseau Hennissant se pose régulièrement sur mon épaule, donne des nouvelles de ses passions, se fait le trait d’union de nos admirations. Les beaux jours arrivent. A quand la sortie de vos beaux textes sur Balzac ? Vive Le Bon Albert !

vendredi 14 août 2026

Le bon plaisir

L’été nous gratifie de cinq canicules, de quoi ramollir une république vieillie, en perdition, qui se compte elle aussi sur le dernier doigt de la main. L’été incendiaire n’a guère écarté l’empathique président de l’examen de son nombril. Il s’est retranché dans son fortin marin. Il y a goûté l’ivresse de son jet-ski favori, ridant la mer de sillons volontaires, mâchoires serrées comme si c’était « notre projet ». A ses heures, il squattait le transat de Brigitte et multipliait les ploufs obligatoires de la pataugeoire. A deux pas des brasiers, des admirables pompiers, d’une population sinistrée, d’une forêt dévastée. Dans la déconfiture, for sure, de la maudite décennie, ladite pataugeoire s’est hissée au rang de symbole prémonitoire. Le pays a bu la tasse plus souvent qu’à son tour. Le bon plaisir restera la marque de fabrique d’un monarque insensible, totalement branque, issu d’une dramatique erreur de casting. Que nenni. Il a chevauché l’engin mécanique, mal rangé des voitures, a dompté rageusement sa pétaradante Rossinante, qu’il a substituée avantageusement à son brave et ennuyeux Lecornu d’hiver, empêtré dans ses budgets de calamité. Et après ? Ouste !

mercredi 12 août 2026

Lettre à Frédéric Andreu

Hier la bonne fortune m’a souri. Patrick Wagner me communiquait un très beau texte qui relate l’aventure d’une lecture. Vous en avez signé les phrases. Elles m’ont profondément touché. Je suis ému d’en être à la fois la source et le destinataire. Vous m’avez lu. Lu vraiment. Pour de vrai. Avec vos yeux d’écrivain, avec une sensibilité d’homme de l’art, avec un talent flagrant qui honore un travail. Je vous en suis infiniment reconnaissant. Ma gratitude ne fait que redoubler la reconnaissance dont vous témoignez à mon endroit. J’ai ressenti une joie sans pareille à vous lire. Vous avez identifié, saisi au plus près, ma manière littéraire. Je ne fais pas d’histoires, je ne raconte rien qui aille de A à Z. Je zigzague dans ma propre ébriété. Ou plutôt, chaque phrase est pour moi une histoire avec ses mots nécessaires. Il y a mille histoires dans Demos, autant que de phrases risquées, d’aventures amorcées, de nouvelles péripéties à courir. La beauté est du temps volé au ressentiment. Elle est faite d’instantanés. J’ai voulu dire que ma loi est d’écrire ce que je lui dois. Car Demos vise en premier lieu à servir de son mieux la sainte langue française. Mon petit carnet de veille – j’aime bien votre expression - est cousu de regards et de petites amoureuses. A vrai dire, Demos est écrit de manière suffoquée, d’un jet de première nécessité. Ce petit mot l’est aussi. A vous, bien à vous, mes remerciements éblouis Christian de Maussion