mercredi 25 mars 2009

Morale

On ne parle plus que de morale. La vertu est matière à discours. La virginité est réhabilitée. L'angélisme est exalté comme idéal du capitalisme. Les guerriers de l'économie sont priés de se convertir à la charité. La leçon de morale s'écrivait jadis au tableau noir. Les voyous, la pègre, les gens du milieu prononcent à l'envi le mot de "morale" qui leur rappelle l'école communale. Quand la chose fait défaut, le mot fait l'affaire. Et les bonnes affaires se nourrissent aujourd'hui de bons sentiments. L'éthique est un argument de vente décisif: elle endort la vigilance des faibles, elle fait baisser la garde des apprentis. Bref, la moralisation du capitalisme est une vaste fumisterie. 

mardi 24 mars 2009

Plan à tiroirs

A la soviétique, à la de Gaulle, les plans quinquennaux, septennaux, appartiennent au musée des vieilleries. Notre bon commissariat au plan n'a pas survécu à la folie du court terme. Le krach a fait fuir les libéraux comme une poignée de moineaux. Dans la hâte, le mât du capitalisme fait l'objet de maints rafistolages. La grande suspicion financière a stoppé net la circulation de monnaie. Les plans de sauvetage sont échafaudés à la sauvette. Ils colmatent les brèches, parent au plus pressé. Les milliards se noient dans des trous noirs. Les banques se sont intoxiquées à respirer l'air ambiant d'un argent trop facile. Des volutes de fumée financière font écran sur la vérité des âmes cupides. On fait des plans comme on récite des prières. Les gouvernants du monde égrènent leur chapelet de bonnes intentions. La crise boit les dollars comme un buvard. Trop de plans nuisent à l'ordre et à la rigueur. Jadis, les professeurs de composition française sanctionnaient à l'encre rouge ce qu'ils qualifiaient avec mépris de "plan à tiroirs".

lundi 23 mars 2009

Du matin

Je suis du matin. Pareil à la rose, je ne garde ma fraîcheur que les premières heures. Je m'étiole avec le jour, je suis fané à la nuit tombée, je perds mes pétales sous les étoiles. Je ne saisis pas les idées, les mots m'échappent autant que les choses, j'ai les doigts glacés. Je chute dans le sommeil comme un oiseau désailé. Ma vie est un destin de jeune fille.

jeudi 19 mars 2009

Sida couac

L'idéal chrétien de fidélité et l'urgence curative du sida se contrarient mutuellement. Les mots définitifs du souverain pontife sur les vertus supposées du préservatif sont de nature à décourager le minutieux travail des bonnes volontés médicales. Autrement dit, la théorie heurte de front la pratique. Une certaine théologie conduit à une anthropologie désincarnée. Or Benoît XVI accomplit sa mission lorsqu'il prescrit la loi du christianisme sans rien céder sur ses valeurs, lorsqu'il privilégie la libre responsabilité des hommes au détriment de tout autre fondement moral. Ce hiatus entre la vérité spirituelle et la réalité du monde ne s'apparente nullement à un lapsus. Le successeur de Pierre s'adresse d'abord et avant tout aux victimes, aux malades, aux misérables. A tous les damnés du continent africain, il manifeste sa compassion, accorde son pardon. Car le don du pardon réalise la souveraine liberté du Christ. Reste le vacarme et les cris d'orfraie. Au triple galop des médias, une course à la bien-pensance s'est engagée avec une rare férocité. La horde sauvage des accusateurs se rue sans pitié sur une même proie. On joue des coudes pour mieux cracher à la figure du pape. Cette lapidation symbolique nous renvoie aux débuts du christianisme.

lundi 16 mars 2009

Ecorché fils

Bashung a ôté son chapeau, salué sous son son chapiteau, n'a pas sauvé sa peau. Ce métis, à profil d'oiseau de race, était un écorché fils. Il a sculpté les mots, saccadé les sons, fracassé les rythmes. Il chantait des splendeurs dans son for intérieur, confiait sa déchirure à des volutes de volupté. C'est comment qu'on freine l'élégant énergumène ? Avec des Victoires de dernier soir, Bashung a noyé son désespoir. Il est mort sur les rails, trente ans d'allers, trente ans de retours. Gaby le Kabyle n'a rien échappé belle. La rougissure des yeux est le pourboire des endeuillés.

jeudi 5 mars 2009

Silence

Les mots me manquent. Quand le silence annexe le territoire intérieur, la frêle identité d'un corps, les  contours indécis de soi, l'index se pose sur la bouche. Dans les blancs de la pensée, la prière est à réinventer. Le cri de chair s'arrête au chant des lèvres. 

mardi 24 février 2009

Loin, et tout près

Il voisine avec la fenêtre à petits carreaux. Il ne voit plus, ni sa plaine, ni sa forêt. Il baisse la tête dans l'acceptation de sa défaite. Il se recueille. Il s'est retranché dans son for intérieur depuis déjà tellement d'heures. Ses yeux sont scellés. Il ne décachète plus son visage. On voudrait découvrir la beauté d'une écriture: un sourire simplement de bonté, le ciel sans ratures d'un regard. Il est loin, et tout près. Des mains féminines impriment à son corps une volonté de médecine.