vendredi 11 octobre 2013

Le sang du paysan

Le paysan ressemble au pays. L'homme crotté de boue est endetté jusqu'au cou. Il est ballotté par les vents, baladé par les banques. Le paysan se ronge les sangs, s'ouvre les veines le cas échéant.
La paysannerie a été rayée de la carte de géographie. La paysannerie est sortie du cadre de la sociologie. Les paysans ont été déportés vers la cité.
Il est à terre, l'homme de la terre. L'homme de la terre nourricière se sustente avec un lance-pierres. Ses labours d'automne sont des pages testamentaires. Le paysan des moissons souffre de la déconsidération de la nation.
A regarder ses malheurs, le paysan passe un mauvais quart d'heure. Il fume une dernière cigarette. Il extrait de sa cartouchière le plomb nécessaire. La ronde des saisons est un horizon de pendaison.
Le paysan n'est qu'à moitié citoyen. Michel Serres le disait naguère. Les gens de la cité se sont appropriés la citoyenneté. Le mot suffit, laisse parler son origine. Il discrimine la nature. Le paysan, loin des villes, n'est qu'à demi citoyen. Son étrangeté l'interdit de cité.
Le paysan sait son infériorité de sang. On le lui fait sentir. Les gens des bourgs, les bourgeois, bobos et autres rois, méprisent sa pauvreté, le traitent en demeuré. La paysannerie est une vieillerie, précisément restée à demeure. Les rescapés des bouseux retournent l'épée contre eux. "Se détruire", disent-ils.

mercredi 9 octobre 2013

Fabius et Juppé

On les croyait rangés des voitures. Ils étaient nés coiffés pour une grande destinée. La calvitie les préservait de l'impéritie. Une arrogance un peu voyante contraria leurs espérances.
Ils étaient les mieux instruits du pays, étudièrent rue d'Ulm et rue des Saints-Pères. Juppé caracole en tête des indices de popularité. Fabius se plaît à l'excès au Quai d'Orsay, se rappelle au bon souvenir de l'avenir.
Ils seront septuagénaires au prochain scrutin élyséen. Ils ont déjà assez raté leur tour. Ils savent, depuis l'école, que l'intelligence isole. Ils souffrent de leur supériorité. Ils se désolent de la médiocrité et du manque de métier.
Juppé s'est sacrifié pour Chirac, président opaque. Favori de Mitterrand, Fabius fut précocement détesté de ses amis. Ils exercèrent l'actuelle fonction d'Ayrault avec un autre brio. Ils appartiennent à un temps où la quête d'un grand mandat national exigeait le drapé d'un style.
Sarkozy a liquidé ce genre de parure, s'est débarrassé de la manière. Hollande n'est pas un président de paille mais un gouvernant passe-muraille.
Fabius et Juppé serait au rebut dans le privé, trop vieux pour les marchés. En politique, la figure d'autorité obéit à des modes cycliques. J'imagine Fabius et Juppé, vieux percherons de l'élection, rehausser le blason de la nation, réhabiliter le bien parler oratoire, s'affronter sur un projet de civilisation. Je rêve à l'envers de l'histoire.

mardi 8 octobre 2013

Pavillon Proust

J'ai vingt ans. Peut-être moins. Je suis courbé sur mon cahier. Je noircis du papier comme un écolier précis. C'est une posture, devenue nature, dont je ne sais pas me défaire.
Je traîne mes textes et ma jeunesse dans des quartiers sans joie. Un professeur d'anglais lit "Les maîtres", une nouvelle que j'ai écrite dont la vedette est une Aston-Martin.
Hier je farfouillais dans mes livres. Pas moyen de mettre la main sur "L'Idiot de la Famille". Je tombe sur un texte fluet, "Lettre à mon mari mort" de Claire Coleman. Je l'ai acheté, il y a dix ans, les yeux fermés. Je l'ouvre aujourd'hui.
John Coleman-Holmès confie en passant, chuchote en souffrant: "Il y a des années-lumière entre un malade et un bien portant". Cet Américain à peau rose est le premier lecteur de mes petits papiers. Il a connu Maritain, m'envoie Notre-Dame en carte postale, me complimente sans tiédeur.
Claire raconte un cancer atroce au Pavillon Proust. "Toi intellectuel new-yorkais à la Woody Allen, extraverti, original, hilarant, bavard et vite éméché...tu me disais: le but de ma vie est d'être uni à la Sainte Trinité".
John Coleman-Holmès, de trente ans mon aîné, m'a tendu le premier une main dans le noir et un miroir pour me voir.

lundi 7 octobre 2013

J'entre en réunion

Blanc sonore du téléphone. Fin de partie comme une prise d'habit. "Je te quitte, j'entre en réunion". Mon oreille a flanché. "Je te quitte, j'entre en religion". Le timbre de la voix est d'une bête aux abois. Un seigneur exerce sa terreur.
Je réentends dans ma tête cette phrase lancée à la sauvette. Je me sens inutile dans l'urgence du péril. Grésille un téléphone. Un homme est mort. J'en recueille les derniers mots. "Je te quitte, j'entre en réunion". Il s'est jeté dans le vide.
Je songe au grand Antonioni. Séquence finale d"Un corps couvert de boue". Irène Jacob marche vite dans les rues d'Aix-en-Provence. Elle gravit l'escalier qui conduit à sa chambre. Vincent Perez l'a suivie jusqu'à sa porte. La jeune fille se retourne par courtoisie, met les points sur les i. La joie rosit ses joues. "Demain j'entre au couvent".

vendredi 4 octobre 2013

Grand Palais

Staël aurait cent ans. Braque est mort il y a cinquante ans. "Braque le patron" - le mot est de Paulhan -  est de retour à la maison. Ses toiles ornent le Grand Palais.
A première vue, la peinture de Braque est faite de bric et de broc. A ses obsèques, Malraux touche juste: "Dans son atelier, qui n'avait pas connu d'autre passion que la peinture, la gloire était entrée à l'écart, sans déranger une couleur, une ligne, ni même un meuble".
Le thème de l'atelier est le journal intime de Braque, un carnet de croquis de haut artisanat, sa mémoire vive d'artiste.
Sans le sou. Jeannine Guillou s'est sacrifiée. Les privations de la guerre ont eu raison de sa santé précaire. Dans une lettre admirable à sa mère, Nicolas de Staël évoque l'enterrement de Jeannine Guillou, épouse et peintre. "Le 4 mars après l'avoir habillée de tout ce qu'elle aimait porter nous avons fermé le cercueil, son fils et moi, devant la petite Anne et le plus grand des peintres vivants de ce monde".
Braque a soixante-trois ans. Il ôte sa casquette, se décoiffe devant le corps. On pense au fulgurant tableau de Courbet "La toilette de la morte", égaré quelque part en Amérique, admiré de Staël et de Braque. On s'embrouille entre la vie et la peinture.
Il neige au cimetière de Montrouge. Une rangée de nez rouges se penche sur le trou. Georges Braque et Nicolas de Staël ne font qu'un.

jeudi 3 octobre 2013

Sur papier muet

Je hume le parfum des droits couloirs de la rue d'Ulm. Une salle au sous-sol. Femmes à cheveux bleus. L'une s'assied dans un fauteuil rouge désir, lit à voix haute un texte de plaisir. L'autre debout est cantonnée au commentaire.
Parterre bigarré de jeunes filles élastiques, de minces garçons lunatiques. Catherine Hiégel remue sa vieille chevelure de lionne. La comédienne use d'une moue d'ivrognesse. Elle bouscule la règle du chuchotement épistolaire. C'est une conversation sur papier muet.
On est charmé par le délié d'une langue. Madame de Sévigné fait sienne une gaieté mozartienne, une liberté aérienne. Elle enjolive le silence de rubans d'insolence. La grâce est un masque sur ses yeux baignés de larmes. "Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre". Je pense à Gracq, au mot de Breton: "Je veux qu'on se taise quand on cesse de ressentir".

mardi 1 octobre 2013

Dimanche et lundi

Le travail fait tache sur la beauté du monde. La fable d'un Dieu travailleur, qui donne un coup de collier six jours d'affilée, avant de s'asseoir sur le bas-côté, est une invention productiviste, la confection sommaire d'un moteur de l'histoire.
Dieu se distrait avec de la pâte à modeler. Il joue dans son coin. On ne l'entend pas. Il bricole sa Genèse avec paresse, sans doute un peu d'ivresse. Il n'en finit pas de parfaire son ouvrage. Sa création d'enfant dure depuis cent sept ans. On ne réussit pas une étoile avec du travail. D'une côte d'Adam, Dieu fait une jeune fille un peu espiègle. Il se divertit avec des bouts de ficelle.
Dieu est sérieux. Davantage qu'un pape. Dieu s'interdit le travail. Merveille oblige. Le travail est une taquinerie du diable. Le travailleur est un forcené de la peur, un possédé du démon, l'otage de patrons menteurs.
Dieu sait que le travail enlaidit nos lundis. Or le diable nous l'impose jusqu'au samedi. L'économie nous fourvoie dans sa loi de mesquinerie. Le travail égare les regards. Dimanche et lundi, il convient d'interdire le travail comme on se prive d'en parler à la table de gens bien élevés.