mercredi 13 janvier 2010

Haïti, ici-bas

On regarde le ciel, on s'aveugle au soleil, insouciant des soubresauts du sol. Les yeux s'exilent vers les nuages dans l'oubli absolu des humeurs telluriques. On s'interroge sur l'hésitation du climat. On néglige le tremblement des entrailles de la terre.
La dévastation d'Haïti nous déscille le regard, nous arrache du monde virtuel, des images lisses de nos travaux de bureau, nous réveille de l'endormissement numérique. Haïti nous distrait d'Hadopi. Face au séisme, l'humanité est nue, réduite à sa plus simple expression, à sa radicale humilité, à sa réalité d'humus. La pauvre petite île francophone compte ses morts à l'heure où les riches alentour discourent et commémorent.
Nos rêveries se sont égarées. On ne songe pas assez que nos pieds sont plantés dans la terre. A lever trop haut les yeux, les hommes ignorent la vie lente et fracassante des bas-fonds. Nous étions dans la lune. Sous l'assaut, il faut revenir aux fondamentaux: baisser la tête, sentir la terre sous la corne des pieds, saisir à temps ses remuements de bête.
Fraternité est un mot jeté à la criée les jours de fête. Haïti n'a nul besoin des brioches d'une reine. En bas, dans cette zone caraïbe, à mille lieues de Copenhague, nos frères égratignés touchent le dernier seuil de la misère, le dernier cercle de l'enfer. Haïti, ici-bas, hurle son désarroi, interpelle le scandale du mal.

lundi 11 janvier 2010

Séguin, mort à son destin

Il est mort du coeur. Loin de la gloire de l'été, des lumières de l'enfance, dans la grisaille d'un hiver comme les autres, sous un ciel au front bas. Sur les photos des journaux, c'est Séguin qui impose le respect, sa légitimité, qui pose en majesté sa nature de président. La souveraineté est un mot qui d'abord sied à sa personne. A ses basques, Chirac candidat lui serre la main en valet de pied, au mieux en lieutenant.
La relation Séguin/Chirac n'est pourtant médiocre, ni pour l'un, ni pour l'autre. Criblé de mille fêlures, Chirac se tasse auprès du volcanique et trop humain mangeur de pizzas. Séguin, bardé de tous ses doutes, use avec coquetterie de sa chatoyante intelligence, admire l'énergie militaire, la persévérance laborieuse du soldat Chirac. Ils se sentent, l'un et l'autre, à demeure au milieu du peuple. On ne sait pourquoi ils se sont choisis, peut-être pour une commune réserve à l'endroit de l'arrivisme bourgeois. Le peuple était touché par la pudeur, le secret, le panache des deux.
Séguin n'avait besoin ni de droiture revendiquée, ni de bottes pour arpenter le terrain politique. C'était un chêne, d'essence méditerranéenne, né dans la probité, en pleine tragédie. Il était enraciné dans l'histoire de France. Séguin a exercé un charme fou plutôt qu'un vrai pouvoir sur les foules. Chirac lui doit une fière chandelle, celle d'avoir décroché la timbale élyséenne. Car Séguin a donné de l'épaisseur intellectuelle, de l'éloquence enfiévrée, de la gravité sémantique aux pâles idées d'une droite boutiquière.
Mais Séguin a commis l'irréparable. Séguin est mort à son destin le jour où il a rendu son tablier du parti post-gaulliste. Il a envoyé valdinguer dans les décors les ors de la République. Les mots de sa démission n'étaient pas les bons. Il signifiait son congé au sacrifice de ses jours à la vie politique, qu'elle soit grandiose ou mesquine, au nom de la préservation intime de ses jardins secrets. Ce jour-là, il a trahi Churchill, il a renié de Gaulle. Il ne s'est pas donné tout entier à la France. Il a privilégié une sorte de pacte avec lui-même qui ne pouvait le satisfaire. La République perdait un talent d'exception.
Ce grand professionnel, si sourcilleux du travail bien fait, a bâclé sa sortie. A faire rougir de Gaulle. Séguin a fini ses jours parmi les grands esprits aux dons inaboutis. Avec lui disparaît une vraie rareté sur l'échiquier politique. La mort de Séguin n'efface pas seulement "une certaine idée de la France", revue et corrigée pour les temps modernes, mais élimine un style, un caractère, un tempérament apte à dessiner le chemin d'une grandeur à réinventer. Avec un orgueil sans mesure et une simplicité bénédictine, il sut se conduire en seigneur d'une République d'Epinal.
Durant l'une de ces festivités obligatoires, dans les fastes de l'hôtel de Lassay, je me souviens de sa noble stature, de sa digne rondeur, postée ans l'embrasure de la porte d'entrée, saluant un à un, jusqu'au dernier des convives, à l'issue du raout. Le style, s'il répugne assez souvent à embellir l'action des puissants, définit ici à coup sûr l'homme dans sa vérité. Séguin possédait pleinement la manière d'être maître de son art. C'est pourquoi la désertion d'avril 1999, la démission de la présidence du RPR, reste une faute impardonnable, se ressent comme un chagrin qui fait bifurquer son destin. Elle laisse une profonde estafilade, une large cicatrice sur le front de la nation.
Par la véhémence de ses fulgurances, entre saintes colères et tristes tendresses, Philippe Séguin appartient au cercle des hommes seuls, sans tiédeur, qui sont le sel de la terre. Il était, comme on dit, haut en couleurs. Car toujours à la hauteur voulue, vert de fureur, familier des colères bleues, sans crainte aucune de quoi que ce soit de médiocre, sans peur bleue, mais les joues rouges, écarlates, d'un homme embarrassé par sa timidité.
Aujourd'hui, il nous manque pour lever les yeux, relever le niveau de la chefferie ordinaire des tribus politiques, celui qui "voulait l'Europe, oui, mais debout".

mercredi 6 janvier 2010

Rue de Logelbach

Les morts ne répondent pas au téléphone. J'ai composé un vieux numéro. Wagram zéro neuf vingt-six. Rue de Logelbach, la sonnerie s'est noyée dans l'indifférence des temps. Les hommes communiquaient alors par le truchement des batailles napoléoniennes. J'appelais ma grand-mère, assise dans son grand fauteuil de velours rose. Elle tricotait des gants de laine blanc cassé. Sur le canapé bleu de Prusse, je me calais devant le précieux poste de télévision. La voix de Roger Couderc m'instruisait les beautés du rugby. De Gaulle régnait sur le silence des visages.

Derrière la vitre

Jean Baptiste s'envole pour la Finlande. Pincements au coeur. Battement d'ailes qui s'inscrit dans la nature des choses. Sentiment d'abandon qu'il est vain d'occulter. Accomplissement d'une liberté. Emotion derrière la vitre. Ma force, je la tenais d'un père. C'est un fils aujourd'hui qui durcit mon improbable volonté.

Rabais, fraternité, frisquet

L'année démarre sous le signe des voeux, des soldes et de la neige. Le chef de l'Etat, le père de la nation, exhorte la société française à se conduire en communauté de frères. On peut rêver aussi, le nez collé à la devanture des boutiques. La grande braderie des soldes fait miroiter la chance comme le tirage d'une loterie. Dehors, la neige squatte les paysages. Le froid s'installe. On s'habille comme des montagnards. On se bricole des burqas tendance doudounes. La fonte des pôles ne défraie plus guère la chronique. Question de saison. Rabais, fraternité, frisquet. La devise républicaine s'adapte aux circonstances.

mardi 5 janvier 2010

Le petit bureau

Il fait froid dans mes souvenirs. Le petit bureau, coincé entre cuisine et salle à manger, est restauré dans sa splendeur. Trop d'étrangères ont bivouaqué dans cette église intérieure où mon père se retirait, au voisinage de la paix et de la beauté. C'est un étroit rectangle, un corridor où dorment tant de livres touchés, feuilletés, maniés, reliés. C'est une cellule de moine érudit traversée des brèves lumières du ciel. C'est l'antre abandonné d'un doux et fulgurant collectionneur de mémoires, d'un amateur de petites choses, d'un conservateur d'émotions. Les étagères sont colorées d'ouvrages aimés, de poupées ethniques, de bibelots hétéroclites. Les placards du bas regorgent d'albums de timbres, de cartes et de photographies. Papa, je le vois de dos, courbé sur sa chaise de paille, appliqué à vernir ses souliers.

lundi 4 janvier 2010

L'année fraternité

La rotation des livres s'accélère. Les concepts flous aident aux stratégies de repli. Ainsi "le moment fraternité" de Régis Debray est recyclé illico presto en voeux présidentiels de bonne année. Il est vrai que la fraternité est une notion qui ne mange pas de pain. Au premier abord, on la réduirait volontiers à une certaine ferveur communautaire, à connotation religieuse, s'il n'y avait, dans le même temps, la franc-maçonnerie pour revendiquer le mot dans un registre de sourcilleuse laïcité.
Dans un monde où la liberté ne profite guère qu'aux banques et où l'égalité est davantage un signe mathématique qu'une donnée universelle de la condition humaine, la fraternité se retrouvait seule, sur le marché des valeurs républicaines, à pouvoir être exploitée dans un plan de communication. Le chef de l'Etat s'est engouffré dans la brèche. Le ramdam autour de Camus au Panthéon avait préparé le terrain. La fraternité du Rieux de "La Peste" ferait l'affaire d'un président en mal de générosité.