mercredi 13 mai 2026
La vérité d’une chair
Le sport exalte les corps, révèle une chair qui exulte, témoigne d’un esprit qui s’extasie dans l’épreuve. A six ans, je déchiffre l’épopée dans les mots enchantés d’un journal de chevet, « L’Equipe ». Plus qu’à l’école, j’y fabrique des idoles : Jazy, Boniface, Spanghero, Douis, Gonzales, Laver, Gaul, Poulidor.
Marion est un coureur de fond. C’est un athlète, de la tête et du squelette, un sportif des mots et des cendrées, d’assez haut niveau. Il est philosophe pour de vrai, soigne une foulée de styliste ; la cloche du dernier tour n’est pas une voix off.Jean-Luc Marion s’intéresse à Emmanuel Lévinas, aux apparitions, à l’infini du visage à l’image d’Alberto Giacometti, au peintre phénoménal, au génie d’Ornans, Gustave Courbet. L’académicien aux semelles de vent des pistes guette les surgissements, les épiphanies, les coups d’éclat du réel, les étincelles du visible.
Marion rime avec illumination, passion, conversion, résurrection. Dans « La Raison du sport », l’ouvrage trop sagement dénommé, il nous émeut par sa joie à l’écrire, sa jouissance à réveiller l’esprit d’une enfance, sa ferveur à remuer la nostalgie d’une jeunesse. Jazy, l’exemplaire, le svelte et modeste typographe, est épinglé sur les murs en poster légendaire, Che Guevara des cendrées, d’entrée de jeu salué, dès l’amorce des mots, figure emblématique du héros olympique embringuée dans un fiasco final sur la piste de boue du stade de Tokyo. Jazy en détresse, quatrième sous la pluie, ou le chagrin d’une génération qui rêvait de beaux gestes.
L’athlétisme est un sport, pur de tout accessoire, réduit à la portion congrue du corps. C’est pourquoi il s’apparente à l’art premier des grands fêlés, à la flagellation des forcenés de l’ascèse. Mais quand le corps se fait machine, quand il motorise le mouvement, de ses propres organes, quand il inverse le châtiment du travail à la chaîne d’usine, quand de ses jarrets il propulse la bécane, alors se produit le miracle d’une discipline d’une effarante rudesse : le cyclisme et sa cruauté dentelée. Le Tour de France est un cycle de souffrances. On y meurt à vélo. Or ce Tour, Giro, Vuelta, on ne le voit pas. On y songe avant et après. C’est une réalité éphémère, un événement de prestidigitateur. Il arrive, il passe, il disparaît. A toute vitesse. La foule du talus n’a rien vu. Le phénomène a lieu dans la seconde de son jaillissement, entre deux clignements d’yeux.
Marion détaille les règles biscornues du rugby qui sacralisent le statut d’une balle à face d’ellipse. Rien à voir avec l’académique ballon rond et son rebond cartésien. Reste le dernier tour, la dernière ligne droite, le final d’extase de « la prise de chair ».
Marion analyse les émotions d’un corps qui court, peaufine une performance, s’entraîne d’arrache-pied, s’étourdit de fractionnés, en précise les douleurs, en observe les félicités. Du corps à la chair, s’opère une sorte de transfiguration. L’athlète se trouve, mieux, il se découvre. Il ne s’appartient plus, se confie ailleurs, à autrui, peut-être à l’esprit. Il vainc la douleur sans en être vainqueur. Marion, subtil phénoménologue, chemine vers les Evangiles, les relit à la lumière d’un Christ qui marche en tête, d’un dieu qui court et qu’on suit, qui se fait le lièvre du tour de piste, sans enjeu de médaille, sans rivalité de succès, pour le seul bonheur d’une intensité à vivre, d’une plénitude à ressentir, d’une vérité de chair à éprouver sur la terre.
"La Raison du sport", Grasset, février 2026, Jean-Luc Marion
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