samedi 10 mai 2025

Le grand dessein christique

Avant que Prevost n’ait prévalu, j’ai observé les pantalons bouffants, ce bleu mêlé de terre de Sienne, des somptueux gardes suisses qui ponctuent le temps long d’une religion. La centaine large des hauts prélats s’est encabanée dans la demeure de Michel-Ange. Le conclave est une enclave rouge dans un monde où le péché, sa couleur incarnate, ne se lave pas. Léon, le quatorzième, jette une main timide à l’adresse des fidèles de Saint-Pierre, l’offre à la voracité des lions du cirque. Il hésite à la bouger, à balayer l’espace comme on essuierait une vitre embuée. Il plisse la commissure d’une lèvre mince. Il est costumé comme Wojtyla. Il est recueilli dans un for intérieur comme Radzinger. Il est retranché dans une spiritualité. Un sourire s’esquisse, légèrement étriqué, contrarié par une instinctive réserve. Prevost lit les mots du latin qui font écho dans le ciel romain. La foule exulte, agite ses banderoles, brandit le drapeau de ses nations. Car les enracinés des nations sont assemblés dans une même unité spirituelle, communiquent une joie sans mélange dans un bariolage de fanions flamboyants. Là où l’Europe de Bruxelles s’abandonne à sa fiction fédérale, se cantonne à une seule bannière monotone, la religion universelle du quatorzième Léon opère, d’un signe du haut de sa loggia, un miraculeux brassage des peuples, provoque une ferveur immédiate à l’annonce du grand dessein christique.

samedi 3 mai 2025

Il était né le 3 mai 1928

Julien Guiomar était un drôle de zigomar. A la Sainte Cécile, il a choisi l'exil. C'était un comédien au jeu piqueté de gourmandise, à l'oeil étoilé d'une suspecte folie. C'était aussi une trogne renfrognée, mal réveillée, une présence clandestine, un charme vénéneux, une gaieté ambigüe. Il se prénommait Julien, presque Jules. Car il y avait du diable boîteux, du Jules Berry, dans la figure du trouble et facétieux Guiomar. C'était un acteur balafré d'humanité, exquisément secret. Ce bref texte est extrait de « Dancing de la marquise » (5 Sens Editions, mars 2020, page 44) https://catalogue.5senseditions.ch/fr/poesiereflexiontheatre/322-dancing-de-la-marquise.html

Mal au centre

Le centre, c’est nom seulement un machin tiède, mais c’est aussi un truc plat, un bidule creux. Ainsi Bayrou est le bon bonhomme assis, rassis, à la place appropriée dans sa fixité de momie. Il est tiédasse, platissime, creux, concave. Concave comme un amateur de conclaves. Il est là, il se roule en boule au milieu, le milieu le plus juste, le plus cintré, le plus ras du corps. D’où cette graisse obscène, ce bedon de marmiton qui s’affiche dans une rusticité la plus décomplexée. Le ventre mou de Bayrou illustre une France en roue libre. Incapable d’appuyer sur une pédale. Cette boussole désorientée, cette enclave centreuse dans le texte de De Gaulle, indique la voie sans issue des plus minables conclaves, stoppe au cul-de-sac de l’impéritie. Centre, ventre. J’ai mal au centre ! J’entends le grand Charles tonner contre les charlatans du Marais. La France a mal au centre !

vendredi 2 mai 2025

Allez sur Internet !

Les mails insistants, les voix de l’au-delà du téléphone, la guichetière grognonne de la mairie, une sorte d’unanimité prescriptrice m’exhorte à aller sur Internet. Pourquoi allez sur Internet ? Parce que c’est mieux, plus bleu ? Non, parce ce qu’est une manière de botter en touche, d’expédier une demande de renseignement dans un cul-de-sac et de continuer à faire son tricot. Je parle pour la guichetière. « Allez sur Internet ! », c’est dit avec une légitime bienveillance d’autorité de santé. Sur le ton compatissant de « Vous avez besoin de vacances ! Allez donc passer quelques jours au soleil en Italie ! Allez sur Internet ! Le climat vous fera un bien fou. » Je suis terrifié par le nombrilisme empathique des prescripteurs d’Internet. Leurs arrière-pensées parlent tout haut : « Cessez de nous mordiller les chevilles avec vos interrogations ringardes ! Allez sur Internet, sacré bonsoir ! » A force de me l’entendre dire, j’y vais. J’y vais me faire foutre.

dimanche 20 avril 2025

L'horizon du plat

Ventre plat. Ecran plat. Encéphalogramme plat de la publicité, ici et là. Nous habitons le plat pays de la réclame. Le geste d’aplatir. Je me souviens du temps des châteaux de sable. Avec la petite pelle, j’aplatissais les tas. Je nivelais. Je rabotais. On ne veut plus voir que du plat. Comme si le Tour de France supprimait la montagne et ses escalades de légende pour ne conserver que les soporifiques étapes de plat. L’horizon du plat ne me plaît pas. La platitude se situe toujours au niveau de l’amer, de l’ennui, du ressentiment. Elle endort comme le babillage des plateaux de télévision. L’injonction du plat exhorte à la désobéissance du soldat.

samedi 19 avril 2025

Marie-Madeleine de la Ville l'Evêque

Quand je franchis aujourd’hui le seuil d’une église, je me sens emprunté, inexpert à déchiffrer les signes d’hospitalité, infoutu de retrouver mes marques, inapte à m’agenouiller sur les prie-Dieu disparus. J’appartiens à la paroisse Sainte Marie-Madeleine de la Ville l’Evêque. La nef est une zone de transit, un hall des cent pas, le lobby saturé de l’auberge de Dieu. Sur les tourniquets, la piété est encasernée dans de la bande dessinée. Les cartes postales ont chassé les ouvrages de théologie. En revanche, on hèle l’historien d’art, le fidèle universitaire, à chaque recoin de pierre. On lui fourgue maints placards érudits à la gloire de l’édifice reconstruit. On explique pourquoi et comment sur les lieux d’une foi. Dieu est dans l’escalier. Il revient de suite. Je ne me sens plus très bien dans la communion des saints. Je sors. Au loin, j’aperçois la garnison des parlementaires, le cantonnement des zélotes de la parlote, le palais du blabla et des lois scélérates.

dimanche 13 avril 2025

Il y a trois ans

Avant de mourir à dix-sept ans, on est venu courir la gueuse, consentir au reniement, applaudir un style, une manière habile. On voit Mauclair, l’élève de Jouvet, l’Athénée. On voit Bouquet, Bérenger, et tous les dangers. Bouquet. Je l’ai croisé, par effraction, sans le vouloir. Un physique de vicaire créait une distance, masquait un silence calculateur, laissait pressentir une vipère, une langue de vipère. Le métier de Bouquet, son phrasé, sa diction sentencieuse, monochrome et gourmande à l’occasion, d’une préciosité d’orfèvre, sautait aux yeux, agrippait l’oreille des habitués des grands textes. Une folie d’archevêque étincelait dans l’œil, mais douceâtre, attentivement démoniaque, proche du malaise, d’une ironie narquoise. Bouquet compose avec une petite figure modeste, chafouine, qui ambitionne le pire, inspire un notable, notarial respect. Bouquet, Serrault. Leur folie ecclésiastique voisine sans pour autant se décalquer. Celle de Bouquet s’arrête au sourire. Au sourire amusé, à ses plissures de méchanceté. La démence de Serrault, en revanche, se fait plus insistante, moins stagnante, met les points sur les i, déclenche l’hilarité, s’autorise de conclure. Bouquet restait dans les pointillés. Bouquet était un grand acteur. Il faisait peur. Des deux côtés de la scène. Il figure au générique des meilleurs films de Chabrol. Je le revois dans Ionesco. Il est chez lui dans l’absurde, à demeure dans une interminable agonie. Bérenger 1er. Bouquet est le premier et dernier de cordée d’une génération. Bouquet final du feu d’artifices, du jeu d’un grand artiste. Le roi se meurt. Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 54/55). L’ouvrage est mis en vente à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/home/536-fragments-d-un-sentiment.html