jeudi 12 avril 2018

Palerme et les mots

A Palerme, rien n’alarme sauf une lumière du matin. Je griffonne les menues pages d’un carnet. Je jette sur le papier les fragments désaccordés d’une vie émerveillée. La saisie littéraire d’une sensation est une manœuvre éphémère. C’est un exercice de vérité. Il fait du songe le contraire du mensonge.
Les insoucieux Siciliens considèrent le travail comme une occupazione, sans autre espèce d’émotion. J’aime un large dédain du quotidien.
Via Principe di Belmonte, on observe les ciselures des ombres sur les murs, on paresse à la terrasse du Spinnato. La pasticceria est saturée d’exquisités sucrées. Je commande, non je quémande, un cioccalata calda in tazza.
A toutes les heures d’un malicieux désœuvrement, deux élégants vieillards s’attablent, rigolards et charmants, baskets écarlates. Soudain une jeune fille grimpe au cou du grand-père à chignon gris. L’embrassade démonstrative, vivace, est l’art sicilien des quiétudes apéritives.
C’est un soleil de trois heures qui chauffe le contour des cheveux. Boire d’un trait, c’est comme écrire d’un jet : c’est bon.
Après la collation du matin, j’apprécie le chiffonné du Corriere della Sera. Je m’assieds à lire des histoires. A côté du buste de Wagner, dans le hall marbré du grand hôtel des Palmes, délicieusement décati. Un jour, j’écrirai les sottes cérémonies du travail. Cela s’appellera « La clownerie des lundis ».

lundi 26 mars 2018

Si légère est l'urgence

La page est blanche. Elle est riche de tous les virtuels possibles. L’infini ne joint pas les deux bouts. Rien n’est joué. Rien n’est écrit. Rien n’a de sens d’avance.
Il est téméraire de s’aventurer, en première ligne, en premières phrases, sur une terre littéraire, sur un champ de chair. Il est téméraire de briser la ronde coutumière des jachères.
Tracer les premières lettres, se saisir de l’alphabet éparpillé, composer des mots qui fassent écho, dessiner des fragments de signifié, s’affranchir d’un impérieux désir : écrire comme on libère un cri.
Le lieutenant colonel sait quoi faire, décider sans collégialité, dans l’immédiateté. Le lieutenant colonel a des ailes. La terreur ne lui fait pas peur. C’est un chef de ferveur : il est à l’œuvre. La poésie d’Ezra Pound lui indique la direction du pays : « Si légère est l’urgence ».
Le lieutenant colonel se livre à l’ignoble forcené du mal, arrache la caissière des griffes du furieux animal. Acte anti-économique, par excellence. Acte christique.
Le lieutenant colonel est seul, infiniment seul, premier et dernier de cordée. Avant d’expirer, il prie sa patrie. Il écrit avec son sang le chef d’œuvre d’une vie, le récit fondateur de notre temps. C’est un livre de résistance, le traité d’une grandeur, l’évangile gaullien d’un admirable gendarme.
La rébellion du lieutenant colonel n’est rien d’autre que de servir une nation, d’honorer sa mission. Elle a le style des beautés les plus pures, des fulgurants chants d’amour, insoucieux des périls de bravoure.

dimanche 18 mars 2018

Tête haute

L’honneur est sauf à Cardiff. Certes, il y a une gabegie de points perdus en terre celte. Mais il y a de la joie dans le chaudron gallois. La bouille juvénile de Trinh-Duc pétille, même s’il rate son match, traîne sur la pelouse une nonchalance d’échec.
Le corps de Bastareaud est taggé comme un mur de métro. C’est une histoire sainte, les vitraux d’une église, les fondamentaux du rugby, dessinés sur la peau. Bastareaud grand frère calme Lauret vert de fureur. L’ogre bleu est un capitaine silencieux, exemplaire, responsable pour deux.
Fickou est dans tous les bons coups, ne traverse la défense jamais dans les clous. Il se moque du bête essai casquette, il marque un essai de fête.
On s’est souvenu que ce sport de rue se jouait avec des individus, que le jeu exigeait l’orgueil d’un moi je. Pelissié charge en sanglier. Rien ne l’émeut, n’entame son courage, surtout pas la meute de maillots rouges. Il dynamite le jeu mécanique. Il court droit devant, pas sage comme un garnement, à l’abordage. Nos durs à cuire réhabilitent le morceau de bravoure. Il est suivi par Grosso et ses ruades de costaud. Avant que Tauleigne, flanker téméraire, ne troue la ligne adverse, intouchable émissaire, royal Magne des grands soirs. Fall l’acrobate fait respirer la balle.
On renoue avec la cavalcade qui n’est pas une fanfaronnade. On cède aux foucades et aux incartades qui ne sont pas des gasconnades.
Les retouches à la touche ont fait mouche. Nos talonneurs sont laboureurs et gambadeurs. Même sans Camara, notre meilleur fusil, blessé à l’heure de jeu, la manière est française, le style est d’allégresse. J’absous Brunel car je tiens à ce rugby malchanceux comme à la prunelle de mes yeux. Les carottes sont cuites mais les têtes sont hautes. Il manque un point. Nous ne manquons pas de joueurs d’instinct.

samedi 17 mars 2018

Les Demoiselles Coiffées

Il y a des hauts et des bas. Les cols sont fermés comme des bouilles renfrognées. La neige a enseveli les derniers coloris. Le cliquetis des bennes ponctue les étendues souveraines. J’ai passé Les Demoiselles Coiffées, quitté Gap, serpenté, cheminé sur l’asphalte entaillé, derrière une coalition de dos ronds, derrière une dénégation de camions de route Napoléon.
Pas de bêtes féroces au Val d’Allos. A Pra Loup, je gare mes quatre roues avec un zèle ustensilaire. Les mélèzes sont des banderilles grises sur les flancs des massifs. D’abondance, un sang blanc coule vers la Durance.
Notre cellule de moine est d’un merdique patrimoine. Réfectoire braillard de mauvais verres à boire. L’intime intériorité patine dans une gargote sans âme.
J’ouvre une parenthèse, au milieu des mélèzes. Du vaste ratage, je sauve l’instant suave. Je bivouaque au soleil téméraire du Clos du Serre. Je songe à Lagarce, grand gars des lettres françaises, renégat de race : « C’était un peu mélancolique comme toutes les fêtes réussies » (Journal, tome 1, page 280, Les Solitaires Intempestifs, 2007). Il a suffi d’une éclaircie. Fred. C’est le petit nom du livre à faire. Fred for ever. Fred for Rêveur. C’est décidé.

dimanche 11 mars 2018

Maculés d'un sang morose

Les gredins de gradins agitent des fanions aux couleurs de la nation. Camara fend l’invincible armada. Camara reste droit comme un mât. Grosso slalome en desperado. C’est un rugby empêché, entravé, contrarié. Avec nos quinze quintaux, on définit une ligne Maginot, sans magie mais veto, un espace de statu quo.
On n’avance ni ne recule. On pousse, on ne cède pas d’un pouce. Nos touches sont floues. Nos piliers sont pénalisés. Machenaud botte entre les poteaux. Les tribunes à pardessus sont coloriées de faciès rougeauds. On s’exalte des bastonnades de Bastareaud. Notre grande asperge edouard-philipparde cause avec un Laporte goguenard.
Les Anglais marquent un vrai essai. Mais les maillots blancs du Quinze de la Rose sont maculés d’un sang morose. On a gagné à la hache sans le moindre panache. Rien d’historique, mais un rugby qui balbutie, plein de hics.

dimanche 25 février 2018

L'hiver à Pétersbourg

Au bar Lichfield de l’hôtel Astoria, la vodka Beluga ragaillardit la chair, ranime l’esprit. Du sofa, on voit la Moïka. C’est un affluent, un lieutenant influent de la Néva. Elle tournicote, rumine une attente, puis se jette dans le fleuve blanc.
Rien n’est triste, place des décembristes. La neige enlise, alcoolise les grands ciels rouges, enfièvre les joues. La barmaid époussète le comptoir. Une grande fille nue court dans le métro désert. Le serveur est à hauteur du postérieur du poster. On boit comme on se parle à soi.
La maison de Nabokov est à une portée de pierres de là, rue Malaya Morskaya. J’ai lu Lolita. C’est un livre d’eau fraîche, le récit d’une errance, un goût de vodka brut sur les lèvres. J’ai ressenti la liberté et la pureté.
L’orthodoxie apprécie la vie, laisse aux protestants le lent ressentiment. Elle abandonne la morale à sa dégringolade infernale. Elle évite le bon ton, ne touche pas aux rogatons.
Derrière le bosquet blanc et noir de la place des arts, le Musée Russe accueille les gosses des autocars, abreuve de mémoire des classes entières d’écoliers à veste réglementaire. Il enseigne la beauté, l’histoire d’un peuple venu de quelque part, les corps meurtris qui saignent de la patrie.
L’icône mystique est un idiome patriotique. Il est privilégié des hommes de la Baltique. Dans un angle mort du palais, je débusque un cliché volé, des bouts de Pétersbourg, photographiés comme des condamnés en joue. Boris Smelov est un iconographe argentique. La légende précise qu’il se réfère à Barthes.
Mais les musées ne m’amusent qu’à moitié. Imagine-t-on un texte composite qui juxtaposerait une phrase de Balzac, des bribes de Proust, quelques fragments de Chateaubriand, trois mots de Rousseau, des miettes de Gracq et des confettis de Céline ?
Dehors, les gosses se fichent de la neige. On les tanne de Poutine. J’achète le ticheurte du despote. La stratégie nationale s’exhibe sur un poitrail. Il fait un froid de gueux. Le marchand ambulant me parle de Depardieu. Les sableuses sont des machines heureuses. Il fait moins vingt-trois dans la cité ; les véhicules sont les rois de la chaussée. J’ai le respect des somptuosités.

vendredi 16 février 2018

Jouir du pouvoir

Macron flanque Blanquer chef d’escadron, premier adjudant d’éducation. Tout le pays fait corps derrière Blanquer, ministre militaire. C’est une sorte de colonel de Gaulle à la tête de l’école. L’homme à treillis réhabilite un habit dernier cri, le costume indigène des classes à l’ancienne : la blouse grise de laborantin. Il fourre les insup-portables au rebut, au coin, leur interdit d’échanger des bitcoins.
Blanquer ne touche plus terre, crève la stratosphère. Il restaure la docte autorité qui fait taire l’effronté des lycées. Blanquer est réactionnaire, forcément réactionnaire, naturellement, nécessairement populaire. C’est pourquoi il explose les compteurs de satisfaction de la nation. Il a beaucoup, beaucoup d’amis dans le pays, un peu moins dans le cagibi du conseil des ministres. Succès empoisonné, corollaire obligé : Blanquer est jalousé des hiérarques du parti cordonnier. Qu’à cela ne tienne : il ne fera qu’une bouchée du grand échalas du Havre. Car Macron le veut. Matignon sera la juste destination du Duce de l’Education. Mais Macron le veut, pourquoi ?
La stratégie du roi marcheur est fondée sur l’hégémonie totalitaire du parti randonneur. Randonneur, pas donneur. Pour ce faire, il lui faut se défaire des alliés de circonstances, pâles godillots de la prise de pouvoir. L’heure est venue de déblayer les intrus. Exit Bayrou et ses dames du Modem. Malice de sa nomination piégée au ministère de la transparence. Le bégayeur de Pau débarrasse le plancher manu militari.
Reste à dégommer les traîtres du parti néo-gaulliste. Darmanin est déjà bien mal en point. Il ne survivra pas à l’exigence d’exemplarité, à l’idéal de sainteté tonitrué. Lemaire sera la prochaine proie de l’insatiable roi. Dans trois, six ou neuf mois, viendra le tour d’Edouard. Le temps que Blanquer parachève sa loi réactionnaire. Il appartiendra à l’actuel titulaire du brassard de capitaine de ranger ses petites affaires et de regagner le banc de touche, éventuellement sa cité portuaire.
Devant le perron de l‘Elysée, les jardiniers ratisseront les graviers. On aura évacué les gêneurs des premières heures, les étrangers patibulaires, les faux marcheurs de pacotille. La famille du grand Emmanuel sera nettoyée de ses pièces rapportées. Elle sera de sang pur, sans mélange contre nature. Les marcheurs auront enfin quadrillé le territoire. Castaner à Marseille, Griveaux à Paris, Collomb (ou son arrière-petit-fils) à Lyon. Bref, il y aura un zélé marcheur à la tête de toutes les grandes villes, en plus d’un gouvernement cohérent, doté du même uniforme partisan. L’heure de Blanquer aura sonné. Il aura fait le job à l’école. La théorie du ruissellement sera réactivée en matière de popularité. Il aura mission de doper les sourires d’électeurs à l’endroit  du roi des selfies. Philippe, trop mollasson, lui cédera les clés de Matignon.
L’objectif sera atteint pour de bon. Le pays dispose alors d’une nouvelle géographie, redessinée à l’unique couleur de la Macronie. Les pouvoirs sont distribués aux seuls vainqueurs légitimes. Macron va pouvoir jouir du pouvoir sans entraves. Manière à lui de célébrer l’idéologie libertaire de Mai 68.