lundi 7 octobre 2013

J'entre en réunion

Blanc sonore du téléphone. Fin de partie comme une prise d'habit. "Je te quitte, j'entre en réunion". Mon oreille a flanché. "Je te quitte, j'entre en religion". Le timbre de la voix est d'une bête aux abois. Un seigneur exerce sa terreur.
Je réentends dans ma tête cette phrase lancée à la sauvette. Je me sens inutile dans l'urgence du péril. Grésille un téléphone. Un homme est mort. J'en recueille les derniers mots. "Je te quitte, j'entre en réunion". Il s'est jeté dans le vide.
Je songe au grand Antonioni. Séquence finale d"Un corps couvert de boue". Irène Jacob marche vite dans les rues d'Aix-en-Provence. Elle gravit l'escalier qui conduit à sa chambre. Vincent Perez l'a suivie jusqu'à sa porte. La jeune fille se retourne par courtoisie, met les points sur les i. La joie rosit ses joues. "Demain j'entre au couvent".

vendredi 4 octobre 2013

Grand Palais

Staël aurait cent ans. Braque est mort il y a cinquante ans. "Braque le patron" - le mot est de Paulhan -  est de retour à la maison. Ses toiles ornent le Grand Palais.
A première vue, la peinture de Braque est faite de bric et de broc. A ses obsèques, Malraux touche juste: "Dans son atelier, qui n'avait pas connu d'autre passion que la peinture, la gloire était entrée à l'écart, sans déranger une couleur, une ligne, ni même un meuble".
Le thème de l'atelier est le journal intime de Braque, un carnet de croquis de haut artisanat, sa mémoire vive d'artiste.
Sans le sou. Jeannine Guillou s'est sacrifiée. Les privations de la guerre ont eu raison de sa santé précaire. Dans une lettre admirable à sa mère, Nicolas de Staël évoque l'enterrement de Jeannine Guillou, épouse et peintre. "Le 4 mars après l'avoir habillée de tout ce qu'elle aimait porter nous avons fermé le cercueil, son fils et moi, devant la petite Anne et le plus grand des peintres vivants de ce monde".
Braque a soixante-trois ans. Il ôte sa casquette, se décoiffe devant le corps. On pense au fulgurant tableau de Courbet "La toilette de la morte", égaré quelque part en Amérique, admiré de Staël et de Braque. On s'embrouille entre la vie et la peinture.
Il neige au cimetière de Montrouge. Une rangée de nez rouges se penche sur le trou. Georges Braque et Nicolas de Staël ne font qu'un.

jeudi 3 octobre 2013

Sur papier muet

Je hume le parfum des droits couloirs de la rue d'Ulm. Une salle au sous-sol. Femmes à cheveux bleus. L'une s'assied dans un fauteuil rouge désir, lit à voix haute un texte de plaisir. L'autre debout est cantonnée au commentaire.
Parterre bigarré de jeunes filles élastiques, de minces garçons lunatiques. Catherine Hiégel remue sa vieille chevelure de lionne. La comédienne use d'une moue d'ivrognesse. Elle bouscule la règle du chuchotement épistolaire. C'est une conversation sur papier muet.
On est charmé par le délié d'une langue. Madame de Sévigné fait sienne une gaieté mozartienne, une liberté aérienne. Elle enjolive le silence de rubans d'insolence. La grâce est un masque sur ses yeux baignés de larmes. "Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre". Je pense à Gracq, au mot de Breton: "Je veux qu'on se taise quand on cesse de ressentir".

mardi 1 octobre 2013

Dimanche et lundi

Le travail fait tache sur la beauté du monde. La fable d'un Dieu travailleur, qui donne un coup de collier six jours d'affilée, avant de s'asseoir sur le bas-côté, est une invention productiviste, la confection sommaire d'un moteur de l'histoire.
Dieu se distrait avec de la pâte à modeler. Il joue dans son coin. On ne l'entend pas. Il bricole sa Genèse avec paresse, sans doute un peu d'ivresse. Il n'en finit pas de parfaire son ouvrage. Sa création d'enfant dure depuis cent sept ans. On ne réussit pas une étoile avec du travail. D'une côte d'Adam, Dieu fait une jeune fille un peu espiègle. Il se divertit avec des bouts de ficelle.
Dieu est sérieux. Davantage qu'un pape. Dieu s'interdit le travail. Merveille oblige. Le travail est une taquinerie du diable. Le travailleur est un forcené de la peur, un possédé du démon, l'otage de patrons menteurs.
Dieu sait que le travail enlaidit nos lundis. Or le diable nous l'impose jusqu'au samedi. L'économie nous fourvoie dans sa loi de mesquinerie. Le travail égare les regards. Dimanche et lundi, il convient d'interdire le travail comme on se prive d'en parler à la table de gens bien élevés.


lundi 30 septembre 2013

Lettre à un fils

J'étais en Sicile. Maman m'a appris que ta mère était morte. D'elles, nous tenons, nous détenons une part du mystère, l'accès à cette vie éphémère.
Les jours d'après nous appartiennent bien peu.  Ils sont vides. Vidés de leur éternité. Limités au leurre de la mémoire.
"Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles". Demain se regarde dans les yeux d'un nouveau matin. Ton compagnon de tennis, du Highgate de jadis, pense à ta peine, à ton courage de fils. Je t'embrasse, vieux camarade.

lundi 9 septembre 2013

La fable de la laïcité

Liberté, égalité, fraternité. Peillon rajoute laïcité. Il rafistole l'école. On lit l'Evangile selon Peillon. "La République est "indivisible, laïque, démocratique et sociale". Les deux derniers épithètes sont des redites, la resucée d'égalité et fraternité.
La charte se tait sur la liberté. C'est une valeur démodée. La République est indivisible. Sauf dans les cités cloîtrées, aux quartiers morcelés de communautés recroquevillées. Peillon décloisonne au clairon.
La République est sociale. Mais pas économique. Généreuse, mais pas avaricieuse. Redistributive avant d'être active.
La laïcité est une fable qu'on raconte aux écoliers en guise de morale. Le calendrier républicain exalte la sainteté des figures de la chrétienté. Jour après jour. Les congés citoyens se calquent sur les grands rituels chrétiens: Noël, Pâques, Pentecôte. Nul croisé des règles de laïcité ne suspecte pareille légitimité.
Les commentateurs de Tour de France s'extasient au micro des splendeurs architecturales du christianisme national. La laïcité, bonne fille, appartient au blabla des discoureurs de vertu.

samedi 7 septembre 2013

Elisa Schlesinger

Août 1853: Trouville est le lieu des retrouvailles avec une brûlure d'entrailles. Flaubert séjourne dans la bourgeoise bourgade. Il ressasse, repasse son "cours d'histoire intime". Il triture sa plaie comme on égrène un chapelet.
Il se sauve des griffes du lion, s'invente une distraction. Il écrit à Louise et à Louis, ne parle que de lui. Il ne se rappelle que d'elle. Elisa est le seul tourment, le grand blanc de sa correspondance.
Il pleut des hallebardes sur la plage de ses premières audaces. Flaubert traîne un ennui pérenne, observe le bain des dames. A Bouilhet, il confesse une affection burlesque: "Embrasse-toi de ma part". Il corrige la lourde prose de Louise.
A Croisset, le 25 juin, il démasquait un vice d'artiste: "Je voudrais faire des livres où il n'y eût qu'à écrire des phrases (si l'on peut dire cela), comme pour vivre il n'y a qu'à respirer de l'air. Ce qui m'embête, ce sont les malices de plan, les combinaisons d'effets, tous les calculs du dessous...".
La phrase de Flaubert est le visage littéraire d'Elisa Schlesinger. Elle taille une suavité, cisèle une volupté. Il travaille au cassage de gueule de Gustave. Il besogne, cogne sur sa détestable trogne. La phrase est sa figure de style.