jeudi 17 mars 2011

Attentisme bavard

Khadafi parade, se pavane, plastronne. Khadafi tient la dragée haute à la civilisation occcidentale. L'Onu, l'Amérique, l'Europe poussent des cris d'orfraie. Ils condamnent les exactions du cruel colonel. La morale est sauve. L'émotion des nobles nations se limite à des mots monotones. Ils pèsent peu face aux actes de l'autocrate de Tripoli. Le ministre français des affaires étrangères échoue à convaincre ses homologues de l'urgence d'une action. Les machineries démocratiques sont grippées. L'Europe manque de volonté. Ses grands prêches humanistes sont des prières de gentils enfants de choeur. L'attentisme bavard est un feu vert au massacre. La liste des morts s'allonge par-delà le rivage des Syrtes. Les bannières étoilées d'Amérique et d'Europe sont maculées d'un sang libyen.

mercredi 16 mars 2011

Lire Céline

Aragon ne tournait pas autour du pot. "Devant le génie, il convient que l'on se décoiffât". Pas besoin de kermesse républicaine. Juste un petit geste du béret.
M. Kéchichian s'attarde sur les écrits ignominieux de Céline. Il a raison. Pas facile de lui pardonner. Le docteur Louis Destouches est un salaud de la pire espèce, raciste pour deux, antisémite pour trois. Reste que la minuscule ordure est un géant de la littérature. Louis-Ferdinand Céline est un génie poétique. Il est "final" comme La Fontaine.
Inutile de célébrer l'homme ignoble, pas commémorable pour un sou. Inutile de bâcler des petites phrases sur l'immense styliste. Il faut passer à autre chose: il faut lire Céline. C'est un bonheur que nous réserve la vie. "Voyage au bout de la nuit", "Mort à crédit", "D'un château l'autre" sont trois somptueux chefs d'oeuvre. On n'en sort pas indemne. On en sort grandi. La beauté du texte exige un pieux respect.
Alors quand la République se mêle d'honorer ses artistes, il faut lui interdire l'accès à l'homme mauvais cloîtré derrière son oeuvre. Ne vaut la peine que d'aimer. Or avec Céline - et plus précisément ses grands livres - , on est récompensé au-delà de toute espérance. La littérature française rayonne en majesté. On déclame les phrases d'un magnifique écrivain. La voix s'étrangle. On est submergé par l'émotion.
Je lis "Mort à crédit". Céline raconte son enfance. Il fonce dans la langue, la défonce, tisse une dentelle délicate. Les mots sont des vitraux de poésie. Je suis accueilli en seigneur à bord du Folio. Céline s'admire écrire, s'émeut à ses souvenirs, se noie violemment, à pleine voix, dans "un sortilège de douceur". On ne quitte pas "Mort à crédit" comme ça. On est boxé dans les cordes. Le bouquin reste entre les mains. Il colle à la mémoire, s'imprime dans la chair, squatte le corps. On songe à Nora, la sublime noyée des mois de pensionnat. Nora règne sur une centaine de pages comme la plus éperdue des beautés égarées. On revoit Courtial à l'aube, troué dans la tête. "Non, mon oncle" sont les derniers trois mots de l'ébouriffant poème. Céline est expert en pudeur. Il y est question de la mort. En face. De la vie aussi.
Bref, on peut renvoyer la célébration de Céline aux calendes grecques, l'ajourner sine die. Pareilles péripéties importent peu. Il faut lire Céline illico presto.

Diagonale de l'avant-bras

Virée voiture. Diagonale de l'avant-bras. Volant d'une main et coude à la vitre. Papa est le chauffeur des années de splendeur. C'était le temps des heures sans peur. Il va droit, sourit dans le soleil pâle. Chemine vers la neige, les cimes et l'énigme. Papa conduit vers un avenir aux yeux bandés. On barbouille de souvenirs la blancheur des rêves.
Je le vois sur le balcon de l'Arbina, sentinelle à jumelles des variations du ciel. Papa interroge les augures. Je le revois à la boutique de Mélusine, la marchande de pierreries. Il s'aventurait dans les jours, au petit bonheur, ne demandant au présent qu'un simple bonjour.

mardi 15 mars 2011

Même pas peur

Ils vaquaient à leurs besognes. Ils ont péri au petit bonheur. Broyés, noyés, étouffés. Les survivants ont peur. Peur des répliques sismiques. Peur de la grande vague. Peur de l'atome. Ils ont peur du noir. Ils ont peur de la nature. Ils ont peur de leur culture. Peur de l'inconnu, peur de l'avenir.
"N'ayez pas peur !" nous enjoint la religion du Christ, nous exhortent les princes du monde. La peur ne se commande pas. C'est une secousse incontrôlable qui traverse un corps de chair. Elle paralyse le libre arbitre. Vaincre la peur est un travail de Romain.
"Même pas peur !" disent les petits garçons guerriers des cours de récréation. La peur animale ne se domestique que par la foi en soi et la confiance en l'autre. On sort de la peur par le rêve, par la fable des jours meilleurs, par un imaginaire d'espoir. On retrousse alors ses manches. On rassemble ses effets de roseau pensant, ses grigris de frêle parasite ici-bas. On se donne du coeur à l'ouvrage. La condition humaine s'exprime dans les yeux terrifiés du peuple japonais. Elle se lit, de proche en proche, dans le voyeurisme hébété de la communauté des hommes épargnés.

lundi 14 mars 2011

Carton gris

Rugby d'ennui, rugby puni. Les lignes arrière ressemblent au pack de devant. Le muscle dicte sa loi de plomb. Les trois-quart jouent arrêtés un rugby de tranchée. On dirait du jeu à treize. Ce rugby formaté, corseté, sans idée, assomme le public, enquiquine les joueurs eux-mêmes. Ils labourent la pelouse comme des percherons, des tâcherons d'usine. On rêve d'éclat, de générosité, de vivacité, de fantaisie, de jonglerie, d'espièglerie. Liévremont tourne en rond. Villepreux reviens ! Réinvente le beau jeu. Gros, lourds et maladroits, nos malabars d'opérette s'égaient sans joie sur le terrain. Après la débâcle australienne, le rugby tricolore est mort une deuxième fois à Flaminio. Samedi sur France 2, l'Italie - qui joue pourtant si peu au rugby - nous a infligé un mémorable camouflet. L'équipe qui, de bon coeur, se prive d'Imanol Harinordoquy, mérite son carton gris.

Le Japon au balcon

On remplace leurs prénoms par les éléments du monde. On débarrasse de notre mémoire Marine, Nicolas, Dominique ou Martine. On réordonne les priorités: terre, mer, air.
Au Japon, la terre sort de ses gonds. Au Japon, la mer déborde de l'horizon. Au Japon, l'air a un drôle de goût d'atome.
Nous sommes au spectacle, aux premières loges, à la télévision, au cinéma. Nous photographions l'horreur. Nous ne perdons pas une miette du déchaînement des éléments. Il y a les morts de la superproduction et les autres au balcon. Les voyeurs mesurent la petitesse des hommes à l'aune du fracas tellurique. Ils s'interrogent sur l'état des forces en présence. La tyrannie de la nature se rappelle au souvenir des oublieux productivistes. Pas d'échappatoire. Pas d'exil saoudien pour les dictateurs du monde, pour les ogres terrifiants de la réalité physique.

jeudi 10 mars 2011

Long courrier

Le passager de long courrier s'assied avec docilité. A droite les nuages, à gauche la ligne d'un voisinage. Avant d'embarquer, on farfouille dans le grenier des livres, on zigzague dans l'alphabet du rayon. On cherche le récit qui isole de la frénésie. On s'interroge sur la teneur en texte. On hésite entre la phrase vive du mémorialiste, le chant final du poète et le message de penseur.
L'humeur des hauteurs fixe l'orientation du vertige. J'extrais de l'étagère la cible d'un caprice. Ma main se porte sur l'écriture à la diable.