mercredi 27 janvier 2010

Retraite

La retraite sonne à l'heure de la première arthrite. Elle ne se fait pas en bon ordre. C'est la fin de la récréation du turbin. Les vieux tromblons peinent à compter de tête leurs picaillons. On provisionne pour l'arrière-saison. La stratégie de la fourmi s'achève en cul de sac.
La retraite est une capitulation en rase campagne. On cotise pas gratis de manière éperdue. La retraite est chiche, malingre, famélique. Il faut qu'elle mange. On se saigne aux quatre veines pour des clopinettes. La retraite est une désertion de vieux soldats inutiles, la dernière cavale de grognards, une déprime à la casse. Les fuyards claudiquent à la recherche d'un patelin pourri où la pluie se regarde tomber jusqu'à la nuit.
La retraite est le jour de sortie du senior, rangé des voitures. La retraite tire un trait dans le tas des illusions de printemps. La retraite, c'est un lendemain de cuite.

mardi 26 janvier 2010

Marion à la télévision

Derrière d'épaisses lunettes, les yeux de Jean-Luc Marion s'embrument. Le philosophe a revêtu l'habit vert, le bleu de travail d'académicien. Il est filmé de biais, assis dans l'amphithéâtre du quai de Conti, au milieu des gardiens de la langue française. Pas d'autre bizutage pour consacrer ce nouveau compagnonnage que le rite du discours d'intronisation.
Jean-Luc Marion écoute maintenant les mots hospitaliers qui lui sont adressés. Son profil bourbonien évoque le héros chabrolien, rappelle les sages convenances d'un notable de province. Jean-Luc Marion ne fait pas son âge. Il émeut par un sursaut de concentration destiné à masquer le trouble. On sent une gêne, un ennui ou une modestie, peut-être même cette mélancolie aux échos lointains qui figure sur les visages photographiés de Roland Barthes.
Ce silence d'homme d'écriture poignarde l'image, fait l'effet d'une trouée de vérité. A celui qui le regarde, il donne le sentiment de prier, de consentir à s'anéantir.

jeudi 21 janvier 2010

Vie d'un saint

"Vie héroïque". Veut-on dire par là que Serge Gainsbourg appréciait l'héroïne ?
Le film consacré au chanteur annonce la couleur. L'artiste est de l'étoffe des héros. Gainsbourg serait une sorte de pompier des variétés. Toute sa vie durant, il aurait risqué sa peau pour sauver l'honneur de la chanson française, sous la mitraille des couards et des médiocres.
Maudit juste ce qu'il faut pour les besoins d'un impeccable marketing, le petit Lulu est sans doute aussi un saint. Dans la foulée, une suite au présent film pourrait s'intituler "Vie d'un saint". Les spectateurs ont le droit de savoir, d'accéder à l'envers du décor.

mercredi 20 janvier 2010

L'argent sur l'image

Avatar a pris un coup de vieux. Le blockbuster est supplanté dans les coeurs par Tremblement de Terre. Sortie directement à la télévision, diffusée en boucle, la production hollywoodienne dope l'audience de janvier du monde entier. Le tournage a été délocalisé à Port-au-Prince pour des raisons économiques. Le déploiement des forces américaines a nécessité des moyens budgétaires tout à fait inhabituels.
Tremblement de Terre a sacrifié beaucoup de ses figurants. Le téléspectateur est comblé. On voit l'argent sur l'image. On voit le sang sur l'écran. Obama joue le rôle d'un président très crédible. Aucun des épisodes n'est à manquer. Tous se regardent avec plaisir. La saison 2 est déjà en préparation. Hollywood a commencé les premiers repérages. Compte tenu de la multiplicité des zones sismiques, le studio a l'embarras du choix.

mardi 19 janvier 2010

La foi des saufs

Le mal, tel une bête immonde, était caché sous terre. Le diable est sorti de sa boîte. Il a cabossé l'île caraïbe. La force invisible a fracassé les hommes. Les rescapés du mauvais coup sont nus dans la nuit. Haïti ne possède que le corps des vivants et l'esprit des fervents. Haïti prie. Elle s'agenouille. Elle implore le bien caché dans le ciel, derrière les étoiles. Elle chante la gloire de Dieu. Dans sa désolation d'ici-bas, elle s'élève vers le Très-Haut.
L'île endeuillée s'abandonne à la volonté d'une fragile espérance, l'autre et bienfaisante force invisible. Dieu est loué dans sa gloire par un peuple qui continue à croire, contre vents et marées. La foi des rescapés est le premier secours, le premier signe d'humanité, la main spontanément tendue, la lumière spirituelle qui rayonne sur l'effroyable chaos matériel. La foi des saufs réveille la pensée des morts. Cette relation simple avec l'au-delà, cette foi du charbonnier déconcerte les coeurs modernes. Au monde des nantis, elle enseigne la sagesse infinie d'Haïti.

lundi 18 janvier 2010

Une pitié d'audimat

On a le sentiment d'épier la misère, de se vautrer dans le voyeurisme, de se distraire au spectacle du dénuement le plus absolu. Les speakers martèlent les mots avec une énergie de bateleurs de quinzaine commerciale. Ils crient fort le récit des secours.
On regarde pour connaître l'étendue du désastre. Mais on n'apprend rien d'une image. La douleur s'éprouve dans la chair. Nous suivons sans broncher le feuilleton du tremblement de terre caraïbe. La conscience du téléspectateur se justifie d'un improbable droit de savoir. On voit des silhouettes fantomatiques, des survivants hagards qui errent parmi les éboulements.
Le malheur d'Haïti fait le bonheur de rétine des nantis. On consomme, par gros plans interposés, toute la détresse des hommes. Pour mieux fidéliser leur clientèle, les télévisions racontent des histoires édifiantes, braquent leurs caméras sur les prouesses des sauveteurs, aux premières loges dans les décombres. Les images embrouillent la tête.
On sent bien que la catastrophe n'a pas changé la nature des hommes. Le droit du plus fort s'exerce sans vergogne. La démonstration de puissance de l'aide internationale s'apparente à une parade de propagande politique. Obama multiplie les postures de dignité. La course à la solidarité s'enlise dans une compétition de la compassion. Certes, on pare au plus pressé. La douleur caraïbe génère une pitié d'audimat, moins d'efficacité malgré la hâte. Un certain caporalisme nuit à la gestion humanitaire du séisme.
Nos yeux désoeuvrés s'arrêtent sur des amas de cadavres. Les chiffres de chair morte s'évaluent au bas des images. Ce 11 septembre tellurique a frappé un 12 janvier. Il interroge la frivolité ordinaire des regards d'intérieur, face à des téléviseurs, qui précisément font écran au malheur réel, sur le mode théâtral d'une horreur de divertissement.

jeudi 14 janvier 2010

Mauvais timing

Jospin a resurgi du diable joli - des pavés de la rue Servandoni ou des ciels gris de l'île de Ré - dans un parfait mauvais timing. Janvier est le mois des endeuillés. Aux premiers jours de l'hiver, Camus se tue en Facel Vega, Séguin s'éteint sans crier gare.
Entre l'écrivain de Tipasa et la grandiose figure d'Epinal, l'homme du lancinant bilan a jeté une tête dans l'embrasure de l'actualité. Pas de chance: l'espace est saturé. Jospin revient avec les produits dérivés de son passé: des images et des pages. On ne se refait pas. Il est à contre-temps. La phrase de Camus et l'emphase de Séguin touchent la sensibilité nationale. A côté, les justifications de Jospin pèsent des tonnes. Au bilan - cette fois, c'est le nôtre -, Jospin n'intéresse que Lionel et réciproquement.