vendredi 26 septembre 2025

Il y a six ans, mourait Jacques Chirac

Une sauvage végétation camoufle l’institution. J’ai gravi le raidillon d’accès, tapissé du miroitement d’un fleuve de signes. Le ressac des traces mène à Chirac. C’est un vaste musée, habité d’une poignée d’enthousiastes. L’exposition finissante ne passionne guère la population. Chirac achève une longue traque, un itinéraire sur la terre, à La Pitié-Salpêtrière. Chirac est embaumé vivant, à son soleil couchant. Il s’est décanté, dépiauté d’une chair, s’est dépouillé, dépositaire de ses mystères. Le grand os du squelette s’effile jusqu’à la tête modelée, burinée, balafrée d’estafilades. L’échassier sculpté, voûté, courbé sous les intempéries, c’est l’homme qui marche de Giacometti. Chirac en sa Corrèze ultime, la planète, ressemble à Beckett, esquissé dans la glaise. C’est un gosse de onze ans, un chef de bande turbulent, qui des lumières du Rayol, barbouille une lettre d’amour à Marette – un sac avec son père pour son anniversaire –, scarifiée d’une bande de dessins de guerre : beurre, fromage, bifteck, vin, cigarettes. Le grand Jacques rêve de victuailles, annonce la couleur de son légendaire coup de fourchette. Chirac a de l’appétit, de la sympathie pour les péripéties de la vie. Il sait sa finitude dans la connaissance des vieilles civilisations, dégringolées d’une splendeur vers la décrépitude. Chirac est conservateur. Il est le gardien de la maison. Il garde le secret sur ses tuteurs d’aventure : Vadime Elisseeff, son chef d’école buissonnière, au Musée Guimet, et Vladimir Belanovitch, son instructeur de russe. Car Chirac apprécie le souffle des grandes largeurs, le vertige des dimensions continentales, la beauté des horizons planétaires : la Russie, l’Afrique, la Chine. Il cause à Poutine, trinque avec Eltsine dans la langue de Pouchkine. L’inculte Chirac, Facho-Chirac, Supermenteur, sait la vérité des œuvres d’art, connaît Kandinsky comme peu d’érudits. J’aime revoir Chirac, impatient, volcanique, nuque sous le capot, le nez dans sa quatre cent-trois Peugeot, trifouiller dans le cambouis anonyme d’un moteur réfractaire. Je découvre ici, en son mausolée désolé, abandonnées à de rares regards, deux figures Vili, d’artistes congolais, qui m’agrippent par les yeux et me cognent d’une bourrade dans le dos : une statuette magique, un chien d’errance tragique. De Pompidou, il a appris qu’on ne se couche qu’une fois. Chirac va mourir, est mort, nous évitant le pire. Chirac est grand par son refus téméraire des « malheurs de la guerre ». Le veto de Chirac au simplisme de Bush est sublime de panache. Cet homme, fêlé de l’intérieur, – qui ne s’aime pas –, livre à notre mémoire un sens énigmatique, saturé d’interrogations millénaires. L’immobilité du terminus l’a réveillé. Chirac est descendu du train de l’Histoire de France pour prendre le chemin de ses tribunaux. Le vieux président multiplie les petites enjambées en tous sens sans jamais beaucoup s’appesantir sur leur finalité. Les couches de secrets sont épaisses. Le Chirac reposé des palaces marocains fait oublier l’ancien baroudeur des palais républicains. Car il n’a pas toujours chaussé ses babouches d’amical grand-père de la nation. Il est couturé de partout. Il trimbale une longue histoire derrière lui. Un jour, dans une autre France, il y a très longtemps, il s’est extrait du noir anonymat pour s’imposer à Pompidou l’Auvergnat. Ce Corrézien à grand destin a fait des pieds et des mains, s’est donné un mal de chien pour décrocher la timbale élyséenne. Parvenu à demeure, propriétaire de la maison, Chirac tourne en rond. Il est embastillé dans les papiers. L’homme a besoin d’extérieur, d’exercices, de politique étrangère. Sans quoi, il s’enquiquine, maugrée, se tire une balle dans le pied. Trêve de blabla, il dissoudra l’assemblée. Sa gaucherie défraîchira la gauche. À long terme, l’idiot coup de poker devient un formidable trait de génie. Chirac scrute l’horizon. Il faut qu’il sorte, qu’il s’aère, qu’il serre des mains et remercie la famille de province. Il aime toucher la peau de paysan, la joue d’une jeune fille fraîche, la prendre par la taille et boire un coup de cidre. Avec toujours ce sot sourire sans joie, ce meurtrier regard d’insatisfaction de soi. Chirac trimbale sa grande carcasse comme un gregario à l’ouvrage dans l’Izoard. C’est à l’énergie, malgré les quolibets, qu’il va la hisser au sommet. Cet homme, aussi lent qu’expéditif, hésitant qu’impétueux, revient du diable vauvert, d’une sorte de mort politique clinique. Il travaille comme un nègre, se prépare d’arrache-pied. Chirac a collectionné les trophées. Il s’est forgé manu militari le plus fleuri des palmarès de la République. De Gaulle, Pompidou, Giscard et Mitterrand ont tous les quatre mesuré du coin de l’œil ce fougueux secrétaire d’État, ministre et premier ministre. Chirac se regarde sourire sur le mur des mairies. C’est un homme sans qualités, à la Musil, qui fuit l’étiquette et les effets de style. À l’histoire des manuels, Chirac préfère l’anthropologie des rebelles. Lisse de visage mais de culture irrégulière. Car il s’est interdit le faux nez de la puissance et les postures de la vanité. La volonté de cet homme seul saute aux yeux, agrippe le regard comme un phénomène atmosphérique. Cette rudesse au mal, cette ardeur à la tâche, cette furieuse envie d’en découdre masquent un souverain désarroi. C’est un homme d’habitudes que rassure la ronde des saisons. Il fait attention à l’ordre du monde, à la seule loi des émotions. Il leur obéit en soldat, charmé par ces choses de la terre qu’il relativise jusqu’au vertige. Cet escogriffe d’allure saccadée déplie sa haute silhouette de bipède précaire. Il figure l’homme à la mallette des cités grises. Ni Giscard, ni Mitterrand, aucun de ceux-là, n’arrivent à la cheville de Chirac. Il n’ignore pas la petite vérité d’humus, le dernier secret du terminus, l’humilité humaine et terreuse sous l’ultime pelletée, la mort, cette main qui rompt la poignée de l’autre. Chirac sait l’histoire tragique. Il ne cherche rien, pas même la trace de l’ancêtre sapiens. Dans les conseils d’administration, où chaque président se conforme à l’attirail et charabia du pontife, joue violemment au chef pour intimider sa secrétaire, on raille à l’excès l’homme aux grands pieds. Or l’homme aux grands pieds se fiche précisément des semelles, mais pas du vent. La poésie, il faut la taire, la terrer dans son sang, et vivre avec. Un soir de télévision, les yeux se perdent, son regard s’égare du sujet, dérive sans attaches. Une arrière-voix, comme on dit d’une fugitive saveur un arrière-goût, colore tout à coup les mots de sa gorge, rend ce phrasé rauque d’un père exemplaire, évoque l’âpre sonorité de tabac de Georges Pompidou. Chirac n’est propriétaire que d’un corps et d’une meute de souvenirs. Avec cela et rien d’autre, il a bricolé à peu près sa vie. C’est un candidat, un postulant à toute épreuve. Il s’efface du paysage à l’âge d’un cardinal à la retraite. Il ne sera pas du prochain conclave. Chirac voit de travers et n’entend plus guère. Il se voûte et même s’arc-boute. Il reste impénétrable comme un fragment d’Héraclite. C’est un bloc d’étrangeté, cuirassé d’un excès de familiarité. On le croit creux : il est rare. Chirac va débarrasser le plancher. Pas de trace. Pas de mémoires. On ne saura jamais rien de Jacques Chirac. On ne lira jamais les arrière-pensées du prompteur. On ne déchiffrera pas son bouleversant regard d’égaré. Chirac trimbale un visage de vieil histrion d’Hollywood. Chirac va déposer les statuts de sa boutique d’antiquités. Il va discourir sur l’Asie, bonimenter sur la Chine, fourguer des bibelots japonais. Pas du tout. Il va faire la planche dans l’océan indien, se noyer dans l’anonymat du luxe bourgeois. Chirac va s’estomper dans nos souvenirs. À moins qu’il ne squatte définitivement notre tête. On risque en effet de succomber au charme entêtant d’un Chirac encombrant. L’homme des foucades au Stade de France et des ruades en Israël ne lâchera rien sur son mystère. Il somme toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : il est blanc, candide, candidat. Chirac est un Poulidor vainqueur, sans stratégie voyante, sans intelligence criarde. On n’est pas près de comprendre ce savoir-faire d’improbable homme de la terre, de paysan ministériel à patois mécanique, de technocrate à mallette au know how de péquenot. On ne trouve pas ce genre d’énergumène sous le sabot d’un cheval. Son vieux peuple va devoir cravacher pour rattraper sa bévue. Chirac est un fils unique dont la seule boussole est un père magnifié. Il n’arrivera jamais à sa cheville. Aucune preuve ne suffit à ses yeux. L’introuvable Chirac loge sans doute quelque part, dans les parages d’un père inatteignable. Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, pages 42-46, juin 2018). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

jeudi 18 septembre 2025

Biscornu

Macron bis. Lecornu. On continue dans le biscornu.Ouste !

Vichysme de temps de paix

Dans ce pays, sans droite ni gauche, mais troué de l’intérieur par l’extrême centre, le récit national s’est vidé de son sang naturel. Il agonise, vit les minutes pitoyables de sa dernière extrémité. Extrême centre, extrême droite, extrême gauche. Les trois extrêmes n’aiment pas la France, se fiche comme d’une guigne de sa désespérance. Alexandre Sanguinetti, grognard du gaullisme historique disait, du haut de sa jambe de bois, que « le centrisme n’était qu’un vichysme de temps de paix ». Que dire, sacré bonsoir, du funeste extrême centre ?

vendredi 22 août 2025

Demos, l'interview

De quoi s’agit-il ? Les unes cherchent un vertige, d’autres une couleur, les troisièmes une sorte de néant, un vide suspendu au fil d’un style. Les écritures cherchent une sainteté au coin de la page, une aventure avec du rouge qui requinque une santé. Demos est un récit cousu des regards et des silhouettes heureuses de petites amoureuses. J’évoque leurs apparitions, le clignotement fugitif d’une séduction qui s’imprime à même une peau, en scarifie la mémoire avec les mots d’une vie. Je passe de l’une à l’autre dans le désordre des impasses. Je me rapproche des us et coutumes du terminus et d’une fin d’album. Le temps s’échappe de ma tête comme un dernier épithète. Ce récit composite, à l’image d’une vie, est un alliage de vrai et de faux. Demos est un nom de récréation, le mot grec qui me désigne à mes camarades de pain sec. Je m’assimile à la petite foule piaillarde du préau, celle des premiers mots, et dont j’oublie le grand et costaud Moreiro. Nul autre peuple que celui des tabliers gris ne m’a convaincu de sa prière. Il invente ici un sobriquet que je déterre de son secret. J’ai l’impression que Demos est une autobiographie en zigzags. J’y vois une vie qui se récapitule, comme un défilé d’hallucinations avant l’extrême-onction, avant le dernier sacrement du mourant. « Mes petites amoureuses », l’expression rimbaldienne, reprise par Eustache, j’aime en dessiner le visage, en fignoler les contours, en saisir l’intense vibration, l’exacte lumière d’une chair, la luciole qui éclaire une solitude, une chétive idiosyncrasie. J’ai voulu ce livre, écrit de manière suffoquée, écrit d’un jet de première nécessité, car il m’a guéri des hivers insatisfaits et de leur longue mélancolie. Il a soigné à la racine mes démangeaisons de rimes, dissuadé par la page mes grattages d’épiderme. J’ai su quoi faire de ma peau. Je vois bien que Demos ne répond à aucune question. Surtout pas. Disons qu’il vise à en découdre avec le point virgule, à taquiner l’italique comme on manie un gri-gri et que finalement il m’a ragaillardi. Juste ça. Demos est un rêve de havre, une écriture qui s’abandonne, « un moment parfait » qui me rappelle un transat au soleil, une mère qui guette un dernier sourire d’été. Et qui chante, de manière si poignante, dans sa gaieté mozartienne, une ritournelle, l’antienne qu’elle me destine et qui s’adresse au ciel : « Vous devriez venir. Vous savez, c’est le paradis ». Oui. Je persiste et renouvelle l’interrogation. Mais de quoi s’agit-il, au juste ? Demos est du temps volé au ressentiment. Il est fait d’instantanés, des visages et des paysages saisis sur le vif, que je chaparde au ressentiment. J’aime citer Flaubert, qui en patron des artistes met les points sur les i : « Ils sont mouchards faute de pouvoir être soldats ». Car ce livre-là, je l’ai écrit en troufion qui se coltine au front des émotions, en bidasse des tranchées de phrases. Avant la dernière pelletée, je voulais revoir des figures, des yeux bien au milieu, un regard de transit, celui de ces compagnes d’une nuit ou d’une vie qui ont échangé leur énigme avec la mienne. J’ai esquissé la trogne de vieux braves croisés en route, des bouilles impromptues qui se sont détruites, ou qui persévérèrent, perdues de vue, hors champ, sans que j’en sois instruit. Leur crânerie m’épargne le fracas ambiant des crétineries. Bref, avec Demos, je suis tombé sur un os. Qu’est ce qu’un livre ? Celui-ci, en l’occurrence. Le livre se dit l’ivresse, au féminin. Je sais que je l’ai écrit, qu’il m’a guéri, mais je ne sais plus très bien ce que j’ai écrit. J’ai la mémoire qui flanche. J’ai besoin de le relire. J'invente au besoin, mais je ne mens pas.

mercredi 20 août 2025

Prix Nobel

Prix Nobel, rosettes distribuées comme des sucettes, distinctions à répétition, les grandes personnes s’enrubannent de vanités diverses, briguent à l’envi ces honneurs flaubertiens qui déshonorent les misérables récipiendaires. En revanche, depuis Mai 68 et les diktats du petit bandit de Cohn-Bendit, les dignitaires du droit à la différence ont décidé d’exclure les gosses des préaux du festin scolaire de fin d’année : la cérémonie des prix. Ce rituel méritocratique, hautement républicain, distinguait l’excellence. Depuis près de soixante ans, une société de vieillards, drogués à la vanité, s’interdit d’encourager les enfants à bien travailler. Les adultes s’auto-congratulent, se gonflent de considération mutuelle, s’échangent les trophées de clinquante renommée. Les vieux envieux monopolisent les hochets, les détournent de leur objet, s’approprient tous les premiers prix. Les enfants regardent. Ils mesurent le burlesque de la vie de grande personne.

mercredi 13 août 2025

Après l’Hue-Eux, la nation

L’Hue-Eux se vautre dans le stupre du larbinat, se cantonne dans un misérable et souffreteux rôle de petits valets des empires nationaux. Hue ! ordonne un anonyme cavalier à sa poussive monture. Eux, ce sont les prétendus Européens, peuples dépossédés, agglomérés dans une bétaillère financière, agrégés dans une construction géométrique, une idolâtre vue de l’esprit dont les épiphanies de son ciel, ses apparitions irréelles se produisent en ses conclaves de Bruxelles. Cet amalgame de contrées, ce bric à brac européiste, cet équipage improbable tire à hue et à dia, s’agenouille au pied de l’âne Américain, se prosterne devant l’ogre Russe. Hue ! Le canasson de l’attelage est un modeste et laborieux percheron, infoutu d’aller de l’avant, infichu de galoper dans le sens des intérêts de ses peuples, incapable de traverser les rues de l’Histoire. Le rougeaud d’Amérique et le grisâtre cosaque imposent leur loi à la petite bande sans joie de Bruxelles. Après de Gaulle, la France a déserté ses origines, sa terre, son sol. Elle s’est fourvoyée dans l’itinéraire bis de l’abaissement, dont Bruxelles était la preuve par neuf, puis par vingt-sept. Elle s’est dégradée, a changé de qualité, s’est détériorée dans une médiocrité ordinaire de petits politicards rentiers et mercenaires. L’humiliation d’un peuple a suffisamment duré. L’affolant endettement qu’autorise l’application du bon élève allemand a provoqué l’incurie, favorisé l’impéritie. Elles conduisent à la cour du roi Pétaud qui règne aujourd’hui. Le déclassement de la France résulte de l’abandon de la nation. Les Etats-Unis, la Russie, la Chine sont des nations. En revanche, l’Hue-Eux, est un objet territorial mal identifié, une sorte de « machin » sans destin qui regarde passer les trains. L’Hue-Eux fait la démonstration cinglante que l’union ne fait visiblement pas la force. La force, justement, est une idée neuve en Europe. L’angélisme du Vieux-Monde laisse pantois. Sa logorrhée droitdelhommiste, morale en diable, l’a conduit à la faute professionnelle. Car enfin, le rapport de forces est le socle stratégique où s’exerce la légitime défense des intérêts d’un peuple, quel qu’il soit. Or l’Hue-Eux manque cruellement d’un peuple. Elle s’en soucie comme d’une guigne. L’expression « souveraineté européenne » désigne une douce rigolade, un mensonge éhonté, un leurre de quatre sous, un attrape-nigaud d’estrade électorale. Par hypothèse de travail, l’Hue-Eux tourne résolument le dos au peuple. Faire de l’Hue-Eux une nation exige de fusionner les peuples. On commencerait par les épousailles, hautement symboliques, de la Gaule et de la Germanie : la FrançAllemagne totaliserait pas loin de 150 millions d’habitants. Elle figurerait la première nation issue d’un mariage de raison. L’actuelle Hue-Eux a explosé en vol. Vol, j’entends larcin: on nous a dérobé la nation. Dès lors, la nation, si vilipendée par le passé, si guerrière en sa nature et ses querelles de bornage, est aujourd’hui d’une actualité criante. La nation est la seule, la dernière utopie de l’Europe.

samedi 9 août 2025

Quatrième de couverture

Demos est un petit nom de classe, un diminutif pour parler vite, aller à l’essentiel quand on m’appelle. J’y vois un signe d’affection, l’impérieuse injonction de me soucier d’un peuple, de veiller à ce qu’il vienne au gala des mots, ni en tribus identitaires, ni en foule en colère, mais en petite bande amoureuse, comme les échappés du dernier kilomètre, avec une même et convulsive splendeur en ligne de mire. Aucune égalité n’est requise quand on vise le luxe d’une banquise, quand les paysages sont silencieusement sauvages, quand les ciels rouges s’ébrouent avec les loups. Aucune égalité n’est respectée, quand on décide de coudoyer une invincible beauté, quand on endosse l’humilité du fol guerrier, quand on décide, une fois pour toutes, d’y aller seul. Aucun peuple. Aucun peuple ne suit. Aucun peuple ne cause au néant. Tous les autres mentent. Le livre, il suffisait de trois mots pour l’écrire : assuétude, épiphanie, nostalgie. Nous étions trois aussi, agenouillés au pied du lit, les coudes plantés dans l’édredon, une mère et deux fils, à réciter la prière journalière avant d’éteindre la lumière. Je me réveille. Je ne vois plus ma mère. Je questionne un mur. Qu’est-ce que c’est, au juste, qu’une prière ? D’une abyssale ignorance, saurais-je faire une espérance ? Je me souviens de la musique des préaux et j’entends la clameur qui me baptise tout haut Demos, du nom qui désigne un peuple hellène.