dimanche 20 septembre 2026

La cérémonie des prix

Prix Nobel, rosettes distribuées comme des sucettes, distinctions à répétition, les grandes personnes s’enrubannent de vanités diverses, briguent à l’envi ces honneurs flaubertiens qui déshonorent les misérables récipiendaires. En revanche, depuis Mai 68 et les diktats du petit bandit de Cohn-Bendit, les dignitaires du droit à la différence ont décidé d’exclure les gosses des préaux du festin scolaire de fin d’année : la cérémonie des prix. Ce rituel méritocratique, hautement républicain, distinguait l’excellence. Depuis près de soixante ans, une société de vieillards, drogués à la vanité, s’interdit d’encourager les enfants à bien travailler. Les adultes s’auto-congratulent, se gonflent de considération mutuelle, s’échangent les trophées de clinquante renommée. Les vieux envieux monopolisent les hochets, les détournent de leur objet, s’approprient tous les premiers prix. Les enfants regardent. Ils mesurent le burlesque de la vie de grande personne.

Prenez soin de vous

Le grand âge aidant, je fais l’objet d’une attention redoublée de la part des jeunes commerçants du coin, des gens que je côtoie dans la rue. Ils m’exhortent à prendre soin de moi. À vrai dire, je suis embarrassé. Je vérifie que ma braguette n’est pas ouverte, que du coton ne traîne pas dans une narine ou une oreille. Ai-je une figure patibulaire ? Ai-je l’air si négligé, si peu soigné, voire sale ? Ai-je une mine de déterré au point de paraître malade ? Le vieillard qui musarde dans les bistrots se sent la proie des regards d’infirmiers de comptoir, la cible d’une mécanique compassion. “Merci à vous. Prenez soin de vous.” Allez vous faite foutre, quoi ! Une civilité expéditive distribue ce genre d’impératif catégorique. Ces jeunes gens, ils sont chaussés de baskets spongieuses, de tennis boudinés, surélevés comme des hamburgers flasques empilés sur une tige. Ils sont pétulants de santé, barbus à souhait, les dents trop blanches. Chauve. Crâne rutilant. Lisse comme un écran. Façon Lescure ou Barrot. Ils me font peur. Souriant à n’importe qui comme un président épris de son jet-ski.

C’était mieux avant

C’était mieux avant Avant, j’étais jeune. Riche d’un avenir destiné à fabriquer des souvenirs. Avant, c’était mieux. La nostalgie est un délit d’opinion, aujourd’hui. Avant, de Gaulle fondait une république qui tenait debout. On regardait Beckett, Adamov, Ionesco à la télévision. L’école apprenait à lire, écrire, compter. C’est plus tard qu’elle se consacra au formatage du crétin. Mon père lisait Proust, le soir dans son fauteuil. Juan-les-Pins était une villégiature de rêve. À deux pas, le plus grand peintre du siècle se jetait dans le ciel. Gracq était l’ami de Pompidou. À Matignon, il lui servait à déjeuner du châteauneuf-du-pape, son vin préféré. Il y avait les gaullistes et les communistes qui se partageaient le gâteau, le magot de l’Etat. Point barre. Point de Barre. Ni d’extrême centre, ni de social-traîtres. De Gaulle écrivait à Le Clézio pour lui dire qu’il aimait “Le Procès-Verbal”, son premier livre. Pas encore de Verts, mais un ciel bleu. C’était mieux.