mercredi 11 janvier 2012

Ligne de mire

Il est écorné. Froissé dans les coins de page. C'est une petite bible sage, l'explosif improbable de vieux doigts d'autrefois.
Volume taché, trop touché comme une boîte de cartouches. C'est un bouquet de chair concentré. Il est serré dans une paume. L'homme est adossé au velours jaune. Il est fixé dans la compagnie de Dostoievski. Il est retranché du monde, sous hypnose des mots, à distance des choses.
L'histoire d'un père cède au mystère. Je reproduis la posture de muette sculpture. J'essuie ma main sur la nappe, la frotte aux dessins de scribe.
Nous ne sommes pas saufs des Karamazov. Pères et fils lisent à portée de fusil, dans la ligne de mire d'une kalachnikov.

lundi 9 janvier 2012

Matzneff

L'homme a vieilli magnifiquement. A soixante-quinze ans, sa sveltesse a résisté au temps. Malgré les automnes, il reste fidèle à Byron.
Nous formons un carré de pupitres dans une sorte de réduit atomique, au sous-sol de la rue d'Ulm. Matzneff chuchote à l'oreille de l'enseignant invitant. Ces temps-ci, il a séjourné à Naples. Un exemplaire du "Corriere della Sera" traîne sur la table. Matzneff est ému. Il déplie ses feuillets, chausse des lunettes rondes. Il ressemble à André Gide, en plus fin. Il est habillé d'un costume de cérémonie. La littérature exige l'apparat.
D'entrée, il brûle son meilleur vaisseau. Il débute par Flaubert. "Les sujets ne sont rien". Il évoque la beauté du style, la banalité des récits, Madame Bovary ou Anna Karénine, remarque que "les fins de siècle sont très bêtes".
Il s'enflamme pour Aliocha Karamazov, s'insurge contre le panurgisme ambiant. "Ce sont les esclaves qui font les tyrans". Il raille "l'hystérie puritaine", moque les quakeresses à anathèmes. L'auto-censure règne sur les lettres. Matzneff lit Schopenhauer en italien, faute d'éditions françaises. L'art évacue la morale, se loge dans les mots des pires collabos. Lucien Rebatet a écrit en prison l'un des chefs d'oeuvre du vingtième siècle: "Les deux étendards".
Les contentieux fleurissent dans les billets doux. Les procès en galanterie se multiplient. Il faut se garder du moindre baiser furtif. Il défend son ami Poivre assigné en justice pour ses lettres d'amour. Or "Les jeunes filles" de Montherlant est un livre rempli de correspondances de petites amoureuses.
Gab la Rafale joue cartes sur table. Il a expédié une lettre de soutien à DSK, lâché par les siens. Les Sofitel sont de sordides auberges à chambres merdiques.
Les années soixante-dix s'estompent dans les souvenirs. Depuis, la société a régressé dans le conformisme moral. Rien n'est acquis. A droite comme à gauche, on se satisfait aujourd'hui des sottes billevesées maréchalistes: "travail, famille, patrie". Les gens n'aiment ni la liberté, ni la beauté.
Le visage de Gabriel rosit d'une malicieuse perversité. "La joie, c'est d'admirer". Gab la Rafale quitte le bunker de Normale. A paraître "Monsieur le Comte monte en ballon" qui n'est pas un volume de son journal, mais un roman inédit. Est sorti "La séquence de l'énergumène", recueil de chroniques du vieux Combat de Smadja. A lire.

vendredi 6 janvier 2012

L'âge du pire

Nous n'avons pas un fifrelin. L'Etat mendie. On ne se prête un coup de main qu'avec une garantie de rendu. Les marchés nous ont à l'usure.
La flèche du progrès s'est plantée dans un ciel couvert de dèche. Le temps des hommes s'enlise dans une tourbe d'automne. Virage sur l'aile du boomerang. L'histoire danse la carmagnole. L'économie tourne en rond comme les saisons. Le temps des hommes est un feuilleté d'espaces froissés. Les siècles se mêlent: l'Antiquité coudoie la Modernité. L'âge des cathédrales percute l'ère pétrolière. Le moment des peuples voisine avec les généalogies royales.
La bouffonnerie des lendemains meilleurs ne galvanise plus le moral des troupes. Le progrès n'est qu'un segment heureux, aussitôt haché de repentirs. Le trait chrétien du devenir, rebrousse chemin, vient flécher l'oeil d'origine. On revient aux maux fondamentaux. On revient à l'âge du pire. Avec une croissance notée zéro. Avec un Etat cruel, pas providentiel pour un sou. On assiste à un tsunami sur les avantages mal acquis par temps d'accalmie.

jeudi 5 janvier 2012

Bois de brûlure

J'erre dans la maison à la recherche de souvenirs. Pas un craquement de parquet qui ne soit écho d'une mémoire. Je gravis les marches à mêmes taches brunes que les masques de vieillards.
Je sens la charge du pas sur le bois de brûlure. J'écoute le bruit des choses plus que je ne cause à l'oubli et à la géographie. Le quadrillage des rides estampille le front d'un gaillard de la paysannerie. La mémoire grince comme une armoire à confitures.
Je dégringole l'escalier de pierre comme un gardien achève sa ronde sur la terre. A main gauche, les Bateaux, bleu, blanc, rouge, sont la proie du soleil, sont les rois de lumière. Staël s'attable à côté de Vermeer. Delft se déploie devant moi. La nappe n'est plus orange depuis longtemps. Je m'embrouille la tête avec le Brouilly de fête. Les toiles se mélangent. Maman se tord dans l'espace. Sans équilibre, la marche est une escalade de terrain plat.

mercredi 4 janvier 2012

Saleté d'actualité

Ce blanc-bec de président est un sale mec. Hollande auto-portraiture le nabot dans une gargotte de luxe, entre la poire et le fromage. Flamby oublie la comédie du pouvoir, cède à la tentation d'ironie. Il déboutonne son habit de candidat. Les rires s'embourbent dans le pâté de campagne."Une sale histoire" dirait Eustache.
Le voyeurisme de la petite phrase s'applique à l'instant d'égarement de "Chez Françoise". L'homme de journal est aux premières loges. Il cafte au café. Le ricochet de la presse éclabousse l'opinion. Saleté d'actualité.

mardi 3 janvier 2012

Nom de Dieu

La création est sauvage. C'est un bloc d'abîme et de stupeur. Dieu stoppe le déferlement. Il domestique la terreur. Il apprivoise l'étrangeté, l'entrave d'un collier. Dieu nomme les choses.
Les hommes l'imitent quand ils usent d'idiomes. Ils parlent dans le noir dans l'espoir d'y mieux voir. Ils imaginent de bavards récits.
Dieu ne crée pas seulement le monde. Il l'habille de mots. Il le vêt de guenilles. Il écrit dessus une histoire hors nature. Il jette son cri sur ses épaules. Le vent des voyelles apaise la braise des ciels. Le monde se couche sur du papier.

lundi 2 janvier 2012

Instruire les princes

Il manque au sarkozysme ce que Gramsci nommait le pessimisme de l'intelligence. Le quinquennat qui s'achève aura multiplié les péchés contre l'esprit. La comédie de la volonté inonde l'air ambiant. L'anti-intellectualisme du gouvernement déshonore le pays. Les mauvais mots flétrissent le drapeau. On se lasse des fautes de syntaxe, des grossièretés de sous-ministres, des incivilités langagières de secrétaires d'Etat, du verbe de poissonnière des duchesses républicaines.
Le "Zadig et Voltaire" de Lefebvre et la "fête de la Natalité" de Morano ont crevé le plafond de la médiocrité. Ces ministres formatés à l'inculture s'expriment comme des vendeurs de cravates. La vulgarité se répand sans vergogne. Elle attente à la grandeur d'une nation.
Le triomphe d'"Intouchables" en dit long sur le coma de l'opinion. La vie édifiante d'un noir banlieusard est glorifiée au nom d'un pragmatisme benêt. Le film, digne des plus belles heures du réalisme soviétique, fustige la décadence des arts bourgeois. Le totalitarisme de la volonté impose sa haine de la pensée.
Reste que l'efficacité tant prônée de la frénésie opiniâtre tarde à engranger des résultats. La détestation de l'intelligence ne suffit pas. La rage d'agir se lit sur les masques sans pour autant s'inscrire dans les faits. La volonté se vante, se paie de mots, se regarde dans le miroir immobile des voeux pieux.
L'Elysée est une sorte de vestiaires où le champion exhibe sa sueur. Le président bagarreur fait son affaire du prompteur. Il nous promet que cette année, ce sera la bonne. L'homme valorise ses mâchoires. La rage suinte de son visage blanchi. Elle creuse sa peau comme des mots martelés.
Stendhal écrivait le 3 novembre 1832: "'La vie des Allemands est contemplative et imaginative, celle des Français est toute de vanité et d'activité". Le cliché s'applique au couple Merkel/Sarkozy.
Avec les fêtes, on a troqué le triple A pour la triple joie. A son corps défendant, dans la mêlée des voeux, on se laisse aller à songer, à rêver d'autres cieux. Le président a parlé de formation. Moi, je souhaite qu'on instruise les princes.