dimanche 21 décembre 2025
Paul Meurisse
« Fred dispose d’un lieutenant occasionnel, d’un garde forestier en patrouille, sentinelle des bois. Le vieux Denis est fiché d’un béret à la Montgomery, mollement affaissé sur la tempe droite. Il acquiesce aux paroles sans gloriole comme il consent à la messe, communie sous les deux espèces. Bien, monsieur le comte.
Denis délire dans sa fantaisie. La béatitude l’a délivré d’une solitude. Il veille à la croissance des grandis, à la splendeur des hêtres pourpres. L’ivresse des bois favorise l’idiotie native, entretient la félicité d’ivrogne, identifie l’absence à la rosée du matin. Fred et Denis composent un duo de virtuoses. Ils sont emmanchés l’un à l’autre comme le sont Dromard et Poussin dans « L’Œil du Monocle ».
Fred adore Théobald, ce commandant d’opérette, Paul Meurisse, meilleur histrion de sa génération, à phrasé sentencieux et rictus de détresse. L’acteur comique est économe de ses zygomatiques. Il traîne un flegme, trimbale une lassitude, débarde une insoucieuse nonchalance à longueur d’historiette. Il est flanqué du génial Dalban, comédien d’instinct à la gouaille gourmande, buriné à coups de verres dans le nez, champion de la dévotion, docteur honoris causa de l’entourloupe de malfrat. Poussin est un royal larbin.
Fred a coulissé ses binocles sur un crâne d’époque. Il est hilare quand il regarde l’inénarrable Dromard, loustic goguenard de dimanche soir. Son côté voyou, ganache, vieille France fait mouche. Fred est accoudé à son fauteuil attitré. Il a lâché ses mots croisés sur le velours jaune. Il s’est installé dans la diagonale de télé. Il s’octroie la joie, deux heures sans rancœur.
Mais j’y songe maintenant. J’ai distordu la vérité. L’histoire est destinée à faire croire. J’invente à mesure que je gravis la pente. J’écris au mépris du respect du récit. Le livre est dans ma peau. C’est un texte d’épiderme avec les mots sur les os.
Je reprends le fil du film. Il était une fois. Il était une fois un roi. Fred se voit dans l’amant d’Edith Piaf. Meurisse est drapé d’un imper mastic, coiffé d’un galurin rustique. Il tient son pistolet comme une chandelle d’aubergiste. Il trotte sur l’asphalte. Il maîtrise son geste dans une langue précise. Il cite Shakespeare quand la situation empire. Rien ne l’étonne, sauf une beauté d’espionne. Rien ne l’émeut, sauf une beauté de feu. Gaia Germani est une fille d’Italie, une brunette exquise qui défie la cinématographie d’académie.
Après Carné ou Renoir, Melville avait senti la fêlure du merveilleux acteur, superstitieux au point de refuser de mourir sur scène. L’improbable clerc de notaire, natif de Dunkerque, mange de la vache enragée, croise Pierre Dac qui l’embringue en virée. Il sera pensionnaire de la maison de Molière. J’ai l’âge de Meurisse quand il meurt du cœur. Fred lui a survécu trente ans.
Flaubert ne voulait pas écrire mais faire rire. Il se crée une identité burlesque, endosse l’habit du clown de maison, ne s’appartient qu’en la personne du « Garçon », morveux rigolard, fruste et grossier. Le chirurgien de Rouen intervient sur-le-champ. L’idiot de la famille ne sera pas saltimbanque. Flaubert se vengera de son père sur le front littéraire.
Fred ne s’est pas endormi devant les images de la nuit. Toutes ces facéties le divertissent. Meurisse le préserve de l’ennui. Il ignore que Robert Dalban est l’amant de Madeleine Robinson. Moi pas. Fred saisit l’album d’Oumpah-Pah, se lève d’un bond, éteint la lumière du salon, traverse l’entrée, bifurque à gauche, verrouille la porte des chiottes. C’est un lieu d’aisance qu’il accommode en cagibi de plaisance. Là il lit. Hubert de la Pâte Feuilletée continue, à pas feutrés, l’aventure du commandant Dromard et du sous-fifre Poussin. Il est seul avec sa gueule. Il oublie ce qu’il lit. Il rit des tueries. Fred imagine un paradis. Il est sensible au style. »
Ce texte est extrait de « Fred » (5 Sens Editions, octobre 2019, pages 23/25). L’ouvrage est commercialisé chez l’éditeur à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/295-fred.html
vendredi 19 décembre 2025
Pognon de dingue et sales connes
La première dame est une curiosité, une escort girl républicaine qui s’interdit les fredaines et le ramdam. La première dame vit théoriquement à l’ombre de son damoiseau. Le tandem qui s’aime, au faîte de l’Etat, s’autorise parfois des privautés qui contreviennent à la bienséance du règne.
Je serai tenté de désigner l’actuel couple des perrons et passerelles d’aéronef : « Pognon de dingue et sales connes ». C’est une étiquette comme une autre.
Au commencement était « Le grand Charles et Tante Yvonne », le verbe incarné dans une grandeur de nostalgie. Leur succédèrent « Pompidou et Bibiche ». Nous bâillâmes au coin du feu devant « Anémone et Valy ». Nous endurâmes « Tonton Vichy et Tatie Danielle », « Connard ? Moi c’est Chirac et Bernadette (elle est très chouette) », « Casse-toi et Carlita », « Sans dents et sans dame ».
A vrai dire, j’ai une dilection particulière pour « Pognon de dingue et sales connes ». Ils ont marqué par leur franc-parler de bistrotiers la morne vulgarité de l’Elysée.
dimanche 7 décembre 2025
Villiers, ses petits yeux de sanglier
Villiers, le grand gars des terres chouannes de Vendée, le vieux barde des collines du Bas-Poitou, bloque sa trogne dans le poste, flanque sa face devant le paravent, se fiche seul sur l’affiche, parle lentement, cherche ses mots dans le silence du studio, ressuscite l’écho d’un bon vieux temps.
Quand je le vois exprimer sa foi, sa figure dans l’encadrure, quand j’entends le sifflement de sa phrase qu’il ne lit pas mais à laquelle il réfléchit en son château, dans le taxi jusqu’au studio, Villiers songe tout haut, d’une voix de fausset, articule un chant de paysan, sans autre achèvement qu’une longue ferveur, un émerveillement : le pays, la patrie, la nation où sont nés les fils de Clovis.
Cette sorte de poésie, aux heures sépulcrales du récit télévisuel, évoque en ma mémoire la simple humanité, la juvénile fraîcheur des gentilles bluettes du grand Bourvil. André Bourvil.
Des chansonnettes de l’acteur, amuseur de terroir, au bouleversant clap de fin du film de Melville. Je me souviens du commissaire Mattei, de son avant-dernier rôle, du terminus du génial gugusse. Je me remémore « Le Cercle Rouge ». Or le temps de Philippe de Villiers est celui d’un hexagone en sang.
Villiers laboure la terre des mots en percheron, dans les deux sens d’une même France, en creuse les sillons, pareils à ceux de son front, à la façon du boustrophédon des Grecs sous les cieux d’Apollon. Villiers ressasse une blessure, relate une déconfiture française. Ses petits yeux de sanglier brillent de malice, se noircissent de tristesse. Devant des millions de fidèles, l’histrion joue sa pièce, seul en scène, dit tout haut l’urgence d’un sursaut. L’artiste désigne l’impéritie, raille la pleutrerie, admoneste les traîtres au pouvoir qui déshonorent un pays.
lundi 1 décembre 2025
Rien ne change sauf le climat
Rien ne bouge. Rien ne change. Rien ne se passe. On se morfond dans un sempiternel néant. Les mêmes paradigmes se répètent comme le perroquet de Flaubert, pèsent des tonnes, persistent lamentablement dans leur être de dictionnaire des idées reçues. Et je ne parle pas des logiciels ! Aucune mise à jour depuis René Coty.
Le candidat Macron ne bouge pas d’un iota, écrit ses homélies, pleines d’empathie, comme des rapports de mairie, a l’air de se complaire à sa tâche de stagiaire, de titulaire à vie du statut d’apprenti sorcier du pays. Macron vit sur Pluton, planète qui ne tourne pas rond.
Rien ne change. Noël se fête dans le même ennui que les veillées de jadis, toujours le 25 décembre. Même à Bruxelles où le petit Jésus, sans tête et sans abri, est une sorte de soldat inconnu. La vie non plus ne change pas, toujours la même crémerie, malgré les injonctions de Rimbaud et Mitterrand réunies.
A vrai dire, la seule chose qui marche dans ce pays, qui change quand on en cause à la buvette, c’est le climat. Le climat, lui, fait le boulot, ne se paie pas de mots, asticote le thermostat. Il change à vue d’écolo. Il travaille comme un Nègre, paie ses dettes, s’épargne les salamalecs de meetings. Le climat fait de la surchauffe quand les hommes pérorent en voix off.
Osez Bashung !
Bashung a ôté son chapeau, salué sous son chapiteau, n’a pas sauvé sa peau. Ce métis, à profil d’oiseau de race, était un écorché fils. Il a sculpté les mots, saccadé les sons, fracassé les rythmes. Il chantait des splendeurs dans son for intérieur, confiait sa déchirure à des volutes de volupté. C‘est comment qu’on freine l’élégant énergumène ? Avec des Victoires de dernier soir, Bashung a noyé son désespoir. Il est mort sur les rails, trente ans d’allers, trente ans de retours. Gaby le Kabyle n’a rien échappé belle. La rougissure des yeux est le pourboire des endeuillés.
A la droite du rocker. Autour d'albums, faute de Bashung. Il s'est cassé. Pas que la corde vocale. Le rocker impose une prière. Bashung Achtung ! Attention aux yeux - l'élégant dandy. Attention musique - féline fêlure et mots précieux.
Prince en exil intérieur, Bashung nous débarrasse du bastringue. C'est une musique entêtante comme un vin mauve, aux sensuelles arabesques et fins interstices. "Finale", comme dit Céline de La Fontaine.
Aristocrate de son art, meilleur que le tapageur Gainsbourg, Bashung émeut par ses mots bleus transfigurés. Vaguement christique, à la Bowie, il meurt à son zénith, vit dans la belle parole de Miossec et Chedid. Chefs de rayon télévision: osez Bashung !
Ce texte est extrait de « Dancing de la marquise » (5 Sens Editions, mars 2020)
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/322-dancing-de-la-marquise.html
samedi 29 novembre 2025
Il aurait 93 ans
Une sauvage végétation camoufle l’institution. J’ai gravi le raidillon d’accès, tapissé du miroitement d’un fleuve de signes. Le ressac des traces mène à Chirac. C’est un vaste musée, habité d’une poignée d’enthousiastes. L’exposition finissante ne passionne guère la population. Chirac achève une longue traque, un itinéraire sur la terre, à La Pitié-Salpêtrière.
Chirac est embaumé vivant, à son soleil couchant. Il s’est décanté, dépiauté d’une chair, s’est dépouillé, dépositaire de ses mystères. Le grand os du squelette s’effile jusqu’à la tête modelée, burinée, balafrée d’estafilades. L’échassier sculpté, voûté, courbé sous les intempéries, c’est l’homme qui marche de Giacometti. Chirac en sa Corrèze ultime, la planète, ressemble à Beckett, esquissé dans la glaise.
C’est un gosse de onze ans, un chef de bande turbulent, qui des lumières du Rayol, barbouille une lettre d’amour à Marette – un sac avec son père pour son anniversaire –, scarifiée d’une bande de dessins de guerre : beurre, fromage, bifteck, vin, cigarettes.
Le grand Jacques rêve de victuailles, annonce la couleur de son légendaire coup de fourchette. Chirac a de l’appétit, de la sympathie pour les péripéties de la vie. Il sait sa finitude dans la connaissance des vieilles civilisations, dégringolées d’une splendeur vers la décrépitude.
Chirac est conservateur. Il est le gardien de la maison. Il garde le secret sur ses tuteurs d’aventure : Vadime Elisseeff, son chef d’école buissonnière, au Musée Guimet, et Vladimir Belanovitch, son instructeur de russe. Car Chirac apprécie le souffle des grandes largeurs, le vertige des dimensions continentales, la beauté des horizons planétaires : la Russie, l’Afrique, la Chine. Il cause à Poutine, trinque avec Eltsine dans la langue de Pouchkine. L’inculte Chirac, Facho-Chirac, Supermenteur, sait la vérité des œuvres d’art, connaît Kandinsky comme peu d’érudits.
J’aime revoir Chirac, impatient, volcanique, nuque sous le capot, le nez dans sa quatre cent-trois Peugeot, trifouiller dans le cambouis anonyme d’un moteur réfractaire.
Je découvre ici, en son mausolée désolé, abandonnées à de rares regards, deux figures Vili, d’artistes congolais, qui m’agrippent par les yeux et me cognent d’une bourrade dans le dos : une statuette magique, un chien d’errance tragique. De Pompidou, il a appris qu’on ne se couche qu’une fois.
Chirac va mourir, est mort, nous évitant le pire. Chirac est grand par son refus téméraire des « malheurs de la guerre ». Le veto de Chirac au simplisme de Bush est sublime de panache. Cet homme, fêlé de l’intérieur, – qui ne s’aime pas –, livre à notre mémoire un sens énigmatique, saturé d’interrogations millénaires.
L’immobilité du terminus l’a réveillé. Chirac est descendu du train de l’Histoire de France pour prendre le chemin de ses tribunaux. Le vieux président multiplie les petites enjambées en tous sens sans jamais beaucoup s’appesantir sur leur finalité. Les couches de secrets sont épaisses. Le Chirac reposé des palaces marocains fait oublier l’ancien baroudeur des palais républicains.
Car il n’a pas toujours chaussé ses babouches d’amical grand-père de la nation. Il est couturé de partout. Il trimbale une longue histoire derrière lui. Un jour, dans une autre France, il y a très longtemps, il s’est extrait du noir anonymat pour s’imposer à Pompidou l’Auvergnat. Ce Corrézien à grand destin a fait des pieds et des mains, s’est donné un mal de chien pour décrocher la timbale élyséenne. Parvenu à demeure, propriétaire de la maison, Chirac tourne en rond. Il est embastillé dans les papiers. L’homme a besoin d’extérieur, d’exercices, de politique étrangère. Sans quoi, il s’enquiquine, maugrée, se tire une balle dans le pied. Trêve de blabla, il dissoudra l’assemblée. Sa gaucherie défraîchira la gauche. À long terme, l’idiot coup de poker devient un formidable trait de génie. Chirac scrute l’horizon. Il faut qu’il sorte, qu’il s’aère, qu’il serre des mains et remercie la famille de province. Il aime toucher la peau de paysan, la joue d’une jeune fille fraîche, la prendre par la taille et boire un coup de cidre. Avec toujours ce sot sourire sans joie, ce meurtrier regard d’insatisfaction de soi. Chirac trimbale sa grande carcasse comme un gregario à l’ouvrage dans l’Izoard. C’est à l’énergie, malgré les quolibets, qu’il va la hisser au sommet.
Cet homme, aussi lent qu’expéditif, hésitant qu’impétueux, revient du diable vauvert, d’une sorte de mort politique clinique. Il travaille comme un nègre, se prépare d’arrache-pied. Chirac a collectionné les trophées. Il s’est forgé manu militari le plus fleuri des palmarès de la République. De Gaulle, Pompidou, Giscard et Mitterrand ont tous les quatre mesuré du coin de l’œil ce fougueux secrétaire d’État, ministre et premier ministre. Chirac se regarde sourire sur le mur des mairies.
C’est un homme sans qualités, à la Musil, qui fuit l’étiquette et les effets de style. À l’histoire des manuels, Chirac préfère l’anthropologie des rebelles. Lisse de visage mais de culture irrégulière. Car il s’est interdit le faux nez de la puissance et les postures de la vanité. La volonté de cet homme seul saute aux yeux, agrippe le regard comme un phénomène atmosphérique. Cette rudesse au mal, cette ardeur à la tâche, cette furieuse envie d’en découdre masquent un souverain désarroi. C’est un homme d’habitudes que rassure la ronde des saisons. Il fait attention à l’ordre du monde, à la seule loi des émotions. Il leur obéit en soldat, charmé par ces choses de la terre qu’il relativise jusqu’au vertige. Cet escogriffe d’allure saccadée déplie sa haute silhouette de bipède précaire. Il figure l’homme à la mallette des cités grises.
Ni Giscard, ni Mitterrand, aucun de ceux-là, n’arrivent à la cheville de Chirac. Il n’ignore pas la petite vérité d’humus, le dernier secret du terminus, l’humilité humaine et terreuse sous l’ultime pelletée, la mort, cette main qui rompt la poignée de l’autre. Chirac sait l’histoire tragique. Il ne cherche rien, pas même la trace de l’ancêtre sapiens. Dans les conseils d’administration, où chaque président se conforme à l’attirail et charabia du pontife, joue violemment au chef pour intimider sa secrétaire, on raille à l’excès l’homme aux grands pieds.
Or l’homme aux grands pieds se fiche précisément des semelles, mais pas du vent. La poésie, il faut la taire, la terrer dans son sang, et vivre avec. Un soir de télévision, les yeux se perdent, son regard s’égare du sujet, dérive sans attaches. Une arrière-voix, comme on dit d’une fugitive saveur un arrière-goût, colore tout à coup les mots de sa gorge, rend ce phrasé rauque d’un père exemplaire, évoque l’âpre sonorité de tabac de Georges Pompidou.
Chirac n’est propriétaire que d’un corps et d’une meute de souvenirs. Avec cela et rien d’autre, il a bricolé à peu près sa vie. C’est un candidat, un postulant à toute épreuve. Il s’efface du paysage à l’âge d’un cardinal à la retraite. Il ne sera pas du prochain conclave. Chirac voit de travers et n’entend plus guère. Il se voûte et même s’arc-boute. Il reste impénétrable comme un fragment d’Héraclite. C’est un bloc d’étrangeté, cuirassé d’un excès de familiarité. On le croit creux : il est rare. Chirac va débarrasser le plancher. Pas de trace. Pas de mémoires. On ne saura jamais rien de Jacques Chirac. On ne lira jamais les arrière-pensées du prompteur. On ne déchiffrera pas son bouleversant regard d’égaré. Chirac trimbale un visage de vieil histrion d’Hollywood. Chirac va déposer les statuts de sa boutique d’antiquités. Il va discourir sur l’Asie, bonimenter sur la Chine, fourguer des bibelots japonais. Pas du tout. Il va faire la planche dans l’océan indien, se noyer dans l’anonymat du luxe bourgeois. Chirac va s’estomper dans nos souvenirs. À moins qu’il ne squatte définitivement notre tête. On risque en effet de succomber au charme entêtant d’un Chirac encombrant.
L’homme des foucades au Stade de France et des ruades en Israël ne lâchera rien sur son mystère. Il somme toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : il est blanc, candide, candidat. Chirac est un Poulidor vainqueur, sans stratégie voyante, sans intelligence criarde. On n’est pas près de comprendre ce savoir-faire d’improbable homme de la terre, de paysan ministériel à patois mécanique, de technocrate à mallette au know how de péquenot. On ne trouve pas ce genre d’énergumène sous le sabot d’un cheval. Son vieux peuple va devoir cravacher pour rattraper sa bévue.
Chirac est un fils unique dont la seule boussole est un père magnifié. Il n’arrivera jamais à sa cheville. Aucune preuve ne suffit à ses yeux. L’introuvable Chirac loge sans doute quelque part, dans les parages d’un père inatteignable.
Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018, pages 42/46).
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html
lundi 24 novembre 2025
Le dictionnaire amoureux de la prison
Plon publie des dictionnaires qu’il destine au pilon. Il les veut amoureux, et peu, pas trop sourcilleux. C’est pourquoi l’éditeur d’abécédaires songe à débaucher l’évadé de la Santé, à le débusquer de sa planque chez Fayard.
Sarkozy, le journalier de la prison, l’alphabet il en connaît un rayon. Si Trump décrochait celui de la paix, Sarkozy glanerait, lui, le Nobel des Belles Lettres. Sa stratégie est de multiplier les bouquins comme les petits pains.
L’éditeur des mots du cachot ne mégote pas sur les cachets. Il lui propose un pactole pour la rédaction d’un pavé de la taille d’une brique, un gros volume étouffe-chrétien du genre des généreuses productions de Mauvignier. Avec photo de l’auteur à la clé, mal rasé, faciès de condamné.
Fayard a cadenassé l’exclusivité du contrat du taulard – comme naguère Laffont avec « Papillon », son premier best-seller -, verrouillé la liberté du potentiel fuyard. Mais Plon se prétend d’un métal qui se transmute en tas d’or. Il raflera le petit jogger du seizième, l’épinglera à sa collection de prestige.
Sarkozy appartiendra désormais à l’histoire littéraire de la prison comme Sollers s’identifie pour toujours à la gloire de Venise. « Le dictionnaire amoureux de la prison » sortira le 6 janvier 2026, le jour de l’Epiphanie.
Si d’aventure, l’ancien président chopait un deuxième séjour à la Santé, l’éditeur dispose déjà dans ses coffres d’un manuscrit intact, impeccablement rédigé : « Journal d’un saisonnier ».
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