J'ai refusé son linge d'été, une chemise, un chandail qui eurent mérité meilleure dignité. Je veux ses reliques, là où l'esprit transite. J'ai résolu de lire l'avenir dans le creux d'un volume aux allures de bréviaire. J'y déchiffre la lettre décachetée dont je suis l'héritier.
lundi 16 janvier 2012
Traces de doigts
J'ai osé pousser la porte des signes, les battants d'un livre dont chaque page a mémoire de la communion d'un père. Je maraude dans les phrases. Je brouille la trace de ses doigts. Je me souviens de ses jambes croisées fermant l'accès à toute mondanité. Il forçait l'innocence à ses derniers retranchements.
L'épave du Vieux Continent
Le navire s'est couché, affalé sur les eaux. On aurait dit un cheval fourbu, un percheron des mers qui renâcle au travail. On songe au "Cheval de Turin" du réalisateur hongrois Béla Tarr. Le paquebot de l'île de Giglio a dit son dernier mot d'animal réfractaire. Il ne bronche pas, il sombre.
Concordia est l'autre nom d'Europe. Son destin s'achève en discorde. Les hommes à bord jouent des coudes, loin des codes de bonne conduite. Le sauve qui peut ôte son masque de voeux pieux.
Nous autres, nous sommes dans ce bateau-là qui navigue à vue en zone euro. Echouage du Concordia, échec de l'Europe. L'allégorie instruit les esprits.
Nous sommes embarqués dans une gigantesque Tour de Babel qui baragouine cent et mille dialectes. La panique résulte de la cacophonie. Le rafiot fait des ronds dans l'eau. Les commandants européens sautent chacun dans leur chaloupe. L'épave du Vieux Continent gît au large de la Toscane.
samedi 14 janvier 2012
Flaubert et le triple A
Dans une lettre à Maupassant datée du 15 janvier, il y a tout juste 133 ans, Flaubert précise sa pensée: "Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit".
L'ermite de Croisset raille les vanités de la société. L'auteur de Madame Bovary admoneste aussi la France de Monsieur Sarkozy. Il anticipe sur le camouflet de Standard & Poor's.
Inutile de jouir des prestiges d'une nation d'exception. Inutile de courir les estrades en gardien de l'excellence. Inutile de se hausser du col, de hisser son pays sur des talonnettes de comédie.
Tous ces titres de noblesse auto-attribués se volatilisent à la première notation d'agence. Flaubert va plus loin: la fonction crétinise à l'envi. Les inscrits à l'examen de président sont prévenus. Sarkozy, plus qu'un autre, en prend pour son grade.
vendredi 13 janvier 2012
Figure
Aucune parade possible au nez-à-nez impromptu. Il gesticule dans la rue. Il est sorti de l'hôtel Bristol. Il détale. Ses gestes bafouillent, s'escriment à se défaire du temps, le grand rival. La marionnette chauve est vêtue de bleu. Elle m'enseigna jadis l'économie.
"Tous mes voeux !", d'une voix expéditive, en guise de bon débarras. "Bonjour Jean-Hervé !". Politesse vitesse grand v.
Dans l'heure qui suit, la galerie Schmidt raconte un autre récit. La peinture confesse en silence ses ouailles en détresse. Dès le hall, Rouault fait la peau des visages pâles. C'est une toile de tigre, une bombe à fragmentation, la grenade picturale d'un grand malade. Il balance son "Clown blessé" dans la figure du premier entrant.
Rouault bondit, se rit de la bondieuserie. L'idiot de Rouault rougeoie comme un Christ en joie. La toile tire sur tout ce qui bouge. Eclate l'écarlate du fer rouge de l'enfer. La peinture à striures de Rouault voisine dans les parages totémiques de Basquiat. Vue sur la rue d'après Rouault. Vitrine venimeuse. Staël exhibe sa griffe au soleil. Sourire de prostituée et bruit de bracelets dans la peinture sacrée. "Figure, 1953": deux millions et demi. Staël n'embrasse pas.
La jouissance et la mort
Visibilité réduite. La nappe de brouillard dissuade l'avenir d'émerger. Les prévisions se trompent d'horizon. En pleine mer, les visionnaires se terrent.
Le monde matériel n'a jamais lorgné vers le ciel. Les entreprises sont en guerre, se cramponnent à l'outil gestionnaire. Elles tailladent l'année calendaire en "quarters". L'éternité du trimestre scande la production des richesses.
La purée de poix impose sa loi. On assiste au rattatinement du temps de l'espérance. Les hommes vieillissent dans le noir. Leur longévité s'accompagne de cécité. Pour se donner du coeur à l'ouvrage, on ranime la flamme de la nostalgie: Jeanne la Pucelle, De Gaulle le Rebelle. Venu du fin fond de l'histoire, le Général chausse ses lunettes de sept lieues. De Gaulle voit loin, instrumentalise la mémoire, la propulse vers l'espoir. Il rédigera des "Mémoires d'espoir".
Le temps gaullien a fait long feu. Fini la majesté des septennats. Nous flottons aujourd'hui dans un temps lilliputien. Sarkozy voit près, pas plus loin que le corps à corps. Il vibrionne dans la prison de l'instant. Il gesticule dans l'actualité frontale. Il se cogne aux encoignures du présent.
Avec la fin du temps long, la mort se rapproche. Foi de Maya, l'apocalypse est pour demain matin. Les banques de renom s'effraient comme des civilisations: elles sont mortelles. Le capitalisme se regarde du bout des yeux dans la glace du communisme implosé.
Nous n'avons plus le temps pour rien. On se précipite sur l'argent sans en jouir pour autant. On se hâte en solitaire dans des plaisirs éphémères. Les amours de Sofitel s'emballent à toute allure. La corruption divertit l'élite des nations. On se dépêche d'amasser dans le temps court des marchés. La mort rôde, taraude, tenaille les entrailles des pontifes d'industrie et des hiérarques d'Etat. On s'enrichit personnellement sur le dos des pays. "Jouir du pouvoir" (Editions de Minuit, 1976): on songe au magistral ouvrage de Pierre Legendre.
Les démocraties occidentales ont fait une croix sur leur avenir. Elles guettent le ciel à la jumelle. Sans rien voir d'autre que la fatalité des destins individuels. "Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis". Dostoievski sait bien que l'avenir est l'autre nom d'un dieu messianique. Les Frères Karamazov n'annoncent pas seulement le temps des kalachnikov. Les crapules sauvent les meubles. La panique se nourrit des mêmes mimiques. Nos banquiers rapaces, nos traders cupides, nos patrons voyous, nos politiciens véreux, nos syndicalistes avides se jettent sur le présent et ses soleils d'argent. Ils se carapattent de jouir avant de mourir. Leurs pieux sermons n'ameutent plus guère les peuples.
jeudi 12 janvier 2012
Jour de fantaisie
Il suffit de pas grand chose. Il suffit d'un jour de fantaisie. Il suffit d'un corps déplié vers l'aurore. Un soleil d'hiver cogne à la paupière. Une table de bar tournoie dans son tutu écarlate. Le tablier du garçon réverbère l'horizon.
Le corps s'enivre d'un sang de givre. Je bois un vin mauve à colorer les pommettes. Je fête l'heure précise où l'esprit souffle d'exquises sensations. Le ciel des Tuileries s'égare dans un verre. L'oeil borgne du monde sourit aux patientes ivrogneries.
mercredi 11 janvier 2012
Bonnefoy, mauvaise fée
Le poème est affiché. Il est projeté contre le mur. Haut les mots ! Il est sommé d'avouer, d'éventer un secret, de confesser un péché. Colt sur la tempe.
La vaste cloison est table de dissection. Baudelaire est soumis à la question. Bonnefoy, mauvaise fée, n'a pas froid aux yeux. La voix tonne dans sa loi monotone. Le poète s'absente en terre d'exégèse, à sens de conférence.
"Pourquoi Baudelaire ?" Thème de séminaire. Bonnefoy, commentateur et "pourquoiteur" des Fleurs du mal. Au grand amphi du Collège des érudits.
Le poème se suffit à lui-même. Dissuade le haché menu de l'analyse la plus crue. La voix de rocaille du docte vieillard progresse en ses feuillets, à cadence de piolet. J'aime son mot de "ressaisissement" qui scande la montée patiemment. "Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses". La langue de Baudelaire résiste au tortionnaire.
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