mardi 27 janvier 2015

Un continent sans émotion

L'Europe se confectionne sans affection. Les étoiles de son drapeau n'éclairent pas ses peuples nationaux. L'Europe septentrionale, bonne élève et protestante, se lasse d'un pourtour méditerranéen, catholique ou orthodoxe, infantile et charmeur.
L'Europe est fracturée, en plein malaise, comme l'école républicaine française, aujourd'hui dénaturée. L'aristocratie d'un lycée de beaux quartiers cohabite avec la gueuserie d'un bric-à-brac scolaire de banlieue. Pareille disparité satisfait le goût de la diversité, pas l'exigence d'égalité.
La péréquation des déficits est un mythe qui discrédite la brave Union. L'Europe ne fait pas de sentiment, mais des fonctionnaires et des règlements. Telle la grande marche urbaine de janvier, l'Europe s'honorerait à cheminer de République à Nation. Dans la foule de Paris, s'agitaient les fanions des pays, pas le chiffon étoilé d'un continent sans émotion.
On aime sa communauté de naissance, la nation, ou sa terre d'élection, la même nation à défaut de son étymologie. Cet amour quasi charnel fonde un lien social durable.
En revanche, le méchant slogan "Je suis fier d'être Français", bêlé par Valls, est entaché d'une étroitesse d'esprit, d'un nationalisme obtus. La fierté d'appartenance relève d'un détestable contentement de soi. C'est une identité de quatre sous.

vendredi 23 janvier 2015

Un velouté de châtaignes

D'une rue lugubre, engoncée dans l'étroite obscurité, se dessine une vitrine où rougeoient les plaisirs. Le défunt Serge choquait jadis un calice, à sa table adossé, parmi les ors, tentures et boiseries, au bruit des fourchettes d'une mini-Fenice de la gastronomie, d'un théâtre de poupée où s'accouder entre amis.
Au droit sommelier, j'appris que le dîneur solitaire ne s'était pas réveillé, un jour d'hiver d'un autre hier.
Nos invités se sont glissés dans la peau du souvenir, ont endossé l'habit de cordialité, accordé leurs soucis au décor de comédie.
Le risotto secoua d'un rire innombrable le beau cristal de Murano. Ma cuiller crissa dans l'écuelle. Jusqu'à ce que la faïence saigne, j'aurais égoutté sans faillir l'exquise petite flaque du velouté de châtaignes.

jeudi 22 janvier 2015

Sa couleur d'aurore

Avec le temps, les mots se désossent d'un sens. J'hésite sur ce qu'ils désignent. Je bute sur l'exact. Je heurte une signification comme doute un percheron sur un méchant goudron. Je me cogne au mot, me rencogne penaud.
Je suis dans les parages d'un âge où se compliquent les lignes d'une page. L'expression exige l'Orient, réclame quoi dire, à défaut de comment.
Pour un oui ou pour un non, je cède à l'interrogation. Je questionne l'identité des mes vieilles complicités. Je ne vois pas l'ami dans la nuit. Je ne saisis que la fantaisie du mot écrit, son corps sonore, une musicalité crayonnée, une clameur intérieure, sa couleur d'aurore.
Il y a tromperie sur la personne. J'ai raté la route. Mais pas le faste d'un rite, d'une voix royale. Flaubert empoigne un couteau, réfléchit au coloris, barbouille de jaune sa morne dame de Normandie. Gracq évoque la couleur de prune du mot terminus.

mercredi 21 janvier 2015

Les plis d'accordéon

Les conséquences se moquent des causes. La linéarité n'est pas mon genre de beauté. Un bouquin d'artiste est un pain de dynamite. Je demeure précautionneux avec Un Beau Ténébreux. J'attends que cesse une peur. Il me brûle les phalanges.
Je fais les cent pas. Je m'interdis le récit de Gracq. Je crains la fiction, les sortilèges d'une créature de perdition. Je pense à autre chose, à la prose de ses temps morts.
Des carnets de Gracq, on grappille des miettes comme l'étourneau fait du cerisier un banquet, on se satisfait au hasard des plis d'accordéon du volume, de ses pages sonores, d'une ou deux phrases, comme d'amicaux saluts, sur l'art de se taire, d'écrire, de saisir l'éphémère.
"J'ai retrouvé dans un bref récit de Patrick Modiano, qui s'intitule Villa Triste, ce climat recueilli et paisible de deuil blanc - ces mails frais ratissés chaque matin de leurs feuilles mortes, ces tilleuls, ces hôtels en crème fouettée... ces bourgades thermales fantômes de l'automne où les passants semblent à la fois plus légers et moins bruyants qu'ailleurs. Et c'est un beau livre" (En lisant en écrivant, Librairie José Corti, page 279, 1980).
Liberté Grande et Villa Triste sont des titres magiques. A feuilleter les livres dont ils sont les sourires d'hospitalité, on bouscule une amitié, on trahit une blessure.

mardi 20 janvier 2015

Une mine de chanoine

A Tulle, il congratule. A Paris, il compatit. Il est d'autant plus affectueux qu'il y a de tueurs ignominieux. La chancelière est son équipière pour la marche des dignitaires. Elle frotte une joue contre son cou.
Il serre de près les éplorés. Il console les hommes seuls. Il aligne des mots sur des morts, les enveloppe d'un drapeau. Il borde le drap du soldat dans son dernier sommeil. Il ramène sa fraise du bout des lèvres.
Il surfe sur le malheur, rebondit sur l'horreur. Il dépose des bises dans la rue comme des gerbes au soldat inconnu. La bourrade dans le dos est gérée au couteau. L'accolade présidentielle guérit les malades de leurs écrouelles.
Il pratique l'attouchement comme mode de gouvernement. La tuerie du journal est un remède de cheval. Il se requinque avant le gong. Il sait se soigner. Il retrouve une croissance, une mine de chanoine. Lui.

lundi 19 janvier 2015

L'atmosphère de Palerme

Porta Carini, on dégringole une ruelle cabossée, on frôle les étals à portée des cageots, on se suffit du sourire des mandarinetti. La mandarine cerise anime les marchés de Sicile. Leurs seules couleurs éconduisent le prurit d'humeur grise.
Les robustes dalles sont taillées dans un soleil inexact. Les carciofi ont des petites gueules mal réveillées d'enfants fauves. Le ciel est un collage des drapeaux d'Israël. Une lumière d'été donne à janvier sa fringante ardeur.
Sur un goudron délavé, Colonna Rota, le temps disperse ses cendres, couleur de plumes de pigeon. Les chapelles sont bariolées des histoires du ciel. Elles sont quadrillées de confessionnaux maniéristes où s'agenouillent de dos de très jeunes filles recueillies. Ces lieux de pierres sont vides à la prière.
Sala Palmetta, les nappes jettent leur drapé sur le marbre des dalles. Je romps le pain, vide une flûte de prosecco. Au milieu du hall, le buste de Wagner fixe un horaire qui brinquebale. Il séjourna à l'hôtel, de novembre à février, le temps d'écrire une musique d'opéra.
Je n'ai pas touché au Raymond Roussel, muet sur ma table de chevet. Je n'ai ressenti ni l'odeur de suicide ni l'emphase de Parsifal. L'atmosphère de Palerme est teintée d'un joyeux mystère.

dimanche 18 janvier 2015

Le plein de biscuits

Ils sont exhumés en catimini, au loin, dans la nuit. La terre de cimetière les regarde de travers. Personne n'en veut, peut-être les cieux.
Ils ont ensanglanté la cité, rougi la conscience d'un pays. Ils se sont glorifiés du carnage d'un journal et d'une tuerie d'épicerie. On châtie l'acte de chiennerie. On les jette au fossé comme des chiens sans collier.
Ils ont joui de quarante-huit heures de célébrité. Ils sont sortis comme des diables d'un anonymat durable. Ils sont rentrés dans leur boîte, environnés de terre, dans l'indifférence commune de l'humus terminus. Bref, ils ont péri, soulagé Paris.
Les hommes de prophète qui tirent dans la tête d'humoristes, le coeur d'un chaland juif ou le dos d'une policière sont des voisins de planète. Ils partagent une condition, un sentiment d'étrangeté, des interrogations, les mêmes signes d'inexorable fraternité que les héros dostoïevskiens ou Roberto Zucco.
Nos semblables ont commis l'incomparable. La bataille est inégale à cause d'une foi kamikaze. La peur de mourir est une faille muette, l'implicite aveu de nos futures défaites.
A la station-service, Chérif et Saïd ont chipé des biscuits. Ils se sont approvisionnés de petites denrées. Ils voulaient vivre. Ils se projetaient dans un avenir, hors d'une mort qui fait pourrir les corps. Leur posture épicière dément une figure de martyr. Ils rusaient encore avec l'inflexible pelletée terminus en bout d'impasse. C'est un plein de biscuits qui m'émeut, m'obsède comme l'admirable méticulosité du Raid.