mardi 10 mars 2026

Le carré de la déraison

Trump fiche une trempe à l’Iran. Il ne sort plus de son aéronef, coincé dans la porte, l’air ahuri, éructe un credo : la lutte contre la barburie. Les mollahs démolissent à tire-larigot, tirent à droite à gauche, devant derrière, comme des chasseurs éméchés de jour d’ouverture. Macron fait la guerre tout seul puisque personne ne le prévient. Emmanuel sillonne le ciel, à Brest, à Chypre, se parachute sur le Charles-de-Gaulle, fuit les Municipales. Il mime l’autorité, s’approche, pas trop près, du théâtre des hostilités. Dans l’Hexagone, on a un budget, le temps s’est arrêté, les commerces sont désertés, on se vit condamné à un interminable automne : les entreprises mortes d’Emmanuel se ramassent à la pelle. Le cercle de la raison n’en mène pas large outre mesure. Le carré de la déraison, avec sa figure patibulaire, fait peur dans les chaumières des ministères.

jeudi 5 mars 2026

Lottin

Un acteur, un grand. Un petit prix de second rôle pour un immense comédien. Pierre Lottin impose une présence, un regard, une étrangeté. On l’observe, on se tait. On ne voit que ses bras de bûcheron, un mutisme sauvage, un oeil qui se mêle au ciel, qui se noie dans une larme. C’est un homme lent, expéditif, qui fuit dans la nuit. Cet acteur brutal, tendre, fulgurant serre déjà la main d’un Gabin, croise les yeux d’un Depardieu. Pas de baratin: Lottin nous touche, nous émeut comme personne, d’un film à l’autre, jusqu’au clap de fin. Quelle joie ! Un acteur, un grand.

samedi 21 février 2026

Un catch d'assassinat

Une horde d’encagoulés, une demi-douzaine d’obsédés du coup de tatane se jettent sur un jeune garçon qui croit à l’Evangile du Christ de la Passion, le clouent à terre, pour définitivement le faire taire. L’un des braves cogneurs, à califourchon sur son corps, boxe sa tête comme à l’entraînement ; d’autres shootent avec minutie dans son visage, son crâne, sa nuque. Le catch d’assassinat, à sept contre un, est une sorte d’allégorie de la bestialité humaine décomplexée, l’illustration réussie des fabriques de la crétinerie, la stupéfiante révélation d’une indicible lâcheté, d’une effarante indignité. Le paltoquet qui nous sert de roitelet finissant était jadis secondé par l’épatant Benalla qui à ses heures faisait le coup de poing dans le Quartier Latin, en mode mineur comme on tape Quentin. Deux mandats pour rien, sauf de multiples jeux de mains. Vilains, gueux, gilets fluos. A court de mots, on s’expédie des uppercuts. Sous Manu, on abuse du mano a mano, de cet alcool de brutes, de cette eau-de-vie pourrie qui tue, en guise de choc de cordialité des cités. Sous Manu, le cercle de la raison heureuse génère la boucle des meurtriers des rues. Les moutons du berger Macron sont mal gardés, beaucoup moins bien protégés que Madame le député Hassan par ses chiens sauvages. Sous Charlot, on était bien au chaud, au coin du feu de la croissance échevelée et de la grandeur restaurée, en sécurité avec du blé, quand on était des veaux.

mercredi 18 février 2026

Dernière volonté

Rédiger un testament. Exprimer ses dernières volontés. Quand je serai mort, bien dire que je suis mort. Je ne veux pas qu’on me la vole. Je tiens au verbe mourir. Il faut éviter à tout prix de dire que je suis disparu parce qu’on ne me retrouvera pas : ce n’est pas une fugue de jeune homme. Je ne me cacherai pas au grenier jusqu’à l’heure du dîner. S’abstenir aussi de déclarer que je suis décédé. Les textes sacrés évoquent la Résurrection des Morts. Il n’est pas imaginable que les décédés sortent de terre et lévitent vers le ciel. En revanche, les morts ont leur chance. Je n’ai pas envie de la rater.

mardi 10 février 2026

Il faut que la justice

22 avenue Foch, une adresse qui fâche. 22 ! Ne voilà pas les flics ! Le sieur Epstein est large d’esprit, invente une sorte de relativité dans les ébats physiques, la friponnerie, l’orgie pédophile. Lang, pas l’Allemand, l’autre, pas Fritz, a besoin de fric, d’une berline convenable, d’un chauffeur, bref le minimum syndical qui sied à son rang. Eh bien, Jack fraie avec Jeffrey qui éponge les notes de frais. Jack le gérontocrate, qui trime pour arrondir sa misérable retraite, joue au black jack avec l’argent de l’Etat, toujours bon prince. Il s’amuse comme un petit fou, avale les petits fours, laisse l’ardoise à l’Etat copain des coquins, nique Nicolas qui paie à tire-larigot. La vie paradisiaque du vieux Jack conduit tout naturellement aux plaisantes Iles Vierges, en pleine mer des Caraïbes, havre fiscal de tout repos où est gentiment domiciliée sa petite affaire de bienfaisance avec Jeffrey. Macron aboie. Il faut que la justice fasse son travail. On s’égosille, on s’époumone, on le répète à longueur de journée. Les boulangers font le leur sans qu’on ait besoin de leur rappeler tout le temps.

lundi 9 février 2026

Qu’est-ce que la morale ?

La morale est un regard de surveillant général, un œil exercé de sentinelle aux aguets. Pas vu, pas pris. On ne se débarrasse d’elle qu’en se cachant d’un pareil soleil. Seule l’invisibilité préserve du contrôle voyeuriste de la morale. Dans La République, Platon évoque une bague de prestidigitateur, un anneau magique qui assure à Gygès un privilège d’invisibilité. Dès lors, Gygès accomplit des prouesses, jouit des libertés les plus traîtresses. Il vole, viole, assassine. Devient roi. La toute-puissance résulte de l’inapparence. Les pédophiles de tous pays, les pères incestueux de familles élargies commettent des actes qui réclament d’être opaques pour prétendre à l’impunité. Faute de quoi, un jour ou l’autre, ils sont pincés, dévoilés dans leur nudité. Le faisceau panoptique de la morale les éblouit comme un lapin de garenne surpris par les phares d’une berline.

dimanche 8 février 2026

J’ai besoin de Larrain comme de pain

J'avais tout faux sur la photo. Je la considérais de haut. J'en méprisais l'hypothétique paresse d'index. Sa lissité de papier glacé interdisait le travaillé d'artisanat. Je me sens mal avec le machinal. Or j'ai révisé mes idées, changé de préjugé. Si Barthes et sa Chambre claire m'ont ouvert la tête et ôté ses oeillères, reste que la photo me déconcerte. Elle me touche peu. J'aimerais écarquiller les yeux. M'ennuie son découpage gratuit de la géographie. La magie d'un art m'est révélée sur le tard. La photographie d'un maître du Chili a illuminé ma nuit. J'ai besoin de Larrain comme de pain. J'ai besoin de m'abreuver aux lumières de Valparaiso. J'ai besoin des petites filles du passage Bavestrello. Je regarde Santiago autrement qu'avec des mots. Sergio Larrain me tend la main, un miroir sur les premiers matins. L'homme de patience donne à la vue ses lettres d'évidence. Larrain photographe s'est sauvé du monde bref. Il s'est retiré des hommes et de Magnum. Larrain fait le saut, fait écho à Rimbaud. Il fait d'un passe-temps matière à éblouissements. Il prescrit à son neveu, Sebastian Donoso, des conseils pour les yeux, des secrets précieux: "Il faut partir à l'aventure, comme un voilier, toutes voiles dehors, aller à Valparaiso, aux îles Chiloe ou parcourir les rues toute la journée, errer, errer encore dans des endroits inconnus, s'asseoir contre un arbre lorsque l'on est fatigué, acheter une banane ou un peu de pain... c'est cela, prendre un train, aller dans un endroit qui t'attire et regarder, sortir du monde connu, pénétrer ce que tu n'as jamais vu, se laisser porter par l'envie, se déplacer beaucoup d'un endroit à l'autre, là où tu le sens...peu à peu tu vas rencontrer des choses. Et des images vont te parvenir, comme des apparitions, prends-les." Fichée au bout d'une impasse de Montparnasse, la fondation Cartier-Bresson a tacheté ses douze murs de centaines de rectangles, de figures d'éternité. Les visiteurs se taisent. Ils dévisagent l'oeuvre d'un sage. Ils sont cueillis à la sortie, saisis par les silences du Chili. Ils se sentent sots devant les photos de Sergio. Larrain renonce à la mastication. Au ressassement des mêmes tourments. L'homme qui regarde ne mâche pas un chewing-gum. Il goûte une joie. Il fuit le spectacle, il guette un miracle. Il n'imagine rien, pas d'histoire, ne trace aucun chemin, ne cède à nul espoir. Larrain va au vent, derrière les paravents. Il est fouetté par les embruns du matin. Il ne décolle pas sa joue du soleil, des conseils des grands ciels. La splendeur est au bout d'une lenteur. L'inaction veille au mûrissement des passions. Il se clochardise à cause des marchandises. Larrain s'accoude au parapet, extrait un fragment de soi de son artisanat minier. Il vagabonde en son intime réalité. A l'image de l'enfant, la photographie naît d'un moment d'égarement. Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

mercredi 4 février 2026

De Charles à charlatan

De Charles à charlatan, la république a fait son temps. Le petit roquet du Touquet a jeté, non sans une morgue de hiérarque satisfait, la dernière pelletée. Ce Macron, qui ressemble tant à Rousselin, le « Candidat » de Flaubert, qui ne croit à rien de précis si ce n’est à la royauté de son nombril – quand il soliloque il le prénomme « Bibi » -, évoque la figure de l’intellectuel raillée par Paul Claudel. Dans sa brillante pièce « Conversations dans le Loir-et-Cher », le frère de la géniale Camille met les points sur les i par le truchement du lucide Civilis : « Il n’y a qu’une classe dangereuse, c’est celle des intellectuels qui possèdent un instrument pour lequel il n’y a pas d’emploi ». Macron aura beau traverser la rue, il sera congédié. Il n’y a pas d’emploi possible pour son cerveau de péroreur de mots. En lui octroyant deux CDD d’affilée à l’Elysée, le peuple français s’est mis le doigt dans l’œil, s’est gravement fourvoyé. L’œuvre de Charles s’achève, pleinement déconstruite, par cet épatant stagiaire charlatan.

dimanche 1 février 2026

Sarah, hors format

Elle a tout faux, Sarah. Banlieusarde de naissance, elle travaille en bonne intelligence avec la connaissance, sort dit-on major de l’Ena. Cette fille, d’après l’épopée glorieuse de Charles de Gaulle, se rêve en Jeanne d’Arc d’une France heureuse. Sarah, hors format, est animée par une attention d’exception pour la chose publique et le sort d’un pays à la dérive pathétique. On songe à ce que Simone Weil écrivait à Joë Bousquet : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité ». Sarah tue le match, boxe dans la catégorie des tueuses de charme. Son sourire désarçonne les plus chevronnés censeurs. C’est un uppercut qui va droit au but. Sur les plateaux, elle impose ses bons mots, bouscule les héritiers du micro. Elle n’a peur de rien, sauf de l’incurie de l’Etat, sauf de l’impéritie des copains et des galopins. Son brio et sa verve, ses saillies qui pétillent enchantent l’esprit. A l’heure où les politiciennes au rancart se fourvoient, Ségolène Royal, notamment, qui s’agenouille devant le roitelet d’Alger, Sarah, la pétulante guerrière, nous délivre des œillères d’hier, porte haut, à nouveau, les couleurs d’une nation millénaire. Le temps des vieux chevaux de retour qui poireautent cent-sept ans en politique et squattent le pays ad vitam aeternam, tel Bayrou le mièvre troubadour, toujours devant le même balcon de la même Ségolène à bégayer ses ritournelles paloises, ce temps des misérables renoncements est fini. Allez, ouste ! Allez, Sarah !

dimanche 18 janvier 2026

Demos

Dans le cadre des Nuits de la lecture, organisées par le Centre national du livre, la librairie L’Autre Livre (13 rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris) a programmé la lecture de mon dernier ouvrage, Demos, en ouverture de l’événement, le mercredi 21 janvier 2026, à 15h00. Je lirai des passages de mon livre. Une séance de dédicaces suivra. Je suis impatient de vous accueillir parmi nous. A mercredi.

Mieux qu'un monsieur

« Je n’ai rien vu, presque rien de Gaspard Ulliel. Des bouts du film de Dolan, des bribes du texte d’un grand gars de la littérature française, Lagarce, des fragments du Saint Laurent de Bonello. En revanche, j’ai vu une lumière blanche : une épiphanie, apparition, illumination eût écrit Rimbaud. La beauté d’Ulliel est absolue, taillée dans le bleu du ciel, un flagrant délit plastique, le miroitement hypnotique d’un style. Gaspard a choisi la meilleure part. La comédie, l’art dramatique. Le jeu est le plus vieux métier du monde, l’outil le plus précis de la clownerie des lundis, l’arme quotidienne de la bouffonnerie des hommes. Flaubert veut jouer. Il gueule seul. Proust s’entiche de Réjane, de Sarah Bernardt, invente La Berma. L’auteur est un acteur raté, un grimacier empêché, un baladin dissuadé. Tous les scribes de la terre ont des démangeaisons d’histrion. Ulliel est un comédien hors du temps, aux semelles de vent, l’ange exterminateur des modes braillardes, des actualités débraillées. Gaspard Ulliel s’est trompé d’époque. Ni Téchiné, ni Dolan, ni Bonello ne sont Visconti. Gaspard Ulliel était l’Helmut Berger de sa génération. Je pense au jeune Nicolas de Staël qui gribouille sur une carte postale à son père de fortune : « Non, je veux être mieux qu’un monsieur ». La beauté de Gaspard intimide. D’autant qu’il l’ignore, qu’il la fragilise, la balaie d’un revers de main, la neutralise avec dédain. La gentillesse était sa coquetterie. Le grand acteur est un funambule, un fildefériste qui risque une peau avec des mots. Il est en première ligne à chaque phrase, à mains nues, devant le gouffre, une meute d’inconnus. Il n’a pas de casque syndical, ni sur les scènes théâtrales, ni sur les domaines skiables. Non, je n’en crois pas mon iPhone. La nouvelle carillonne à mon tympan. Je me sens plus petit, rétréci dans ma vie. Le monde s’est enlaidi. Sur la piste bleue gît un monsieur. Mieux qu’un monsieur. » Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 86/87). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html

Des terres pas assez rares

Les terres de France ne sont pas rares. On y sème et récolte de banales céréales. On y élève des animaux bêtement domestiques. On a des champs de betteraves, mais guère de terres à bitcoins. C’est pourquoi cette terre à pas cher est destinée à la jachère. On lui préfère les denrées du Mercosur et les épis des plaines d’Ukraine. A force de n’être pas assez rares, les terres de notre quelque part ne seront plus nourricières. Les éleveurs sont des instituteurs. Les étables sont des écoles, les bovins des élèves d’avant la fabrique du crétin. La blonde allemande, Van der Pécresse, s’en soucie comme d’une guigne, s’en tamponne le coquillard. L’éborgné du Touquet fait de l’abus de bien social, confond les intérêts de bibi et ceux du pays. Il faut laisser la justice faire son travail. Mais, fichtre non, pas les agriculteurs.

vendredi 16 janvier 2026

Un acteur, un grand

« On ne regarde pas un film. On ne regarde qu’un homme ou une femme. Du coin de l’œil, on n’observe qu’un acteur. On ne perd pas une miette de sa silhouette. On guette une bête, le visage d’un animal de cinéma, les gestes d’un monstre sacré. L’acteur est une histoire dans l’histoire. Mais sans la lourdeur d’un sens, d’une direction unique, d’un générique de fin. Le jeu d’acteur est une musique pour les yeux. Les comédies de Bacri sont des flagrants délits d’acteur. Le malfaiteur y est intercepté dans sa poésie. Bacri joue la colère comme il respire, s’y abandonne par fatigue, peut-être par mépris. Dans le répertoire, il s’approprie l’humeur massacrante, à laquelle il ajoute une lassitude d’attitude, une fragilité, une fatalité orientale. Une humanité. Le désenchantement est son jardin secret. Bacri bégaie sa colère à la perfection dans une diction d’exception. L’imperceptible marmonnement qui débute le coup de gueule est une signature d’artiste. De loin, avant que la caméra ne zoome sur l’escogriffe un peu dégingandé, on se figure Marcel Bozzuffi, comédien de la génération d’avant. Un vague air de ressemblance. Car Jean-Pierre Bacri exprime une singularité sauvage, une fantaisie désabusée, une noirceur pudique qui n’appartiennent qu’à lui. Quand la couleur éclaire son visage, c’est l’émail des dents qui doucement se découvre, dévoile un sourire lent, long, installe une plénitude qui n’est pas négociable. C’est le sourire d’un homme qui fume une dernière cigarette. Un acteur, un grand. Dans tous les métiers, il y a des bons et des mauvais ouvriers. En quantité. Mais les grands acteurs, les vrais comédiens, on les compte sur les doigts d’une main. » Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 59/60) https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html

samedi 10 janvier 2026

Vrai génie de la simplicité

« Brûlante, épaisse, présente humanité de Giacometti. Tignasse ébouriffée, feulement rauque d’une voix sans loi, visage labouré par la nuit. Humilité dit Genet. Humus, homme de la terre, né d’elle, et sous les pelletées. La main de Giacometti sculpte, lacère la pierre, scarifie un corps, une chair de plâtre, ébauche une tête. Fragile tête de préhistoire humaine, de vieil animal à écailles. La tête insaisie, comme l’infini d’un ciel. Visage qui s’échappe comme le galop d’un cheval. Visage dans sa nudité. Giacometti exprime le cri radical de Lévinas. Il exhibe ses doigts au travail comme des quartiers de soleil. Il ne baisse pas la tête. La regarde en face. Il la re-garde, la garde deux fois, la garde pas. Giacometti chiade les encoignures de la matière, reproduit des scalps en figurine, brandis à bout de piques. Tête d’épingle métaphysique, tête d’allumette qui flambe dans le néant. Giacometti, bougre d’artiste à trogne flagrante, arpente l’atelier de moine aventurier, en personnage de La Strada. Percheron de l’exacte beauté, Giacometti secoue l’encolure. A cause des mouches sur le visage, sur le dessin. Dénégation de la lèvre, compassion aux yeux rougis, brumeuse lumière de tabac gris qui rayonne en dedans. Arte nous transmet à la Saint Habib le digne bonsoir d’Alberto. Charme sans mièvrerie, charme de chevalerie. C’est le magnétisme d’un feu de broussailles, en plein désert et paysage de rocailles. Main de Giacometti qui manie, maniaque. Main qui touche, intacte. Sortilège d’une sculpture pascalienne, dont les gestes esquissent la frêle tige humaine, le crayonné d’un roseau pensant. Vrai génie de la simplicité. » Ce texte est extrait de « Le type d’Antibes » (5 Sens Editions, juin 2024, pages 38/40) https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/560-le-type-d-antibes.html

Médiocre milieu de rang : Mitterrand

Mitterrand me ternit la compagnie de Chardonne. Il admire le styliste d’une haine de faux artiste. Le médiocre Rastignac jalouse les seigneurs du cognac. Il est aigre à cause d’une lignée de vinaigriers. Il baisse les yeux, fixe ses sabots. Boutelleau, il l’appelle monsieur. Comme un petit commis parle au marquis du château. Le ciel de Charente est zébré d’arrière-pensées déplaisantes. L’homme d’envie vénère l’ami de Blum. Il abhorre leur désinvolte complicité d’écrivains. Il ne pardonne rien à Chardonne. Il se sent provincial, prisonnier de grosses semelles, sans mépris pour l’idéal de Rotary. Bref, il me faut en disconvenir, me défaire d’un détestable imaginaire, revenir à l’auteur de Demi-Jour. Léon Blum, l’esthète rouge, encense Jacques Chardonne à la parution de L’Epithalame : « Je place très haut, pour ma part, l’écrivain qui a su débuter par cette œuvre d’élite. » Il confesse, sans équivoque, des racines patriciennes en marge d’une dilection plébéienne. Mitterrand aura cent ans, cent dix ans, et puis la postérité lui signifiera son congé. Les fils de vinaigriers jalousent les fils de cognaquiers. Derrière l’envie ou l’élémentaire sociologie, perçait une adoration de rejeton d’un même canton. Mais demain, sacré bonsoir, qu’on m’épargne les éloges d’un triste sire, d’un homme médiocre, d’une arsouille, comme seul l’étiqueta le grand Ponge. Je veux jouir d’une fraîcheur de neige, je veux lire Chardonne sans me dépêcher. Lentement, illico presto. Il aima Pétain. Moins de Gaulle. Il zigzagua en politique, de droite à gauche. Il apprécia la phrase concise de Chardonne, abhorra l'emphase de Malraux. L'esprit de courtisanerie l'affubla de sobriquets évocateurs. "Tonton" lui allait bien. "Dieu" lui plaisait mieux. Longtemps, au niveau des dents, l'ambition lui tînt lieu de visage. La vieillesse teinta la vanité du monarque d'un semblant de sagesse. Après les temps d'arrivisme, la mort l'obséda davantage que la gestion du capitalisme. Il se mira vivant dans la glace de l'Histoire. Il construisit une pyramide, imagina une bibliothèque surannée. La postérité l'importa. C'était un provincial qui se pressa à Paris pour y faire l'important. Un Adolescent d'autrefois, façon Mauriac. Il adora s'encanailler avec les songes et les mensonges. Il s'amusa de la compagnie de Tapie. Ne détesta ni Le Pen, ni Hersant, compagnons de quatrième république. Il tira satisfaction de gouverner plus longtemps que le général honni. Il régla définitivement son compte à la gauche en éradiquant sa branche communiste. La droite l'admira comme l'un des siens, en plus cultivé. Mitterrand est d’extraction médiocre, à sa place au milieu du rang. Ce texte reprend des passages de deux de mes livres : « L’amitié de mes genoux » et « Dancing de la marquise ». https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/322-dancing-de-la-marquise.html

jeudi 8 janvier 2026

La plus belle fille du monde

A la mort de Bernard Frank, j’ai pleuré, j’ai pressenti - je l’ai écrit - que la langue française serait désormais moins aimée. Une France sans Bardot, c’est la flèche de Notre-Dame qui choit, c’est la Tour Eiffel qui se craquèle. Bardot, Sagan, le charmant petit monstre sous la plume de Mauriac, n’avaient rien de commun, sauf une liberté, une indomptable légèreté, un panache à la française. Bardot était une femme cabocharde qui multipliait les espiègleries, se riait des voitures à cocarde. Si Dieu a choisi français première langue, si Chateaubriand est le plus grand artiste de tous les temps, si Bardot est par-delà les siècles la plus belle fille du monde, n’en déplaisent aux sublimes Italiennes, alors il faut se recueillir en silence au pied du catafalque en osier de Saint-Tropez. Un pays si joli s’est senti meurtri, soudain diminué, plus petit. Je ne peux oublier la gerbe éclatante qui lentement s’extrait du fourgon funéraire. Les couleurs flamboient comme une éclaboussure de soleil. Ce sont les couleurs du citron, de l’orange et du coquelicot. « Que voici de majesté ! » eût salué Céline, l’amoureux des danseuses. Brigitte Bardot nous ensorcèle, frivole et indomptée, comme une nature sauvage, sur la terre et au ciel.

mercredi 7 janvier 2026

7 janvier 2010 : mort de Philippe Séguin

« Il est mort du cœur. Loin de la gloire de l’été, des lumières de l’enfance, dans la grisaille d’un hiver comme les autres, sous un ciel au front bas. Chirac ne craint personne sauf Séguin, un diable d’homme. Sur les photos des journaux, c’est Séguin qui impose le respect, sa légitimité, qui pose en majesté sa nature de président. La souveraineté est un mot qui d’abord sied à sa personne. A ses basques, Chirac candidat lui serre la main en valet de pied, au mieux en lieutenant. La relation Séguin/Chirac n’est pourtant médiocre, ni pour l’un, ni pour l’autre. Criblé de mille fêlures, Chirac se tasse auprès du volcanique et trop humain mangeur de pizzas. Séguin, bardé de tous ses doutes, use avec coquetterie de sa chatoyante intelligence, admire l’énergie militaire, la persévérance laborieuse du soldat Chirac. Ils se sentaient, l’un et l’autre, à demeure au milieu du peuple. On ne sait pourquoi ils se sont choisis, peut-être pour une commune réserve à l’endroit de l’arrivisme bourgeois. Le peuple était touché par la pudeur, le secret, le panache des deux. Séguin n’avait besoin ni de droiture revendiquée, ni de bottes pour arpenter le terrain politique. C’était un chêne, d’essence méditerranéenne, né dans la probité, en pleine tragédie. Il était enraciné dans l’Histoire de France. Séguin a exercé un charme fou plutôt qu’un vrai pouvoir sur les foules. Chirac lui doit une fière chandelle, celle d’avoir décroché la timbale élyséenne. Car Séguin a donné de l’épaisseur intellectuelle, de l’éloquence enfiévrée, de la gravité sémantique aux pâles idées d’une droite boutiquière. Mais Séguin a commis l’irréparable. Séguin est mort à son destin le jour où il a rendu son tablier du parti post-gaulliste. Il a envoyé valdinguer dans les décors les ors de la République. Les mots de sa démission n’étaient pas les bons. Il signifiait son congé au sacrifice de ses jours à la vie politique, qu’elle soit grandiose ou mesquine, au nom de la préservation intime de ses jardins secrets. Ce jourlà, il a trahi Churchill, il a renié de Gaulle. Il ne s’est pas donné tout entier à la France. Il a privilégié une sorte de pacte avec lui-même qui ne pouvait le satisfaire. La République perdait un talent d’exception. Ce grand professionnel, si sourcilleux du travail bien fait, a bâclé sa sortie. Séguin a fini ses jours parmi les grands esprits aux dons inaboutis. Avec lui disparaît une vraie rareté sur l’échiquier politique. La mort de Séguin n’efface pas seulement « une certaine idée de la France », revue et corrigée pour les temps modernes, mais élimine un style, un caractère, un tempérament apte à dessiner le chemin d’une grandeur à réinventer. Avec un orgueil sans mesure et une simplicité bénédictine, il sut se conduire en seigneur d’une République d’Epinal. Durant l’une de ces festivités obligatoires, dans les fastes de l’hôtel de Lassay, je me souviens de sa noble stature, de sa digne rondeur, postée dans l’embrasure de la porte d’entrée, saluant un à un, jusqu’au dernier des convives, à l’issue du raout. Le style, s’il répugne assez souvent à embellir l’action des puissants, définit ici à coup sûr l’homme dans sa vérité. Séguin possédait pleinement la manière d’être maître de son art. C’est pourquoi sa désertion de la présidence de parti reste une faute impardonnable, se ressent comme un chagrin qui fait bifurquer un destin. Elle laisse une profonde estafilade, une large cicatrice sur le front de la nation. Par la véhémence de ses fulgurances, entre saintes colères et tristes tendresses, Philippe Séguin appartient au cercle des hommes seuls, sans tiédeur, qui sont le sel de la terre. Il était, comme on dit, haut en couleurs. Car toujours à la hauteur voulue, vert de fureur, familier des colères bleues, sans crainte aucune de quoi que ce soit de médiocre, sans peur bleue, mais les joues rouges, écarlates, d’un homme embarrassé par sa timidité. Il nous manque pour lever les yeux, relever le niveau de la chefferie ordinaire. » Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018, pages 46/48). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

lundi 5 janvier 2026

5 janvier 1914, naissance de Nicolas de Staël

« La peinture de Nicolas de Staël saute aux yeux. Elle agrippe le regard sans plus le lâcher. Nicolas peint comme l’indien scarifie son corps. Le geste est sauvage et la peinture luxueuse. Il ne peint rien d’autre que la couleur, lisse et solaire. Le couteau crisse et la couleur crie. La couleur, livrée par pans, joue avec elle-même. Elle perce jusqu’au cœur de la toile et prend feu. Ou bien la chaleur est froide, comme le vertige d’avant le saut. Nicolas griffe la toile pour se persuader qu’il voit. Ses tableaux sont des empreintes, des marques vives. Ils disent que la couleur est la pulsation du peintre. A cette hauteur, le couteau du peintre ne croche pas tout à coup. Staël peint l’assaut du monde. A cet instant de vie, l’oubli d’elle-même, royale vertu des simples, exige ce surcroît de force, d’attention précise. Staël recommence, esquive la toile, jette l’épée en plein ciel, réinvente la peinture. Il a peur. Il a peur comme la splendeur seule sait faire. Il veut sortir, sans coup férir. Il veut sortir par la grande porte. D’instinct, l’homme a suivi les couleurs, monté l’escalier, vu l’amour sur les murs, sur le champ payé leur sourire. Il gîte là-haut depuis, la chambre à cent francs, l’atelier sous les toits. Venu du Nord, des fastes slaves, lentement il passera à peindre les années d’octroi, l’inégal sac de secondes distribuées aux hommes de jeu. Staël situe sa mise sur l’arc en ciel, exécute avec ferveur des sortes d’images peintes. Rimbaud prisait les peintures idiotes. A niveau d’oiseau, dans le vieil Antibes, Staël prie la nuit, le jour de revenir. Comme l’Ethiopien, trafiquant de voyelles, il voit l’ironie, il dérobe au ciel ses vertiges. D’un bleu panique, il fixe le cri. Derrière lui, la vie passée quoique imparfaite fait effort de mémoire, témoigne des rigoureux insuccès des formes vives, journées d’hiver sans défaillance. Tout haut, Staël rêve croisades, sans chevalet, chevaleresque. C’est une peinture d’exil, que rien n’apaise, pas même les cils du soleil. Des pierres, il déterre la lumière, la secrète rougissure intérieure, calée dans l’axe exact du luxe. A l’humble gravat, il donne couleur et visage, pommette écarlate, éclat de pierreries. Mêmement, Staël et style, quasi sosies, élancent une proie mince à couteaux blancs sur le drap. Avec les regards, il ne compose pas, ni ne thésaurise ses trouvailles. Il dévore l’immédiat, ne gardant rien, comme le meilleur pour la fin et la faire jolie. Il avance peignant dans un jour sans couleurs. Appelez cela une mort choisie, toutes le sont, tôt pressenties, rôdant près des hommes, dans les parages du visage. On va voir ce qu’on va voir. Fildefériste et coloriste, Staël regarde le déclin, la base froncée d’un visage, la reddition au noir du dernier paysage. Staël s’installe aux première loges, parmi les artistes rugueux, dont l’œuvre si patiemment tissée évoque la sauvage indifférence du monde : un pan de ciel, un fragment de terre, une parcelle d’océan. A la cime d’un savoir, et malgré les apparences, il est bien mort sur l’arbre. Il a tiré l’échelle à la barbe des copieurs. Pas de malin plaisir, ni l’affreux rire de l’outre-tombe, seulement le geste de finition. » Ce texte est l’incipit de « Le type d’Antibes » (5 Sens Editions, juin 2024). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/560-le-type-d-antibes.html

vendredi 2 janvier 2026

Francis Hallé est mort

Francis Hallé est mort « Il était une forêt. Francis Hallé est le botaniste d’un monde de verticalité, l’ardent croisé des canopées. La forêt tropicale est une énigme langagière, un palimpseste végétal entre ciel et terre. Je sors du cinéma. Je ressens l’ivresse des cimes. L’homme premier est d’habitat forestier. Le déchiffreur des vies arboricoles filme le récit collectif de seigneurs millénaires. Il jette mille informations, dévoile les secrets d’une société, révèle l’organisation des hauts végétaux. Nos mots percent mal le mystère d’une langue d’arômes, d’une communication odorante, d’un dialecte d’écorce. L’arbre lève ses branches vers le soleil, témoigne sa ferveur à la lumière. Il sous-traite la mobilité au règne animal pour se reproduire à distance, à l’écart des fatales concurrences. Le film excite une convoitise. L’arbre est désir de connaissance. Au fil des ans, Francis Hallé a rédigé un gros bouquin savant. C’est un manuel de joie, un mémoire à sa gloire, qu’il faut lire le doigt sur chaque mot (Plaidoyer pour l’Arbre, Actes Sud, 2005). L’arbre jouit d’une majesté. Il dispose d’une sorte d’éternité qui assied sa souveraineté. Hallé est le Champollion désigné des modes d’expression de la canopée. Le vieil homme est au commencement d’un savoir, applique la raison à de nouveaux territoires. » Ce texte est extrait de « Fred (5 Sens Editions, octobre 2019, pages 40/41) https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/295-fred.html

Olga, je t'aime

J’écris son nom au crayon. Je l’imprime en grand sur l’écran. Lucia s’est calée sur la paroi verticale. J’ai envie d’Olga. Resnais en fit une reine. Avant soixante ans, elle s’est jetée dans le néant. Olga Georges-Picot est une brûlure brève, l’actrice d’un film, dont la fugitive beauté ravive l’écho. Les deux stars sont des diablesses d’une espèce rare. Elles lancent des regards, se fichent de l’histoire, s’en tamponnent le coquillard. Je démêle des visages comme on extrait les corps d’un séisme. Je sauve Olga de la nuit mauve. Je préserve Lucia des gravats. J’ai mes deux filles, les plus belles du monde, à domicile. Je collectionne les têtes comme les vignettes. Un sourire s’échappe comme un liseré de crème suintant d’une pâtisserie. C’est un faux mouvement de l’air du temps. Il n’y a pas de poisson au bout de l’hameçon. Je ressens la fausseté, l’inanité, l’étrangeté des regards. Un bol de visages apaise une solitude, guérit de l’autarcie. Au reste, je suis prisonnier de mes prisonnières. Olga est tombée de haut comme Albertine de cheval. Lucia va sur ses quatre-vingt-cinq ans. J’aimerais retourner à Ferrare sur les pas de Paola, voir la couleur brique des murs, ostensiblement absente de Chronique d’un amour. Olga est revenue dans la peau de Catrine, l’héroïne du film. « Je t’aime, je t’aime » se bégaie comme une impossibilité des lèvres. Olga observe la vidéo, la visionne en boucle, telle une altesse dépouillée d’une jeunesse. Il a suffi d’un plan pour qu’elle se lève d’un bond. Elle n’est pas morte en quelque sorte. Elle n’a pas d’âge au fond, ni d’« h » à son prénom. Je me souviens de Claude Rich, entre grisaille et Méditerranée. Deleuze se défenestre avec le même shetland mauve. Il faut que je sache. J’étudie l’humanité et la féminité. L’une se loge dans le grand âge, dans une vulnérabilité de chair froissée. L’homme gît au creux d’une paume. L’autre, l’énigme féminine, est une danse de Salomé, la fatalité d’une cruauté. Je lie les deux épis. La bonté se farde. La beauté se fane. On dirait des sosies. On les identifie la nuit à la station Dostoïevski. Aller au diable. J’y vais. Le monde est l’anagramme de démon. Je suis possédé par l’impropriété. Je suis démangé de mauvais anges. Je me dépiaute. Je suis nu comme un livre lu. Les gars du monde regardent Olga. Comme moi, ils ont besoin d’émoi. Les visages sont des tatouages de l’espace. J’habite un corps de graffitis. Je suis possédé par les images. Je suis travaillé par le diable. Je suis étourdi par les effigies. Je suis marabouté par la beauté. Je commence à croire à d’autres signes, d’autres confidences. Je me lasse d’un visage qui saigne. Je guette un mot, j’interroge un numéro. Je suis attentif au geste bref. Je considère un corps. Je me déprends des visages blancs. Je m’entiche d’une Chinoise, longue comme une liane, perchée sur des jambes orgueilleuses. J’enfouis Olga sous un drap. Les désirs sont les dieux du désert. Je m’abreuve à la source d’une chair. Le tremblement de poitrine est un sentiment sublime. Ses yeux d’étrangère identifient une meurtrière d’Asie. J’aime son bras froid sur ma tempe. Je manque de visages. Je me démène sans oxygène. Lucia rapetisse, se tasse, rapièce une jeunesse. L’automne est une saison qui me chiffonne. J’ai besoin de nouvelles photographies, d’une piqûre d’éternité, de la grosse santé de l’été. Olga, la plus belle fille à la ronde, s’ennuie de son champion automobile, se balance au balcon, enjambe le parapet, troue l’écran du cinéma. La reine a chu du cinquième. C’était le temps des imperméables en gabardine, des shetlands gris, mauves ou mandarine, de l’odieuse lumière de Méditerranée radieuse. On épinglait Magritte au mur de sa chambre. Entre « Pierrot le Fou » et « Marie pour Mémoire », le petit gars n’a pas froid aux yeux : il filme Olga. L’actrice sublime, moitié paumée, naturellement sauvage, exhibe sa chair de grande fille animale. Elle parle de Dieu, du monde, des chats. « Je t‘aime, je t’aime. » Vite dit. Lent film impardonnable. Donne des images pour l’hiver, de quoi vivre sous l’empire des yeux noirs d’Olga. Merci pour ça. Voir, revoir, rêver la belle Olga. Regarder, doigt sur la bouche. Une comédienne, étrangère à la vie comme elle va, révèle en pleine lumière sa féminité de feu. « La peur, c’est quand on a chaud, la terreur quand on a froid. » C’est un visage qui griffe la mémoire de jeune homme. À trop regarder son film, à trop aimer « Je t’aime, je t’aime », à repasser la vidéo comme un poème de Rimbaud, Olga a changé sa vie, elle est morte. Un jour avant l’été. Elle était vieille de nos souvenirs. À la lettre, ce maudit film est insupportable. Olga ignore le temps qui froisse. Sa chevelure ensoleille l’oreiller chauve de la terre. Elle repose sur une joue, le derrière en bataille. Claude, le héros lunaire, est prisonnier d’une splendeur éphémère, d’un sourire intérieur, de la blancheur des draps. Olga dort dans l’éternité du cinéma. Encore une minute. De tirée, de filmée. Allez savoir. L’actrice ensommeillée s’est jetée du cinquième étage. « J’écris dans le noir les mots du deuil, sans savoir où les adresser. Je les destine à ton visage de jeune fille. Mais les étés ont perdu leur éternité. Olga, je trace les lettres de ton nom comme au temps de notre jeunesse. Il se fait tard sur l’avenir et nos chimères d’hier. Transmets tendrement à ta mère le témoignage de ma profonde affection. » Je confonds l’Olga du cinéma avec la Maria des premiers pas. J’y vois mal dans la querelle des soleils. Je mélange les émois. Je vais faire un saut à Trouville, retrouver mes esprits, vérifier des images pour la vie. Je lace mes tennis. Ce texte est extrait de « La cicatrice du brave » (5 Sens Editions, février 2017). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/90-la-cicatrice-du-brave.html