dimanche 18 janvier 2026
Demos
Dans le cadre des Nuits de la lecture, organisées par le Centre national du livre, la librairie L’Autre Livre (13 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris) a programmé la lecture de mon dernier ouvrage, Demos, en ouverture de l’événement, le mercredi 21 janvier 2026, à 15h00.
Je lirai des passages de mon livre. Une séance de dédicaces suivra. Je suis impatient de vous accueillir parmi nous. A mercredi.
Mieux qu'un monsieur
« Je n’ai rien vu, presque rien de Gaspard Ulliel. Des bouts du film de Dolan, des bribes du texte d’un grand gars de la littérature française, Lagarce, des fragments du Saint Laurent de Bonello. En revanche, j’ai vu une lumière blanche : une épiphanie, apparition, illumination eût écrit Rimbaud.
La beauté d’Ulliel est absolue, taillée dans le bleu du ciel, un flagrant délit plastique, le miroitement hypnotique d’un style. Gaspard a choisi la meilleure part.
La comédie, l’art dramatique. Le jeu est le plus vieux métier du monde, l’outil le plus précis de la clownerie des lundis, l’arme quotidienne de la bouffonnerie des hommes.
Flaubert veut jouer. Il gueule seul. Proust s’entiche de Réjane, de Sarah Bernardt, invente La Berma. L’auteur est un acteur raté, un grimacier empêché, un baladin dissuadé. Tous les scribes de la terre ont des démangeaisons d’histrion.
Ulliel est un comédien hors du temps, aux semelles de vent, l’ange exterminateur des modes braillardes, des actualités débraillées. Gaspard Ulliel s’est trompé d’époque.
Ni Téchiné, ni Dolan, ni Bonello ne sont Visconti. Gaspard Ulliel était l’Helmut Berger de sa génération. Je pense au jeune Nicolas de Staël qui gribouille sur une carte postale à son père de fortune : « Non, je veux être mieux qu’un monsieur ».
La beauté de Gaspard intimide. D’autant qu’il l’ignore, qu’il la fragilise, la balaie d’un revers de main, la neutralise avec dédain. La gentillesse était sa coquetterie.
Le grand acteur est un funambule, un fildefériste qui risque une peau avec des mots. Il est en première ligne à chaque phrase, à mains nues, devant le gouffre, une meute d’inconnus. Il n’a pas de casque syndical, ni sur les scènes théâtrales, ni sur les domaines skiables.
Non, je n’en crois pas mon iPhone. La nouvelle carillonne à mon tympan. Je me sens plus petit, rétréci dans ma vie. Le monde s’est enlaidi. Sur la piste bleue gît un monsieur. Mieux qu’un monsieur. »
Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 86/87).
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html
Des terres pas assez rares
Les terres de France ne sont pas rares. On y sème et récolte de banales céréales. On y élève des animaux bêtement domestiques. On a des champs de betteraves, mais guère de terres à bitcoins.
C’est pourquoi cette terre à pas cher est destinée à la jachère. On lui préfère les denrées du Mercosur et les épis des plaines d’Ukraine.
A force de n’être pas assez rares, les terres de notre quelque part ne seront plus nourricières.
Les éleveurs sont des instituteurs. Les étables sont des écoles, les bovins des élèves d’avant la fabrique du crétin. La blonde allemande, Van der Pécresse, s’en soucie comme d’une guigne, s’en tamponne le coquillard. L’éborgné du Touquet fait de l’abus de bien social, confond les intérêts de bibi et ceux du pays. Il faut laisser la justice faire son travail. Mais, fichtre non, pas les agriculteurs.
vendredi 16 janvier 2026
Un acteur, un grand
« On ne regarde pas un film. On ne regarde qu’un homme ou une femme. Du coin de l’œil, on n’observe qu’un acteur. On ne perd pas une miette de sa silhouette. On guette une bête, le visage d’un animal de cinéma, les gestes d’un monstre sacré.
L’acteur est une histoire dans l’histoire. Mais sans la lourdeur d’un sens, d’une direction unique, d’un générique de fin. Le jeu d’acteur est une musique pour les yeux.
Les comédies de Bacri sont des flagrants délits d’acteur. Le malfaiteur y est intercepté dans sa poésie. Bacri joue la colère comme il respire, s’y abandonne par fatigue, peut-être par mépris.
Dans le répertoire, il s’approprie l’humeur massacrante, à laquelle il ajoute une lassitude d’attitude, une fragilité, une fatalité orientale. Une humanité. Le désenchantement est son jardin secret. Bacri bégaie sa colère à la perfection dans une diction d’exception. L’imperceptible marmonnement qui débute le coup de gueule est une signature d’artiste. De loin, avant que la caméra ne zoome sur l’escogriffe un peu dégingandé, on se figure Marcel Bozzuffi, comédien de la génération d’avant. Un vague air de ressemblance.
Car Jean-Pierre Bacri exprime une singularité sauvage, une fantaisie désabusée, une noirceur pudique qui n’appartiennent qu’à lui. Quand la couleur éclaire son visage, c’est l’émail des dents qui doucement se découvre, dévoile un sourire lent, long, installe une plénitude qui n’est pas négociable. C’est le sourire d’un homme qui fume une dernière cigarette. Un acteur, un grand.
Dans tous les métiers, il y a des bons et des mauvais ouvriers. En quantité. Mais les grands acteurs, les vrais comédiens, on les compte sur les doigts d’une main. »
Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 59/60)
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html
samedi 10 janvier 2026
Vrai génie de la simplicité
« Brûlante, épaisse, présente humanité de Giacometti. Tignasse ébouriffée, feulement rauque d’une voix sans loi, visage labouré par la nuit. Humilité dit Genet. Humus, homme de la terre, né d’elle, et sous les pelletées.
La main de Giacometti sculpte, lacère la pierre, scarifie un corps, une chair de plâtre, ébauche une tête. Fragile tête de préhistoire humaine, de vieil animal à écailles. La tête insaisie, comme l’infini d’un ciel. Visage qui s’échappe comme le galop d’un cheval. Visage dans sa nudité. Giacometti exprime le cri radical de Lévinas. Il exhibe ses doigts au travail comme des quartiers de soleil. Il ne baisse pas la tête. La regarde en face. Il la re-garde, la garde deux fois, la garde pas.
Giacometti chiade les encoignures de la matière, reproduit des scalps en figurine, brandis à bout de piques. Tête d’épingle métaphysique, tête d’allumette qui flambe dans le néant. Giacometti, bougre d’artiste à trogne flagrante, arpente l’atelier de moine aventurier, en personnage de La Strada. Percheron de l’exacte beauté, Giacometti secoue l’encolure. A cause des mouches sur le visage, sur le dessin. Dénégation de la lèvre, compassion aux yeux rougis, brumeuse lumière de tabac gris qui rayonne en dedans. Arte nous transmet à la Saint Habib le digne bonsoir d’Alberto. Charme sans mièvrerie, charme de chevalerie.
C’est le magnétisme d’un feu de broussailles, en plein désert et paysage de rocailles. Main de Giacometti qui manie, maniaque. Main qui touche, intacte. Sortilège d’une sculpture pascalienne, dont les gestes esquissent la frêle tige humaine, le crayonné d’un roseau pensant. Vrai génie de la simplicité. »
Ce texte est extrait de « Le type d’Antibes » (5 Sens Editions, juin 2024, pages 38/40)
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/560-le-type-d-antibes.html
Médiocre milieu de rang : Mitterrand
Mitterrand me ternit la compagnie de Chardonne. Il admire le styliste d’une haine de faux artiste. Le médiocre Rastignac jalouse les seigneurs du cognac. Il est aigre à cause d’une lignée de vinaigriers. Il baisse les yeux, fixe ses sabots. Boutelleau, il l’appelle monsieur. Comme un petit commis parle au marquis du château. Le ciel de Charente est zébré d’arrière-pensées déplaisantes. L’homme d’envie vénère l’ami de Blum. Il abhorre leur désinvolte complicité d’écrivains. Il ne pardonne rien à Chardonne. Il se sent provincial, prisonnier de grosses semelles, sans mépris pour l’idéal de Rotary. Bref, il me faut en disconvenir, me défaire d’un détestable imaginaire, revenir à l’auteur de Demi-Jour. Léon Blum, l’esthète rouge, encense Jacques Chardonne à la parution de L’Epithalame : « Je place très haut, pour ma part, l’écrivain qui a su débuter par cette œuvre d’élite. » Il confesse, sans équivoque, des racines patriciennes en marge d’une dilection plébéienne.
Mitterrand aura cent ans, cent dix ans, et puis la postérité lui signifiera son congé. Les fils de vinaigriers jalousent les fils de cognaquiers. Derrière l’envie ou l’élémentaire sociologie, perçait une adoration de rejeton d’un même canton. Mais demain, sacré bonsoir, qu’on m’épargne les éloges d’un triste sire, d’un homme médiocre, d’une arsouille, comme seul l’étiqueta le grand Ponge. Je veux jouir d’une fraîcheur de neige, je veux lire Chardonne sans me dépêcher. Lentement, illico presto.
Il aima Pétain. Moins de Gaulle. Il zigzagua en politique, de droite à gauche. Il apprécia la phrase concise de Chardonne, abhorra l'emphase de Malraux. L'esprit de courtisanerie l'affubla de sobriquets évocateurs. "Tonton" lui allait bien. "Dieu" lui plaisait mieux. Longtemps, au niveau des dents, l'ambition lui tînt lieu de visage. La vieillesse teinta la vanité du monarque d'un semblant de sagesse. Après les temps d'arrivisme, la mort l'obséda davantage que la gestion du capitalisme. Il se mira vivant dans la glace de l'Histoire. Il construisit une pyramide, imagina une bibliothèque surannée. La postérité l'importa. C'était un provincial qui se pressa à Paris pour y faire l'important. Un Adolescent d'autrefois, façon Mauriac. Il adora s'encanailler avec les songes et les mensonges. Il s'amusa de la compagnie de Tapie. Ne détesta ni Le Pen, ni Hersant, compagnons de quatrième république. Il tira satisfaction de gouverner plus longtemps que le général honni. Il régla définitivement son compte à la gauche en éradiquant sa branche communiste. La droite l'admira comme l'un des siens, en plus cultivé. Mitterrand est d’extraction médiocre, à sa place au milieu du rang.
Ce texte reprend des passages de deux de mes livres : « L’amitié de mes genoux » et « Dancing de la marquise ».
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/322-dancing-de-la-marquise.html
jeudi 8 janvier 2026
La plus belle fille du monde
A la mort de Bernard Frank, j’ai pleuré, j’ai pressenti - je l’ai écrit - que la langue française serait désormais moins aimée.
Une France sans Bardot, c’est la flèche de Notre-Dame qui choit, c’est la Tour Eiffel qui se craquèle. Bardot, Sagan, le charmant petit monstre sous la plume de Mauriac, n’avaient rien de commun, sauf une liberté, une indomptable légèreté, un panache à la française.
Bardot était une femme cabocharde qui multipliait les espiègleries, se riait des voitures à cocarde.
Si Dieu a choisi français première langue, si Chateaubriand est le plus grand artiste de tous les temps, si Bardot est par-delà les siècles la plus belle fille du monde, n’en déplaisent aux sublimes Italiennes, alors il faut se recueillir en silence au pied du catafalque en osier de Saint-Tropez. Un pays si joli s’est senti meurtri, soudain diminué, plus petit.
Je ne peux oublier la gerbe éclatante qui lentement s’extrait du fourgon funéraire. Les couleurs flamboient comme une éclaboussure de soleil. Ce sont les couleurs du citron, de l’orange et du coquelicot. « Que voici de majesté ! » eût salué Céline, l’amoureux des danseuses. Brigitte Bardot nous ensorcèle, frivole et indomptée, comme une nature sauvage, sur la terre et au ciel.
mercredi 7 janvier 2026
7 janvier 2010 : mort de Philippe Séguin
« Il est mort du cœur. Loin de la gloire de l’été, des lumières de l’enfance, dans la grisaille d’un hiver comme les autres, sous un ciel au front bas. Chirac ne craint personne sauf Séguin, un diable d’homme. Sur les photos des journaux, c’est Séguin qui impose le respect, sa légitimité, qui pose en majesté sa nature de président. La souveraineté est un mot qui d’abord sied à sa personne. A ses basques, Chirac candidat lui serre la main en valet de pied, au mieux en lieutenant.
La relation Séguin/Chirac n’est pourtant médiocre, ni pour l’un, ni pour l’autre. Criblé de mille fêlures, Chirac se tasse auprès du volcanique et trop humain mangeur de pizzas. Séguin, bardé de tous ses doutes, use avec coquetterie de sa chatoyante intelligence, admire l’énergie militaire, la persévérance laborieuse du soldat Chirac. Ils se sentaient, l’un et l’autre, à demeure au milieu du peuple. On ne sait pourquoi ils se sont choisis, peut-être pour une commune réserve à l’endroit de l’arrivisme bourgeois. Le peuple était touché par la pudeur, le secret, le panache des deux.
Séguin n’avait besoin ni de droiture revendiquée, ni de bottes pour arpenter le terrain politique. C’était un chêne, d’essence méditerranéenne, né dans la probité, en pleine tragédie. Il était enraciné dans l’Histoire de France. Séguin a exercé un charme fou plutôt qu’un vrai pouvoir sur les foules. Chirac lui doit une fière chandelle, celle d’avoir décroché la timbale élyséenne. Car Séguin a donné de l’épaisseur intellectuelle, de l’éloquence enfiévrée, de la gravité sémantique aux pâles idées d’une droite boutiquière. Mais Séguin a commis l’irréparable. Séguin est mort à son destin le jour où il a rendu son tablier du parti post-gaulliste. Il a envoyé valdinguer dans les décors les ors de la République. Les mots de sa démission n’étaient pas les bons. Il signifiait son congé au sacrifice de ses jours à la vie politique, qu’elle soit grandiose ou mesquine, au nom de la préservation intime de ses jardins secrets. Ce jourlà, il a trahi Churchill, il a renié de Gaulle. Il ne s’est pas donné tout entier à la France. Il a privilégié une sorte de pacte avec lui-même qui ne pouvait le satisfaire. La République perdait un talent d’exception.
Ce grand professionnel, si sourcilleux du travail bien fait, a bâclé sa sortie. Séguin a fini ses jours parmi les grands esprits aux dons inaboutis. Avec lui disparaît une vraie rareté sur l’échiquier politique. La mort de Séguin n’efface pas seulement « une certaine idée de la France », revue et corrigée pour les temps modernes, mais élimine un style, un caractère, un tempérament apte à dessiner le chemin d’une grandeur à réinventer. Avec un orgueil sans mesure et une simplicité bénédictine, il sut se conduire en seigneur d’une République d’Epinal.
Durant l’une de ces festivités obligatoires, dans les fastes de l’hôtel de Lassay, je me souviens de sa noble stature, de sa digne rondeur, postée dans l’embrasure de la porte d’entrée, saluant un à un, jusqu’au dernier des convives, à l’issue du raout. Le style, s’il répugne assez souvent à embellir l’action des puissants, définit ici à coup sûr l’homme dans sa vérité. Séguin possédait pleinement la manière d’être maître de son art. C’est pourquoi sa désertion de la présidence de parti reste une faute impardonnable, se ressent comme un chagrin qui fait bifurquer un destin. Elle laisse une profonde estafilade, une large cicatrice sur le front de la nation.
Par la véhémence de ses fulgurances, entre saintes colères et tristes tendresses, Philippe Séguin appartient au cercle des hommes seuls, sans tiédeur, qui sont le sel de la terre. Il était, comme on dit, haut en couleurs. Car toujours à la hauteur voulue, vert de fureur, familier des colères bleues, sans crainte aucune de quoi que ce soit de médiocre, sans peur bleue, mais les joues rouges, écarlates, d’un homme embarrassé par sa timidité. Il nous manque pour lever les yeux, relever le niveau de la chefferie ordinaire. »
Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018, pages 46/48).
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html
lundi 5 janvier 2026
5 janvier 1914, naissance de Nicolas de Staël
« La peinture de Nicolas de Staël saute aux yeux. Elle agrippe le regard sans plus le lâcher. Nicolas peint comme l’indien scarifie son corps. Le geste est sauvage et la peinture luxueuse. Il ne peint rien d’autre que la couleur, lisse et solaire. Le couteau crisse et la couleur crie. La couleur, livrée par pans, joue avec elle-même. Elle perce jusqu’au cœur de la toile et prend feu. Ou bien la chaleur est froide, comme le vertige d’avant le saut. Nicolas griffe la toile pour se persuader qu’il voit. Ses tableaux sont des empreintes, des marques vives. Ils disent que la couleur est la pulsation du peintre.
A cette hauteur, le couteau du peintre ne croche pas tout à coup. Staël peint l’assaut du monde. A cet instant de vie, l’oubli d’elle-même, royale vertu des simples, exige ce surcroît de force, d’attention précise.
Staël recommence, esquive la toile, jette l’épée en plein ciel, réinvente la peinture. Il a peur. Il a peur comme la splendeur seule sait faire. Il veut sortir, sans coup férir. Il veut sortir par la grande porte.
D’instinct, l’homme a suivi les couleurs, monté l’escalier, vu l’amour sur les murs, sur le champ payé leur sourire. Il gîte là-haut depuis, la chambre à cent francs, l’atelier sous les toits. Venu du Nord, des fastes slaves, lentement il passera à peindre les années d’octroi, l’inégal sac de secondes distribuées aux hommes de jeu. Staël situe sa mise sur l’arc en ciel, exécute avec ferveur des sortes d’images peintes.
Rimbaud prisait les peintures idiotes. A niveau d’oiseau, dans le vieil Antibes, Staël prie la nuit, le jour de revenir. Comme l’Ethiopien, trafiquant de voyelles, il voit l’ironie, il dérobe au ciel ses vertiges. D’un bleu panique, il fixe le cri. Derrière lui, la vie passée quoique imparfaite fait effort de mémoire, témoigne des rigoureux insuccès des formes vives, journées d’hiver sans défaillance. Tout haut, Staël rêve croisades, sans chevalet, chevaleresque.
C’est une peinture d’exil, que rien n’apaise, pas même les cils du soleil. Des pierres, il déterre la lumière, la secrète rougissure intérieure, calée dans l’axe exact du luxe. A l’humble gravat, il donne couleur et visage, pommette écarlate, éclat de pierreries. Mêmement, Staël et style, quasi sosies, élancent une proie mince à couteaux blancs sur le drap. Avec les regards, il ne compose pas, ni ne thésaurise ses trouvailles. Il dévore l’immédiat, ne gardant rien, comme le meilleur pour la fin et la faire jolie. Il avance peignant dans un jour sans couleurs.
Appelez cela une mort choisie, toutes le sont, tôt pressenties, rôdant près des hommes, dans les parages du visage. On va voir ce qu’on va voir. Fildefériste et coloriste, Staël regarde le déclin, la base froncée d’un visage, la reddition au noir du dernier paysage.
Staël s’installe aux première loges, parmi les artistes rugueux, dont l’œuvre si patiemment tissée évoque la sauvage indifférence du monde : un pan de ciel, un fragment de terre, une parcelle d’océan. A la cime d’un savoir, et malgré les apparences, il est bien mort sur l’arbre. Il a tiré l’échelle à la barbe des copieurs. Pas de malin plaisir, ni l’affreux rire de l’outre-tombe, seulement le geste de finition. »
Ce texte est l’incipit de « Le type d’Antibes » (5 Sens Editions, juin 2024).
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/560-le-type-d-antibes.html
vendredi 2 janvier 2026
Francis Hallé est mort
Francis Hallé est mort
« Il était une forêt. Francis Hallé est le botaniste d’un monde de verticalité, l’ardent croisé des canopées. La forêt tropicale est une énigme langagière, un palimpseste végétal entre ciel et terre. Je sors du cinéma. Je ressens l’ivresse des cimes.
L’homme premier est d’habitat forestier. Le déchiffreur des vies arboricoles filme le récit collectif de seigneurs millénaires.
Il jette mille informations, dévoile les secrets d’une société, révèle l’organisation des hauts végétaux. Nos mots percent mal le mystère d’une langue d’arômes, d’une communication odorante, d’un dialecte d’écorce. L’arbre lève ses branches vers le soleil, témoigne sa ferveur à la lumière. Il sous-traite la mobilité au règne animal pour se reproduire à distance, à l’écart des fatales concurrences. Le film excite une convoitise. L’arbre est désir de connaissance.
Au fil des ans, Francis Hallé a rédigé un gros bouquin savant. C’est un manuel de joie, un mémoire à sa gloire, qu’il faut lire le doigt sur chaque mot (Plaidoyer pour l’Arbre, Actes Sud, 2005). L’arbre jouit d’une majesté. Il dispose d’une sorte d’éternité qui assied sa souveraineté. Hallé est le Champollion désigné des modes d’expression de la canopée. Le vieil homme est au commencement d’un savoir, applique la raison à de nouveaux territoires. »
Ce texte est extrait de « Fred (5 Sens Editions, octobre 2019, pages 40/41)
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/295-fred.html
Olga, je t'aime
J’écris son nom au crayon. Je l’imprime en grand sur l’écran. Lucia s’est calée sur la paroi verticale. J’ai envie d’Olga. Resnais en fit une reine. Avant soixante ans, elle s’est jetée dans le néant. Olga Georges-Picot est une brûlure brève, l’actrice d’un film, dont la fugitive beauté ravive l’écho. Les deux stars sont des diablesses d’une espèce rare. Elles lancent des regards, se fichent de l’histoire, s’en tamponnent le coquillard. Je démêle des visages comme on extrait les corps d’un séisme. Je sauve Olga de la nuit mauve. Je préserve Lucia des gravats. J’ai mes deux filles, les plus belles du monde, à domicile. Je collectionne les têtes comme les vignettes. Un sourire s’échappe comme un liseré de crème suintant d’une pâtisserie. C’est un faux mouvement de l’air du temps. Il n’y a pas de poisson au bout de l’hameçon. Je ressens la fausseté, l’inanité, l’étrangeté des regards. Un bol de visages apaise une solitude, guérit de l’autarcie.
Au reste, je suis prisonnier de mes prisonnières. Olga est tombée de haut comme Albertine de cheval. Lucia va sur ses quatre-vingt-cinq ans. J’aimerais retourner à Ferrare sur les pas de Paola, voir la couleur brique des murs, ostensiblement absente de Chronique d’un amour.
Olga est revenue dans la peau de Catrine, l’héroïne du film. « Je t’aime, je t’aime » se bégaie comme une impossibilité des lèvres. Olga observe la vidéo, la visionne en boucle, telle une altesse dépouillée d’une jeunesse. Il a suffi d’un plan pour qu’elle se lève d’un bond. Elle n’est pas morte en quelque sorte. Elle n’a pas d’âge au fond, ni d’« h » à son prénom. Je me souviens de Claude Rich, entre grisaille et Méditerranée. Deleuze se défenestre avec le même shetland mauve.
Il faut que je sache. J’étudie l’humanité et la féminité. L’une se loge dans le grand âge, dans une vulnérabilité de chair froissée. L’homme gît au creux d’une paume. L’autre, l’énigme féminine, est une danse de Salomé, la fatalité d’une cruauté. Je lie les deux épis. La bonté se farde. La beauté se fane. On dirait des sosies. On les identifie la nuit à la station Dostoïevski.
Aller au diable. J’y vais. Le monde est l’anagramme de démon. Je suis possédé par l’impropriété. Je suis démangé de mauvais anges. Je me dépiaute. Je suis nu comme un livre lu.
Les gars du monde regardent Olga. Comme moi, ils ont besoin d’émoi. Les visages sont des tatouages de l’espace. J’habite un corps de graffitis. Je suis possédé par les images. Je suis travaillé par le diable. Je suis étourdi par les effigies. Je suis marabouté par la beauté.
Je commence à croire à d’autres signes, d’autres confidences. Je me lasse d’un visage qui saigne. Je guette un mot, j’interroge un numéro. Je suis attentif au geste bref. Je considère un corps. Je me déprends des visages blancs. Je m’entiche d’une Chinoise, longue comme une liane, perchée sur des jambes orgueilleuses. J’enfouis Olga sous un drap. Les désirs sont les dieux du désert. Je m’abreuve à la source d’une chair. Le tremblement de poitrine est un sentiment sublime. Ses yeux d’étrangère identifient une meurtrière d’Asie. J’aime son bras froid sur ma tempe.
Je manque de visages. Je me démène sans oxygène. Lucia rapetisse, se tasse, rapièce une jeunesse. L’automne est une saison qui me chiffonne. J’ai besoin de nouvelles photographies, d’une piqûre d’éternité, de la grosse santé de l’été. Olga, la plus belle fille à la ronde, s’ennuie de son champion automobile, se balance au balcon, enjambe le parapet, troue l’écran du cinéma. La reine a chu du cinquième.
C’était le temps des imperméables en gabardine, des shetlands gris, mauves ou mandarine, de l’odieuse lumière de Méditerranée radieuse. On épinglait Magritte au mur de sa chambre. Entre « Pierrot le Fou » et « Marie pour Mémoire », le petit gars n’a pas froid aux yeux : il filme Olga. L’actrice sublime, moitié paumée, naturellement sauvage, exhibe sa chair de grande fille animale. Elle parle de Dieu, du monde, des chats. « Je t‘aime, je t’aime. » Vite dit. Lent film impardonnable. Donne des images pour l’hiver, de quoi vivre sous l’empire des yeux noirs d’Olga. Merci pour ça.
Voir, revoir, rêver la belle Olga. Regarder, doigt sur la bouche. Une comédienne, étrangère à la vie comme elle va, révèle en pleine lumière sa féminité de feu. « La peur, c’est quand on a chaud, la terreur quand on a froid. » C’est un visage qui griffe la mémoire de jeune homme. À trop regarder son film, à trop aimer « Je t’aime, je t’aime », à repasser la vidéo comme un poème de Rimbaud, Olga a changé sa vie, elle est morte.
Un jour avant l’été. Elle était vieille de nos souvenirs. À la lettre, ce maudit film est insupportable. Olga ignore le temps qui froisse. Sa chevelure ensoleille l’oreiller chauve de la terre. Elle repose sur une joue, le derrière en bataille. Claude, le héros lunaire, est prisonnier d’une splendeur éphémère, d’un sourire intérieur, de la blancheur des draps. Olga dort dans l’éternité du cinéma. Encore une minute. De tirée, de filmée. Allez savoir. L’actrice ensommeillée s’est jetée du cinquième étage.
« J’écris dans le noir les mots du deuil, sans savoir où les adresser. Je les destine à ton visage de jeune fille. Mais les étés ont perdu leur éternité. Olga, je trace les lettres de ton nom comme au temps de notre jeunesse. Il se fait tard sur l’avenir et nos chimères d’hier. Transmets tendrement à ta mère le témoignage de ma profonde affection. »
Je confonds l’Olga du cinéma avec la Maria des premiers pas. J’y vois mal dans la querelle des soleils. Je mélange les émois. Je vais faire un saut à Trouville, retrouver mes esprits, vérifier des images pour la vie. Je lace mes tennis.
Ce texte est extrait de « La cicatrice du brave » (5 Sens Editions, février 2017).
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/90-la-cicatrice-du-brave.html
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