dimanche 19 octobre 2025
Il y a 41 ans, mourait Henri Michaux
Visage en forme de bosse de chameau. Visage de Michaux. Visage désert. Visage d’oncle Pierre. Visage de salaud. Hors photo. À moins de la voler au Collège : le cliché d’un Michaux sans chiqué, visage blanc de vieillard sur un banc, lunettes noires, les yeux vers l’intérieur. Visage d’oncle Pierre. Dévasté. Déplumé. Démâté. Lunaire. Visage d’après la guerre. Il est Belge et sans âge, longue carcasse d’escogriffe effacé. Sinistre et drôle.
Michaux confectionne des ouvrages dessinés à la plume. À lire original. Jamais dans une collection de vitesse, genre vide-Poche. Et puis la beauté qui terrorise, et le feu de la femme qui flambe. Michaux voit la chair en cendres, la vie en volutes, la souffrance d’un marin, raté d’avance, et les mots qui font signe de la main. S’entend Michaux. Vieux tromblon. Il écrit. Moins lourd qu’une brique, plus déchiffrable aussi : un livre. À quarante ans, vingt ans aller-retour, il écrivit de mémoire le récit du voyage, son carnet ethnique. Visages de Jeunes Filles, un texte lentement halluciné, une prose royale d’ivrogne, qui sèche au soleil. Michaux fait un petit travail miniature, sans y toucher, de son doigté de fée. C’est une sorte de cri crayonné, le croquis dernier cri de deux ou trois jeunes filles de la terre. Michaux est invincible quand il écrit la fin, et le début d’une femme. Il tient le fil et la fille. Voilà cet oncle Pierre qui entrebâille la porte étroite, ouvre grand la fatalité. Dans la chambre rose de l’univers, il voit l’écorchée vive à son lever. Il pressent la soldate, contemplée renégate.
Gracq évoque la saveur évanouie d’un chewing-gum. Il désigne ainsi la prose usée. Au détour de ses Lettrines. À la relecture, la fadeur d’un texte aimé déçoit sans pitié. Mais voici Visages de Jeunes Filles. Il garde son grain intact, sa peau de craie, sa cambrure primitive, sa sauvagerie.
Henri Michaux, de son ami le poète équatorien Alfredo Gangotena, aimait à rappeler les mots suivants : « Les murs tremblent, les feuilles aussi, je vous le dis, je vous l’assure, il y a quelqu’un qui saigne ici. » L’homme, l’orme centenaire, traîna sa carcasse en chasse d’images, de for intérieur, de visages, de ces nourritures pour l’œil qu’on appelle des paysages.
Aujourd’hui cent ans, du verbe entendre, Michaux joue à chat en vieux chien sous la terre. « C’est comment qu’on freine ? » Comme Bashung, Michaux se demandait. Michaux est hors photo, sauf pour le papier journal Libération, ce nom volé comme la photo, chapardé à de Gaulle. Hors photo, c’est-à-dire de coquetterie mahométane, à la Céline. Pas très chaud pour les clichés, Michaux. On songe à Deleuze : « Je nage la tête haute, hors de l’eau, pour bien montrer que je ne suis pas dans mon élément ». Sauf, qu’à l’image de Madame Michu, mercière à Angoulême, Monsieur Michaux a vécu pharmacien, on n’est pas sûr de Carpentras. Quelque part où le paysage ne donne pas toute sa mesure, où les couleurs restent en dedans. Il s’amusa de quelques phrases. Mais Michaux nous dit à peu près ceci. Je suis conservateur. Parce qu’un secret, je le garde.
Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018, pages 53/55).
L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html
vendredi 17 octobre 2025
Refaire le coup de Notre-Dame
En haut lieu, on est dans l’embarras. La fin de mandat approche. Le président s’énerve, additionne, pose une retenue, calcule, recompte. Le bilan, même falsifié, ne mérite pas d’autre destin que le dépôt. Calamiteuse fin.
Une éclaircie soudain colorie l’œil du souverain : sa reconstruction manu militari de Notre-Dame. Refaire le même coup. Il suffit d’un petit mégot d’Arabe sur un chantier. Dans sa tête, il songe à des voitures béliers, à des drones en escadrilles, il les superpose à la Tour Eiffel, à l’Arc de Triomphe. Il voit la superproduction du désastre, un peu comme Flaubert imagine « Salammbô ».
Aussitôt, il ordonne à Nunez et Vautrin – les ministres du moment – de larguer en pleine nuit des milliers de drones sur la grande girafe de fer, d’expédier des convois entiers de voitures béliers à l’assaut de l’Arc de Triomphe. Moins d’un an et demi après, le stable président inaugure la Nouvelle Tour Emmanuel, mille fois plus belle que le tas de ferraille de Gustave. Dans la foulée, Christo l’emballeur, presque centenaire, dévoile de son grand drap au buste imprimé du président, un Arc de Triomphe rénové, plus flamboyant et plus guerrier que jamais.
Nous sommes en avril 2027. Macron réalise in extremis la passe de trois : Notre-Dame, la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe. Il rentre dans l’Histoire comme le plus véloce bâtisseur de tous les temps.
samedi 11 octobre 2025
Le maquignon de Matignon
Lecornu est nu, comme son roi. La bobine de Lecornu n’est pas banale, comme on le pense à première vue, mais paradoxale.
La bouille du champion des tambouilles, son poil noir clairsemé, ses épais sourcils circonflexes, l’œil sombre du maquignon, moine et soldat, bref tout le haut de visage de Lecornu inquiète comme la tête à ressort d’une sorte de Carlos Ghosn furibard, sortant de sa malle de fakir, emmêlé dans ses bobards.
Mais à partir des joues, le paysage change. Lecornu essaie de cacher qu’elles sont dodues comme un fessier entre deux chaises. La trogne s’apaise, s’arrondit dans un physique de comédie, évoque un faciès de cinéma burlesque, une binette d’amuseur public d’un vieux temps paysan, à la Fernand Raynaud.
Lecornu joue le sketch du « 22 à Asnières », bouche et cravate de travers, quand il amadoue au bout du fil ses acolytes de barguignage. Après quoi, il cause au peuple comme on taille une bavette à la buvette. A la sauvette. En flagrant délit. D’où la fuite express du maquignon de Matignon. Mais il revient aussitôt comme un vendeur ambulant de tour Eiffel. Lecornu 1, 2, 3. Lecornu fait un soleil, lâche son commerce éphémère, voltige par-dessus le guidon de sa trottinette. Quand donc, sacré bonsoir, les boutiquiers rangeront-ils leur camelote pour de bon et débarrasseront-ils le plancher de notre pauvre nation, notre bien commun, Sébastien ?
Alberto Giacometti est né le 10 octobre 1901
« Brûlante, épaisse, présente humanité de Giacometti. Tignasse ébouriffée, feulement rauque d’une voix sans loi, visage labouré par la nuit. Humilité dit Genet. Humus, homme de la terre, né d’elle, et sous les pelletées.
La main de Giacometti sculpte, lacère la pierre, scarifie un corps, une chair de plâtre, ébauche une tête. Fragile tête de préhistoire humaine, de vieil animal à écailles. La tête insaisie, comme l’infini d’un ciel. Visage qui s’échappe comme le galop d’un cheval. Visage dans sa nudité. Giacometti exprime le cri radical de Lévinas. Il exhibe ses doigts au travail comme des quartiers de soleil. Il ne baisse pas la tête. La regarde en face. Il la re-garde, la garde deux fois, la garde pas.
Giacometti chiade les encoignures de la matière, reproduit des scalps en figurine, brandis à bout de piques. Tête d’épingle métaphysique, tête d’allumette qui flambe dans le néant. Giacometti, bougre d’artiste à trogne flagrante, arpente l’atelier de moine aventurier, en personnage de La Strada. Percheron de l’exacte beauté, Giacometti secoue l’encolure. A cause des mouches sur le visage, sur le dessin. Dénégation de la lèvre, compassion aux yeux rougis, brumeuse lumière de tabac gris qui rayonne en dedans. Arte nous transmet à la Saint Habib le digne bonsoir d’Alberto. Charme sans mièvrerie, charme de chevalerie.
C’est le magnétisme d’un feu de broussailles, en plein désert et paysage de rocailles. Main de Giacometti qui manie, maniaque. Main qui touche, intacte. Sortilège d’une sculpture pascalienne, dont les gestes esquissent la frêle tige humaine, le crayonné d’un roseau pensant. Vrai génie de la simplicité. »
Ce texte est extrait de « Le type d’Antibes » (5 sens Editions, juin 2024, pages 38/40).
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/560-le-type-d-antibes.html
vendredi 10 octobre 2025
Demos, entre les lignes
L'Oiseau Hennissant a lu "Demos". L'ouvrage qui vient de paraître est publié chez 5 Sens Editions.
https://catalogue.5senseditions.ch/.../rec.../625-demos.html
"Dans le désordre des impasses..."
"Notre ami Christian de Maussion vient de publier aux Editions 5 Sens un petit livre insolent et tendre qui a pour titre Demos. Pour parler de tout et de rien, du temps qu'il fait, du temps qui passe, du temps perdu.
Les "petites amoureuses" ne sont autres que des pages, des pages que l'on savoure, et que l'on tourne. Comme on repose un verre vide. Sur une terrasse de Palerme ou d'ailleurs.
Cela ressemble à une "autobiographie en zigzags" dit l'auteur, et pourtant c'est autre chose. Mais quoi ?"
Nicole Lombard (L'Oiseau Hennissant, revue littéraire trimestrielle, n°19, automne 2025)
lundi 6 octobre 2025
Macron à Matignon
Je verrais bien Alexis Kohler à Matignon. Plus proche encore de lui et plus diplômé que Lecornu.
Si d'aventure il échouait, Macron peut alors jouer son va-tout: se nommer lui-même premier ministre et cumuler l'Elysée et Matignon. Une première.
Il entrerait dans le livre des records. Macron à Matignon, mais pour de vrai, cette fois. Pas un clone.
Il est entouré d'une bande d'incapables. Il faut qu'il fasse tout lui-même.
samedi 4 octobre 2025
La septième compagnie
Macron ne sait plus où il habite. Il a quitté le pays. Il gîte en son luxueux jet. Désormais à l’année. Il erre sur la planète, dans les nuages, à son hublot d’aéronef, occupe son temps de mandat à survoler les capitales. Il attend comme nous tous qu’on en finisse.
Il joue la mouche du coche, bourdonne à l’oreille de ses confrères de ramdam, parle dans le désert ou bien de Badinter, change de gouvernements fantoches comme de paradigmes qui clochent.
Les gouvernements burlesques se succèdent, s’embourbent dans des stratégies de tenaille qui évoquent la glorieuse « septième compagnie » du regretté Robert Lamoureux.
Où est-elle donc passée, celle-là, cette satanée équipe ministérielle ? Le rôle du sergent Chaudard est tenu par Lecornu, brave type désarmé qui obéit le doigt sur la couture. C’est un soldat zélé, visionnaire de budget, obsédé par la rupture – c’est le mot « révolution » de Macron qu’on a recyclé pour l’occasion. Les premiers ministres sont forcément des deuxièmes couteaux. Les mimiques en caoutchouc, ses joues de trompettiste, rappellent le comique troupier de l’inénarrable Fernand Raynaud.
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