mercredi 20 juin 2018

Le paradis

Elle était centenaire dans ses artères. Aujourd’hui elle aurait cent ans pour de vrai. Depuis trois étés, elle est enfouie dans l’herbe échevelée. Elle se décompose dans une terre de cimetière, à gauche du portail à peinture écaillée, entre le muret mal ravaudé et le petit porche de la chapelle.
Elle aime le ciel bleu, le soleil qui pétille dans ses yeux. A la bonne saison, elle s’installe derrière sa maison. Elle stoppe la hâte dans un transat. Elle parle toute seule. Elle m’exhorte à franchir la porte. « Vous devriez venir, c’est le paradis ! »

lundi 18 juin 2018

L'amitié de mes genoux


Quels sont les auteurs qui sont vivants quand vous écrivez ?
Je dispose d’un carré magique. Il est constitué de Flaubert, Proust, Mandiargues et Chardonne. On les reconnaît à leur grain de beauté. Ils sont intouchables. Si jamais je perdais leurs traces, si jamais j’égarais leurs pages, je demanderais à Rousseau ou Chateaubriand de me venir en aide, de me prêter main forte. Ces grands écrivains sont mes anges gardiens. Rien qu’à les évoquer, je me sens protégé.
Comment pourriez-vous définir L’Amitié de mes Genoux, votre dernier ouvrage ?
L’Amitié de mes Genoux, c’est la suite ou le début de ce que j’ai fait antérieurement, je ne sais plus. Je l’ai écrit dans le même esprit que La Cicatrice du Brave.  Je crois que L’Amitié est la fille de La Cicatrice. C’est un bloc de style. C’est un travail de ciselure qui s’applique à ma figure. « Je me noie dans un verre de moi ».
Qui sont les protagonistes de L’Amitié de mes Genoux ?
Il y a des figures nouvelles que j’ai croisées dans ma vie et dont je n’avais jamais parlé jusqu’à présent : Le grand Hal, Farsa, par exemple. Il y a des personnages historiques que j’exalte : Chirac, Séguin, de Gaulle. Il y en a beaucoup d’autres qui traversent le récit, en  coup de vent, qui sont des éblouissements, des visions éphémères. L’Amitié de mes Genoux regorge de petits cailloux qui balisent un style, jalonnent un sentier d’écriture.
A quelle nécessité intérieure correspond L’Amitié de mes genoux ?
Il est un âge où la vérité est une dernière solitude, une sorte d’assuétude à l’authentique manière. Dans son Journal, Jean-Luc Lagarce, l’auteur dramatique, cible dans le mille, découvre le pot aux roses, passe aux aveux, d’une phrase lapidaire : « On dit la vérité ou on ne dit rien. »  Ailleurs, il précise : « Le style, il n’y a que ça de vrai ». Je suis d’accord avec lui.
L’Amitié de mes Genoux, c’est un autoportrait, l’écriture d’un visage sans cesse recommencée. Avec une identité éclatée : je suis ce que j’aime. Et personne d’autre.
Et vous aimez quoi, vous admirez qui ?
Dans mon livre, il y a des femmes fatales, des actrices de précipice : Ornela Muti, Lauren Bacall, Maria Schneider. Il y a Olga, Lucia, la plus belle fille du monde. Derrière le carré magique évoqué plus haut, je stocke en réserve un deuxième rideau composé de fins connaisseurs des mots : Céline, Bernanos, Gracq, Nimier, Michaux. Il y a aussi les imagiers, les artificiers de la lumière : Nicolas de Staël, Godard, Antonioni. Et puis les paysages qui sont des visages de jeunes filles, les villes qui sont des abîmes : l’Amérique, Budapest, Saint-Pétersbourg. Toutes ces beautés fugitives trouvent une hospitalité dans L’Amitié. Je les accueille volontiers dans ma maison de papier. J’aime et j’admire, pêle-mêle.
Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui ?
Je continue sur ma lancée. Je poursuis une obsession. Je suis engagé dans une narration morcelée, en forme de bribes de confession. Je récidive avec un livre qui s’appelle Dancing de la Marquise, en référence à Pierrot le Fou. J’ai aussi le projet d’un grand livre sur l’Italie, une sorte de carnet de voyage, qui serait le recueil des sensualités méditerranéennes. Un titre me vient à l’esprit : La Soie du Soir. Enfin, j’écris Fred. C’est un livre secret, un texte sauvage.

L’amitié de mes genoux est mon quatrième ouvrage publié. Il est disponible dès maintenant sur le site de l’éditeur 5 Sens Editions :

On peut aussi le commander dans toutes les bonnes librairies.

dimanche 17 juin 2018

Le livre de l'été, le vrai

L’amitié de mes genoux est la narration d’une randonnée, la confession en zigzag d’un fêlé de littérature. On y croise des gaillards au grand regard, des orfèvres ciseleurs de beauté, la reine mère la langue française. Ce livre ouvert est le sanctuaire d’un style.
Au goût, c’est bien meilleur qu’un gros livre de l’été qui aurait transité dans le sable mazouté d’une plage défigurée.
L’amitié de mes genoux, c’est le récit fin, exigeant, haut en couleur, d’un mâle blanc qui écrit bien. Il faut le lire à petites gorgées de mots, à l’heure précise où se dessinent les plus sublimes apéros.
L’amitié de mes genoux n’attend que vos yeux doux, s’impatiente qu’ils se posent sur la première de ses pages.
L’amitié de mes genoux est mon quatrième ouvrage publié. Il est disponible dès maintenant sur le site de l’éditeur 5 Sens Editions :

On peut aussi le commander dans toutes les bonnes librairies.

mercredi 13 juin 2018

Je dissous les pauvres

Hollan : « Manu, tu fais quoi avec les sans-dents ? »
Macro : « Je stoppe le curatif. On balance un pognon de dingue pour une bande de fainéants qui ne s’en sortent même pas. On se fait du mal avec les illettrés. Infoutus de se responsabiliser. Il faut arrêter de se complaire dans l’émotif. Oui, on supprime le curatif. Y en a qui ont des problèmes métaphysiques ? »
Sarko : « A tout blaireau sans thune, moi je dis : « casse-toi pauv’ con ! » Oui, pour que la France reste la France, faut que les riches restent, s’en aillent pas, mais faut que les pauvres se cassent vite fait. »
Pompido : « Arrêtez d’emmerder les Français avec des mesures édouard-philippardes. La bagnole est l’avenir de l’homme. A 80 à l’heure, on s’endort sur le moteur. Faut couper les pots d’échappement. C’est comme ça qu’ on rattrapera les Allemands. »
Charles de : « La réforme, oui ! La chienlit, non ! »
Macro : « C’est vrai. J’aime quand il parle, Charles. Les cheminots, ça traîne. On vire quand, Pépy ? »
Phil : « Tu n’y penses pas. Il a fait l’Ena, comme moi, comme toi, comme le renouveau Bruno. Il est Conseil d’Etat, comme moi. Pas possible. La révolution, oui. Le sabordage des grands corps, non. Arrête ta déconnade ! »
Hollan : « Faut accueillir les migrants avec empathie. Faut s’occuper des migrants plutôt que perdre son argent avec les sans-dents. Les sans-dents votent pas ou votent facho. »
Macro : « Tu déconnes pépère ! Les migrants ne sont pas des marcheurs. Ils flottent vers la Sicile. L’Italie sait les recycler. La mafia leur trouve de bons emplois. On a toujours besoin d’esclaves au noir. »
L’Auvergnat : « Les humanitaires n’ont pas le monopole du cœur ! »
Macro : « La séance est levée. Non, j’ai dit : « élevée ». Comme la CSG. Je dissous les pauvres aujourd’hui à midi. J’ai bien supprimé les SDF à Paris, à Noël dernier. Les gueux souillaient les trottoirs. Et ça, c’est de la poudre de perlimpinpin, peut-être ? Moi, je veux rentrer dans l’Histoire. Rompez ! »


mardi 12 juin 2018

On tripatouille les niouzzes

Il était un temps où le pouvoir vichyste appelait les résistants des « terroristes ». 
Où un jeune homme maurrassien,  plus tard élu à la magistrature suprême, était décoré de l’ordre de la francisque gallique.
Où le même ondoyant président barricadait dans son palais républicain une jeune fille adultérine. Où les redresseurs de vérité étaient punis à vouloir éventer un « secret ».
Où les hiérarques du pays persuadaient villes et campagnes que le nuage de Tchernobyl respectait le tracé des frontières.
Où l’Etat stratège s’entichait du diésel au point d'exonérer le précieux carburant de brutalités fiscales.
Beaucoup de balivernes en haut lieu s’attribuent l’intouchable drapé de nobles vérités. Le mensonge éhonté est une spécialité de nos méritantes majestés. On tripatouille les niouzzes : rumeurs, ballons d’essai, fuites orchestrées.
Bien qu’il s’en défende, je doute que l’actuel locataire de l’Elysée, fin lecteur de Machiavel, se dessaisisse des prestiges de la fausse nouvelle, s’interdise le plaisir de brouiller les pistes, renonce au privilège d’escamoter la vérité.

jeudi 24 mai 2018

Le Général de Gauche

Vert bouteille. Elle rutilait dans ses chromes. La Mercedes de l’oncle Hubert glissait en majesté sur l’asphalte clair. L’industriel jouissait d’une beauté irréelle. Il avait soixante-trois ans - « l’âge de Sartre » me confiait-il -, ressemblait à Gary Cooper. Il avait baptisé sa maison de bord de mer, Villa Alamo, à cause du film de John Wayne. Dans les restaurants, on lui réclamait des autographes, une brève signature, à montrer plus tard aux enfants.
Ce grand vieil homme m’impressionna, m’éblouit toujours, au point de demeurer, gravé dans la mémoire, un modèle à respecter. Il gara sa limousine à l’Alma. Nous étions cinq à nous extraire de l’habitacle : tante Jacqueline alias « la baronne du coton », mes  parents embringués dans la fête et moi, aussi de la partie. L’oncle Hubert aimait à naviguer, à regarder la mer. Ses yeux bleus fendaient l’obscurité d’une peau burinée, entaillée des plis du travail accompli. Il jouissait d’une criante légitimité plastique. Une sensuelle nature l’avait doté d’une beauté absolue, d’une figure de seigneur, d’une preste silhouette d’esthète, d’un rayonnement solaire de gentleman farmer. Mais il y avait de la bonté passive, de l’attention précise dans sa manière d’aller, de jeter ses mots à la volée, d’échanger un regard, une émotion dans la conversation. Nous avions longé le fleuve jusqu’au Petit Palais où la foule ondoyait par le vent et l’émotion du moment.
La veille, nous n’avions pas manqué le raout des fidèles. Sur le canapé où se serraient de jeunes hommes choyés des fées, j’entendais des phrases obligatoires, plombées de certitude, qui contrariaient mes désirs.
« De Gaulle est un dangereux homme. Il a gouverné avec les communistes. Il n’aime pas le capitalisme. L’argent lui fait horreur. C’est un homme de gauche. » J’abhorrais  d’instinct ces suppôts d’un libéralisme hautain. J’étais sonné par ce discours de haine à l’endroit du chef que j’aimais. Charles de Gaulle était un maître d’école, un professeur d’histoire. Il m’enseignait la langue de Flaubert. J’aimais le comédien qui monologuait en alexandrins, causait du pays comme d’un sujet racinien.  
A la Concorde, nous nous sommes mêlés aux cortèges, banderoles et mots d’ordre braillards. A la campagne, d’où nous venions, on appelait ça « la cohue ». On n’en menait pas large. On a monté les Champs-Elysées avec sérieux, application, comme une dernière étape de Tour de France, en peloton.
Le soir, à la télévision, j’ai vu Robert Poujade, mon préféré à cause de son talent oratoire, coincé entre Malraux et Debré, tous deux enfiévrés, éméchés, à moitié déjantés. A les observer, je m’en voulais d’un manque de ferveur. Je rougissais de mon  assiduité d’élève trop sage. Pas grave. J’étais la bleusaille d’arrière-garde. De Gaulle était remonté sur son cheval.

vendredi 18 mai 2018

Un peintre byzantin

Vent boudeur. Bourru s’il dure. La Provence me glace. Je me sauve. Je me fourre dans une peinture entre quatre murs.
Anne et Gustave se tiennent la main, honorent un père, un peintre byzantin qui sacralise la couleur.
Le musée d’Aix nous cale dans l’axe exact du luxe. Une lumière irradie la paupière.
Soixante-et-onze toiles. On chemine comme dans un album d’homme, un livre d’images saintes, pleines de pages peintes. Le soleil est sa dernière demeure. Il va mourir, se risque à sourire en grand coloriste.
Staël flanque des flaques d’éblouissement, fige un vertige d’ensoleillement, peint sa loi, une toile qu’il aime, plusieurs fois. Rien ne ment dans le dénuement. Les nus sont des nuages. Raconte rien, la peinture. Seulement la couleur, un rouge, peut-être une lumière qui bouge.
La cérémonie d’Aix est un sacre, le couronnement du peintre en sa maison vermillon. Les toiles cognent dans l’œil, tapent une nuque, commotionnent une trogne d’homme. C’est le bouquet final, d’une petite fille, d’un fils, sans artifice, les signes d’une piété au père émeutier, roi fulgurant, général de beauté.
Jeanne est une damnation, l’apparition d’une passion, le soubresaut du coquelicot, le début d’un nuage, le nu encore bleu, merveilleusement venimeux. Le destin est une main d’homme qui se donne d’instinct. Il est un âge où la vérité est une dernière solitude, une sorte d’assuétude à l’authentique manière.