vendredi 2 janvier 2026
Olga, je t'aime
J’écris son nom au crayon. Je l’imprime en grand sur l’écran. Lucia s’est calée sur la paroi verticale. J’ai envie d’Olga. Resnais en fit une reine. Avant soixante ans, elle s’est jetée dans le néant. Olga Georges-Picot est une brûlure brève, l’actrice d’un film, dont la fugitive beauté ravive l’écho. Les deux stars sont des diablesses d’une espèce rare. Elles lancent des regards, se fichent de l’histoire, s’en tamponnent le coquillard. Je démêle des visages comme on extrait les corps d’un séisme. Je sauve Olga de la nuit mauve. Je préserve Lucia des gravats. J’ai mes deux filles, les plus belles du monde, à domicile. Je collectionne les têtes comme les vignettes. Un sourire s’échappe comme un liseré de crème suintant d’une pâtisserie. C’est un faux mouvement de l’air du temps. Il n’y a pas de poisson au bout de l’hameçon. Je ressens la fausseté, l’inanité, l’étrangeté des regards. Un bol de visages apaise une solitude, guérit de l’autarcie.
Au reste, je suis prisonnier de mes prisonnières. Olga est tombée de haut comme Albertine de cheval. Lucia va sur ses quatre-vingt-cinq ans. J’aimerais retourner à Ferrare sur les pas de Paola, voir la couleur brique des murs, ostensiblement absente de Chronique d’un amour.
Olga est revenue dans la peau de Catrine, l’héroïne du film. « Je t’aime, je t’aime » se bégaie comme une impossibilité des lèvres. Olga observe la vidéo, la visionne en boucle, telle une altesse dépouillée d’une jeunesse. Il a suffi d’un plan pour qu’elle se lève d’un bond. Elle n’est pas morte en quelque sorte. Elle n’a pas d’âge au fond, ni d’« h » à son prénom. Je me souviens de Claude Rich, entre grisaille et Méditerranée. Deleuze se défenestre avec le même shetland mauve.
Il faut que je sache. J’étudie l’humanité et la féminité. L’une se loge dans le grand âge, dans une vulnérabilité de chair froissée. L’homme gît au creux d’une paume. L’autre, l’énigme féminine, est une danse de Salomé, la fatalité d’une cruauté. Je lie les deux épis. La bonté se farde. La beauté se fane. On dirait des sosies. On les identifie la nuit à la station Dostoïevski.
Aller au diable. J’y vais. Le monde est l’anagramme de démon. Je suis possédé par l’impropriété. Je suis démangé de mauvais anges. Je me dépiaute. Je suis nu comme un livre lu.
Les gars du monde regardent Olga. Comme moi, ils ont besoin d’émoi. Les visages sont des tatouages de l’espace. J’habite un corps de graffitis. Je suis possédé par les images. Je suis travaillé par le diable. Je suis étourdi par les effigies. Je suis marabouté par la beauté.
Je commence à croire à d’autres signes, d’autres confidences. Je me lasse d’un visage qui saigne. Je guette un mot, j’interroge un numéro. Je suis attentif au geste bref. Je considère un corps. Je me déprends des visages blancs. Je m’entiche d’une Chinoise, longue comme une liane, perchée sur des jambes orgueilleuses. J’enfouis Olga sous un drap. Les désirs sont les dieux du désert. Je m’abreuve à la source d’une chair. Le tremblement de poitrine est un sentiment sublime. Ses yeux d’étrangère identifient une meurtrière d’Asie. J’aime son bras froid sur ma tempe.
Je manque de visages. Je me démène sans oxygène. Lucia rapetisse, se tasse, rapièce une jeunesse. L’automne est une saison qui me chiffonne. J’ai besoin de nouvelles photographies, d’une piqûre d’éternité, de la grosse santé de l’été. Olga, la plus belle fille à la ronde, s’ennuie de son champion automobile, se balance au balcon, enjambe le parapet, troue l’écran du cinéma. La reine a chu du cinquième.
C’était le temps des imperméables en gabardine, des shetlands gris, mauves ou mandarine, de l’odieuse lumière de Méditerranée radieuse. On épinglait Magritte au mur de sa chambre. Entre « Pierrot le Fou » et « Marie pour Mémoire », le petit gars n’a pas froid aux yeux : il filme Olga. L’actrice sublime, moitié paumée, naturellement sauvage, exhibe sa chair de grande fille animale. Elle parle de Dieu, du monde, des chats. « Je t‘aime, je t’aime. » Vite dit. Lent film impardonnable. Donne des images pour l’hiver, de quoi vivre sous l’empire des yeux noirs d’Olga. Merci pour ça.
Voir, revoir, rêver la belle Olga. Regarder, doigt sur la bouche. Une comédienne, étrangère à la vie comme elle va, révèle en pleine lumière sa féminité de feu. « La peur, c’est quand on a chaud, la terreur quand on a froid. » C’est un visage qui griffe la mémoire de jeune homme. À trop regarder son film, à trop aimer « Je t’aime, je t’aime », à repasser la vidéo comme un poème de Rimbaud, Olga a changé sa vie, elle est morte.
Un jour avant l’été. Elle était vieille de nos souvenirs. À la lettre, ce maudit film est insupportable. Olga ignore le temps qui froisse. Sa chevelure ensoleille l’oreiller chauve de la terre. Elle repose sur une joue, le derrière en bataille. Claude, le héros lunaire, est prisonnier d’une splendeur éphémère, d’un sourire intérieur, de la blancheur des draps. Olga dort dans l’éternité du cinéma. Encore une minute. De tirée, de filmée. Allez savoir. L’actrice ensommeillée s’est jetée du cinquième étage.
« J’écris dans le noir les mots du deuil, sans savoir où les adresser. Je les destine à ton visage de jeune fille. Mais les étés ont perdu leur éternité. Olga, je trace les lettres de ton nom comme au temps de notre jeunesse. Il se fait tard sur l’avenir et nos chimères d’hier. Transmets tendrement à ta mère le témoignage de ma profonde affection. »
Je confonds l’Olga du cinéma avec la Maria des premiers pas. J’y vois mal dans la querelle des soleils. Je mélange les émois. Je vais faire un saut à Trouville, retrouver mes esprits, vérifier des images pour la vie. Je lace mes tennis.
Ce texte est extrait de « La cicatrice du brave » (5 Sens Editions, février 2017).
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/90-la-cicatrice-du-brave.html
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