jeudi 4 janvier 2018

Un peintre né

Il est embringué dans une peinture d’éternité. Staël est né, il y a cent quatre ans, cinq janvier. Le petit gars de la Neva, c’était le type d’Antibes, une sorte de roi, de gueux, mieux qu’un monsieur. Il a peint la lumière, l’extrémité de la mer, la cruauté de l’hiver,  ses couleurs vives, ses postures de qui-vive. La fulgurance déjoue l’espérance. C’est une vertu, la plus haute, et qui tue en pleine tête.

mardi 2 janvier 2018

Attention à la marche

Churchill se vantait d’une santé sans effort : « No sport ». Macron fait la leçon à longueur d’allocutions. Il exhorte chacun à son destin de marcheur. Je m’interroge. J’ai des doutes de mauvais scout. Je suis tenté d’écouter le bon Winston, rongé par le cigare et l’immobilité de rentier. « No sport », en Macronie d’aujourd’hui, cela se traduit : « Attention à la marche ! »
La marche est une activité de temps long. Aux Jeux Olympiques, notre génial facteur champion, Yohann Diniz, termine sa tournée au bout de 50 kilomètres. Il a besoin d’une bonne dizaine de quinquennats pour se mettre en jambes. La marche est un loisir de plein air qui fait plaisir aux hygiénistes.
A chaque boucle d’un an, le chef de marche peaufine un petit boniment qui précise sa vision des choses. Macron débute dans la glorification d’un but. Il est rangé, ordonné, méthodique : il scribouille des vœux de 18 minutes pour 2018. Il annonce ainsi la couleur : 22 minutes en 2022, 27 minutes en 2027. A 52 ans, il franchira le cap de la demi-heure.
La marche nuit à l’idéal unitaire à moins qu’elle ne soit militaire. L’expérience enseigne que les marcheurs s’égaillent dans la nature, s’égarent en chemin, perdent le Nord, cherchent partout Macron, tournent en rond, se fourvoient dans des sentiers obscurs.
A vrai dire, la marche ne doit pas dévier en randonnée, dériver en balade éparpillée. Elle doit s’interdire de cheminer au hasard, par caprice et autres fantaisies. Ce que les médecins du sport ignorent, c’est que la marche peut virer à la flânerie désorganisée et conduire à des fâcheries de santé. On s’épuise à courir dans tous les sens, on gesticule à droite à gauche. On y perd son latin. Jusqu’à provoquer l’ire d’un Blanquer.
Rien ne sert de bousculer ses muscles. Inutile d’en faire des tonnes. Pour gouverner les hommes, il faut consulter Winston.

dimanche 24 décembre 2017

Alors, heureuse ?

17 était une année nombre premier, comme Jupiter, divinité première, indivisible comme une nation sans entorse corse. 18 sera un nombre, pas premier du tout, divisible à loisir. 
C’est une année, non pas à couper en quatre, mais en deux ou trois. 
C’est une année trinitaire, plus hospitalière. 
C’est une année généreuse, insoucieuse, peut-être heureuse. Je vous la souhaite comme ça en tout cas.

Anniversaire

Nous sommes nés quelque part, nous les imbéciles heureux de Georges Brassens. Jésus vaille que vaille est enfanté sur la paille. Jupiter s’auto-commémore à Chambord. Il a le sourire carnassier du quadragénaire. C’est le roi mage de sa propre image. La vie est un selfie qu’il apprécie. Je doute que la secte dure deux millénaires.

jeudi 21 décembre 2017

Uppercut

Le type d’Antibes vient des steppes. Il boxe dans l’axe exact du luxe. Château Grimaldi, il gîte à l’étage, hors Picasso. Il taille au couteau les soleils du stade, la féerie d’un tableau d’Uccello. C’est un drap flanqué sur la chaux, une bataille de couleurs, une querelle de soldats, un match de mauvais gars.
Parc des Princes est une toile de Staël, brutale, un uppercut pleine gueule. Nicolas de Staël von Holstein a peint un feu d’artifices musculaire. Il figure des divinités de chair dans une nuit, méchante comme une teigne.
Il est entré dans la danse par la fulgurance. L’indivision est une précision, une prouesse, un geste de politesse. Il y a le corps cassé d’ « un coiffeur » sur le banc de touche extérieur, une reprise de volée, pleine lucarne, jambes parallèles, à moitié comme des ailes.


samedi 9 décembre 2017

Lien social éphémère

A la fin de sa vie, Sartre confie : « Il y a dans l’espoir même une sorte de nécessité » (L’espoir maintenant, éditions Verdier, 1980, page 21). Or la gloire d’un quidam absorbe le besoin de croire des hommes.  Johnny est une idole qui ne tombe pas du ciel. C’est un fauve aux yeux mauves. Il chante, il danse. C’est un boxeur de ring, rude au mal, dans les cordes vocales. L’artiste est pugiliste. Il compense la désespérance sociale. La star fait croire à l’aurore. Les fidèles de l’arène veulent une vérité charnelle. La ferveur est une demande de bonheur. Au commencement, il y a l’engouement.
Les religions jettent des traits d’union, fabriquent des communions, ouvragent du lien social. Les dieux relient les lieux. La divinité assemble les hommes d’une même piété. Elle les joint comme des mains.
Mais les dieux expriment une fatigue. Ils sortent harassés des siècles passés. Ils désertent les consciences. Au for intérieur s’impose un silence extérieur.
L’idole sans ciel occupe une place vacante. L’idole des jeunes s’est substituée au jeûne divin. L’idole dansante est bien vivante, immanente et chantante. Les dieux étaient cachés. L’idole est dévoilée. C’est un corps de rock star. On veut la toucher. C’est une relique de chair. Elle guérit un désespoir, ajourne une mémoire, gomme une mort. Sa promesse sur terre est une ivresse passagère.
Les hommes, pétris d’humus, se destinent à un pathétique terminus, sous des pelletées de terre. La star est un bellâtre qu’on idolâtre. Elle donne aux hommes un songe à rogner, un rêve à aimer. Johnny est un lien social éphémère. Comme on le dit d’une boutique à murs provisoires. L’émotion d’une communion dure le temps de recueillement de la nation. A bout de souffle, la religion passe le flambeau à d’Ormesson.
Mais la gloire se compte en quarts d’heure, à l’école de Warhol. La société produit beaucoup de prophètes bien formatés. Mais cela ne suffit pas. Elle a besoin d’un surcroît de Johnny(s) pour raviver les liens distordus, recoudre le tissu des fraternités déchirées. Il y a le foot et Johnny, le rock et Messi, et puis rien. C’est le vide. On manque d’idoles qui fassent salle comble.  Leurs affiches se décollent comme des banderoles dont on se fiche. Les foules se foutent des reines d’un jour. Elles ne sont pas rassasiées. La société, chaque matin, doit veiller à multiplier les pains.
Le lien social éphémère est un leurre communautaire. La machine à produire du sacré fonctionne comme une planche à billets démonétisés. La religion est un grand corps malade. On colmate par des artefacts. On rafistole les vieilles idoles.
Bref, la rock star illustre une misère. Faute de mieux. A défaut d’un dieu. Face au vide, Johnny amorce une entraide. C’est le gala des gars du monde. On partage ses photographies comme des fragments d’hostie.
Je me souviens des funérailles moscovites de Vladimir Vissotski, le chanteur de folie des révoltes de Russie. Plus d’un million d’endeuillés, en ce jour de juillet mille neuf cent quatre-vingt, ont déferlé hagards derrière un corps drapé de noir. A l’époque, la rébellion d’un poète rassemblait une nation, réalisait pour de vrai l’union soviétique.
Sur les Champs-Elysées en habits de Johnny, un visage aux yeux rougis, une trogne de pèlerin transi, trouve les mots, lâche un cri : « Là, on perd quelque chose de gros ».
C’est la liesse, avant la messe de kermesse. Les récitants de La Madeleine manquent de souffle, de fièvre, jamais hors d’haleine. Seul Rondeau, mèche à la Malraux, use de mots à juste écho. Il sauve l’honneur du rocker.

mercredi 6 décembre 2017

J'entends plus la guitare

C’était un même jour d’octobre mille neuf cent soixante-trois. De Gaulle était notre roi. Kennedy serait assassiné dans un mois. Cocteau et Piaf meurent en même temps, à six heures d’intervalle. Le poète a l’âge de Johnny aujourd’hui. La Môme est très jeune, moins de cinquante ans. Jean d’Ormesson fait équipe avec Johnny comme Piaf et Cocteau jadis. Paroles et musique. Ils ont choisi le même jour pour jouer leur vilain tour.
« J’entends plus la guitare ». C’est le titre magnifique d’un film de Philippe Garrel, grand artiste. Il évoque une parole coupée, une musique interrompue.