mercredi 4 novembre 2009

La relève

Deleuze s'est défenestré. Barthes s'est laissé mourir. Jankelevitch a cédé à la folie. Althusser a étranglé sa compagne. Foucault a péri du sida. Derrida a succombé au cancer. Levi-Strauss est mort dans son lit. Nous restent à l'écart du cimetière, Serres, Girard, derrière eux Descola. Qui reprendra le flambeau des concepts, le témoin des idées, dans un monde de sommaire brutalité ?

Lévi-Strauss

Il était frêle, chétif, tout en os et intellect, parlait d'une voix tremblée, monocorde. Ce vieil homme au pupitre, derrière son tableau noir du Collège de France, dispensait à la craie un savoir méticuleux, presque désabusé. Dans son dos, un solide gaillard l'assistait avec empressement. Jean-Marie Benoist, philosophe de tradition libérale, céda à la tentation politique avant de mourir à quarante ans et des poussières. Durant un siècle d'horreur, Claude Lévi-Strauss a sauvé l'honneur de la vieille Europe. A l'avenir, le débat sur l'identité gagnerait à se nourrir de ses travaux. Des obsèques nationales n'auraient pas nui au discret orgueil du grand homme.

mardi 3 novembre 2009

Avant-centre

"Chaque pas doit être un but". Chirac s'est rêvé avant-centre. Il a ambitionné le destin d'un Gignac. A chaque enjambée, il y a un but dans les filets.

Mur

De Gaulle est un nom issu d'une forme germanique: "De Walle" qui signifie le mur d'enceinte, le rempart. Un jour d'automne, De Gaulle s'est effondré sur sa table de bridge où il alignait des cartes à jouer. Malraux écrira un petit livre sublime à la mémoire du glorieux défunt: "Les chênes qu'on abat". De Gaulle est mort un 9 novembre, il y a presque quarante ans. Cet homme à grand destin a cédé le même jour que le Mur de Berlin, un peu moins de vingt ans auparavant. Troublante histoire des hommes.

Talisman

C'est un vieux livre taché, décoloré, que je tiens dans ma main de père. A quinze ans, je l'ai offert au mien, plus jeune, aimé, admiré, sans savoir qu'il deviendrait un talisman, le signe visible d'un destin. "Gustave Flaubert écrivain, Maurice Nadeau, Dossiers des Lettres Nouvelles".
Il m'a laissé sa poussière sur les doigts. Papa a collé une coupure de journal dans l'entre-deux du récit. Le bout de papier est soigneusement disposé. "Tout ce qu'on invente est vrai". Il n'a pas lu ce pieux volume. Je l'ai chipé. Il est mort depuis déjà tant de jours.

Chirac revient toujours

L'immobilité du terminus l'a réveillé. Chirac est descendu du train de l'Histoire de France pour le chemin des tribunaux. Avant de quitter l'Elysée, il avait confié à Michel Drucker, l'intime des grands hommes, qu'il y aurait "un après, et puis la mort". Nous sommes aujourd'hui en plein dans "l'après". Chirac publie "Chaque pas doit être un but". Le premier tome de ses mémoires révèle un titre aisément taxable d'antisarkozysme primaire. En effet, l'actuel président multiplie les petites enjambées en tous sens sans jamais beaucoup s'appesantir sur leur finalité. Les couches de secrets sont épaisses. Le Chirac reposé des palaces marocains fait oublier l'ancien baroudeur de la République. Car il n'a pas toujours chaussé ses babouches d'amical grand père de la nation. Il est couturé de partout. Il trimbale une longue histoire derrière lui. Un jour, dans une autre France, il y a très longtemps, il s'est extrait du noir anonymat pour s'imposer à Pompidou. Chirac en 1995 est revenu des derniers cercles de l'enfer. Il faut le savoir: Chirac revient toujours, généralement du diable vauvert, à l'énergie, avec ses dents, avec une belle générosité carnassière.

lundi 2 novembre 2009

Travail fictif

La pratique des emplois fictifs est considérée comme un délit. Or cette expression "d'emplois fictifs" pèche par son imprécision. Il vaudrait mieux parler de "travail fictif". Car, s'il y a abus, c'est de ne pas travailler, ou insuffisamment, en contrepartie d'une rémunération contractuelle. Dès lors, on élargit le champ de l'infraction à nombre d'administrations et d'entreprises qui ferment les yeux sur une certaine productivité zéro.
Le stress, si largement évoqué dernièrement, ne résume pas à lui seul les conditions de travail. Il est des îlots de paresse protégée, à l'abri des comptes à rendre. En effet, beaucoup de salariés sont préservés des contraintes de travail dans des "placards dorés". Ils jouissent d'enviables sinécures. Ils bénéficient d'un privilège exorbitant: ils sont payés à ne rien faire. Certains ne cachent pas leur tristesse à s'installer dans l'oisiveté. François Fillon traîne sur sa figure une certaine mélancolie de l'inutilité. Jacques Chirac, qui est aujourd'hui inquiété par la justice de son pays, fut traité en son temps de président "résident" ou de "roi fainéant" par les meilleurs observateurs politiques.
Au nom de la République, il conviendrait que "le travail fictif" soit désormais puni comme un vrai délit, et non plus toléré comme une faveur princière.