mercredi 25 octobre 2023
A côté d’une grande
Mon père, qui tenait à me faire connaître la couleur précise des événements de la vie, m’emmena sur le côté de la barque menuisée du cercueil. Après avoir choisi entre mes cinq doigts de la main dans l’hésitation de savoir lequel élire, je posai l’index sur la paupière de ma mère, la relevai, la fis redescendre puis la relevai à nouveau. A ce moment, mon père me dit : « C’est la mort, plus de regard. »
La neige rallongeait sa chute à la profondeur du trou et me faisait penser que le ciel descendait raviver le souffle.
Avec mon père, nous sommes rentrés boulevard du Montparnasse. Il s’assit sur le bord de mon lit et se mit à pleurer. Les dimensions de la tristesse noyaient tableaux et atelier. L’atelier devenait de plus en plus étroit.
Les lendemains étaient morts, et le passé, qui commençait à tailler son biais dans le présent, mourait. C’est ainsi que se retourne le temps d’un verbe dans la conjugaison si vive du temps qui vous prend par surprise.
Il pleurait à si grandes larmes brûlantes, me gardant auprès de lui, le long de quelques paroles noyées que je relevais, dans ma timidité, presque sans voix. Il s’adressait à moi dans la plus grande tendresse, alors qu’il aurait pu dans un tel moment me dire de le laisser.
La joie de me sentir incluse dans sa tristesse m’incitait à la faire mienne. Je ne pleurais pas de la mort de ma mère – je pleurais parce qu’il pleurait, seulement pour mesurer si une petite larme existait à côté d’une grande.
Anne de Staël, « Du trait à la couleur », pages 80/81, Editions Hazan, 2023
samedi 14 octobre 2023
La bande de Gafa
Dans la bande de Gafa, il y a Hamas Zone qui distribue l’horreur à domicile, répand la terreur à demeure. J’entends les cris, les bombardements d’Orient. Viva la muerte ! Assez ! Woke Google les mouettes ! Gisent les squelettes des muettes. S’y joue un drone de drame.
J’attends l’Apple général d’un 18 juin israëlo-palestinien. J’ai sur moi un book de photos d’hommes déconstruits, des meilleurs visages ensanglantés, épinglés sur Facebook. Dans la bande de Gafa, on fait gaffe à faire bref. Le théâtre des opérations s’apparente à une guerre de décivilisation.
samedi 7 octobre 2023
Dictionnaire des idées reçues
A vous : merci, qu’on s’appelle Pierre ou Paul
Brèches : les colmater
Dossiers : ils sont sur la table
Empathie : nouvelle discipline scolaire, entre deux récrés sanglantes
Explosion : des prix à la pompe, rarement d’une bombe
Hors sol : posture naturelle du ministre
Lead, lied ou lide : le prendre
Marche : blanche, en toute saison
Mr Bricolage : ne se dit jamais Mister. Mystérieusement
Paradigme : en changer dare-dare
Punaise : interjection. Par exemple : « Punaise ! Dolly »
Raquette : destinée à avoir des trous, quoi qu’on fasse
Réchauffement : monopole climatique
Table : la renverser
Terrain: y aller
vendredi 29 septembre 2023
La femme sur du papier dessin
Elles s'adossent au mur, peu bavardes sur leur histoire. Les toiles sont mortes par nature, s'endeuillent de couleurs. La peinture est une mémoire, le conservatoire des traces, l'empaillement d'un sentiment, la fixation d'une émotion.
Le commissaire a tranché la vie de Staël en rondelles, biographié son imaginaire, périodisé son séjour sur terre.
Mais le peintre se fiche de chronologie. Staël se soigne comme il peut avec la peinture qu'il veut. Il absorbe la lumière comme un arbre millénaire. Il a les siècles pour croître, grandir, croire en l'avenir. Il peint la sensation du temps, le sentiment de l'espace.
Sauf que le commissaire travaille à l'envers, pour des prunes, répertorie les styles de Staël.
J'observe les dessins tracés d'un trait succinct. La fulgurance révèle l'instinct d'une main levée, la solitude du premier jet.
Staël est fidèle à ses querelles, à sa grande violence, réfractaire au toupet de commissaire, attentifs aux seuls dessins de son destin.
mercredi 16 août 2023
Gracq fait tapisserie
Dans les bas-fonds de la gigantesque bibliothèque, les escaliers coulissent, les couloirs sont fléchés comme dans les aérogares. L’exposition consacrée à Gracq est un petit lieu de perdition, au bout du bout du labyrinthe.
On hésite à jeter un oeil dans la salle de prière comme on sauterait la préface pour d’emblée se colleter au texte de l’oeuvre. Le hic, c’est que Gracq est évoquée à l’étroit, dans la blancheur des murs d’une chambre de bonne rénovée.
La salle des visites, de la taille d’un modeste salon de coiffure, est boudée des lecteurs. Je me résigne à ce que l’avant-propos constitue l’intégrale des mots.
Aux murs sont épinglées des feuilles manuscrites de Gracq, nerveuses, fines, millimétriques, penchées vers la suite, biffées de traits définitifs.
Je suis ému par la pile de ses cahiers de brouillon et ses narrations d’écolier. Ses bouquins - quelques uns - sont théâtralement éparpillés sur une table basse. Les portraits de l’écrivain sont connus des paroissiens.
Une sorte d’ironie surréaliste – son chef d’œuvre sur Breton n’est pas loin – introduit la figure incongrue d’un Kerouac en Anjou, l’atmosphère oppressante d’un Paris, Texas.
Dans la froideur du lieu, les clichés de Louis Poirier calment une solitude, éveillent une curiosité. Je découvre les virées gracquiennes des années 60, ses traversées des déserts castillans.
Les obligatoires vidéos sollicitent un tourment physique, réclament de quoi s’accouder. Bref, les écrans sont nécessairement dissuasifs. Je me coiffe d’encombrants écouteurs. Les doctes y ramènent leur fraise. Gracq fait tapisserie. Le salon de coiffure est de maigre facture. La galerie manque de biscuits, l’exposition de munitions.
mardi 15 août 2023
Epatant
Août est déjà bien engagé. La Vierge vient de monter au ciel. Les paparazzis sont en grève. La pataugeoire de Brégançon est interdite à la photographie de baignade. Le scooter du résident est à l’atelier. Il a rouillé durant l’hiver.
Le couple présidentiel regarde le ciel. Brigitte est contente d’interrompre l’avion et de soigner ses jambes qui gonflent. Emmanuel trie dans ses ticheurtes, n’arrive pas à mettre la main sur le kaki, le même que Zelensky. Il s’ennuie. Il twitte. Il s’enquiquine. Il twitte à l’attention des pompiers, des policiers, des femmes violées. Il ne mégote pas son soutien aux mal-aimées, aux citoyens cabossés.
Il tue le temps en étant épatant. Il rédige d’avance son prochain discours d’Invalides. Jane Birkin, je crois. Les paparazzis lui manquent.
samedi 5 août 2023
Correspondance Morand/Chardonne
"Les lecteurs, en général, ne comprennent rien à un livre; c'est naturel; l'auteur, avant tous, n'y comprend rien"
(Jacques Chardonne, 25 avril 1965)
"Le Clézio, à la télévision est si beau, type jeune champion de 110 mètres haies, à Yale ou Harvard"
(Paul Morand, 19 avril 1965)
"Travailler. C'est le plus simple. Curieux, les hommes, ils ne peuvent que travailler"
(Jacques Chardonne, 25 avril 1965)
"Les voyages, c'est terrible, et pour voir toujours la même chose"
((Jacques Chardonne, 25 avril 1965)
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