mardi 12 juin 2018

On tripatouille les niouzzes

Il était un temps où le pouvoir vichyste appelait les résistants des « terroristes ». 
Où un jeune homme maurrassien,  plus tard élu à la magistrature suprême, était décoré de l’ordre de la francisque gallique.
Où le même ondoyant président barricadait dans son palais républicain une jeune fille adultérine. Où les redresseurs de vérité étaient punis à vouloir éventer un « secret ».
Où les hiérarques du pays persuadaient villes et campagnes que le nuage de Tchernobyl respectait le tracé des frontières.
Où l’Etat stratège s’entichait du diésel au point d'exonérer le précieux carburant de brutalités fiscales.
Beaucoup de balivernes en haut lieu s’attribuent l’intouchable drapé de nobles vérités. Le mensonge éhonté est une spécialité de nos méritantes majestés. On tripatouille les niouzzes : rumeurs, ballons d’essai, fuites orchestrées.
Bien qu’il s’en défende, je doute que l’actuel locataire de l’Elysée, fin lecteur de Machiavel, se dessaisisse des prestiges de la fausse nouvelle, s’interdise le plaisir de brouiller les pistes, renonce au privilège d’escamoter la vérité.

jeudi 24 mai 2018

Le Général de Gauche

Vert bouteille. Elle rutilait dans ses chromes. La Mercedes de l’oncle Hubert glissait en majesté sur l’asphalte clair. L’industriel jouissait d’une beauté irréelle. Il avait soixante-trois ans - « l’âge de Sartre » me confiait-il -, ressemblait à Gary Cooper. Il avait baptisé sa maison de bord de mer, Villa Alamo, à cause du film de John Wayne. Dans les restaurants, on lui réclamait des autographes, une brève signature, à montrer plus tard aux enfants.
Ce grand vieil homme m’impressionna, m’éblouit toujours, au point de demeurer, gravé dans la mémoire, un modèle à respecter. Il gara sa limousine à l’Alma. Nous étions cinq à nous extraire de l’habitacle : tante Jacqueline alias « la baronne du coton », mes  parents embringués dans la fête et moi, aussi de la partie. L’oncle Hubert aimait à naviguer, à regarder la mer. Ses yeux bleus fendaient l’obscurité d’une peau burinée, entaillée des plis du travail accompli. Il jouissait d’une criante légitimité plastique. Une sensuelle nature l’avait doté d’une beauté absolue, d’une figure de seigneur, d’une preste silhouette d’esthète, d’un rayonnement solaire de gentleman farmer. Mais il y avait de la bonté passive, de l’attention précise dans sa manière d’aller, de jeter ses mots à la volée, d’échanger un regard, une émotion dans la conversation. Nous avions longé le fleuve jusqu’au Petit Palais où la foule ondoyait par le vent et l’émotion du moment.
La veille, nous n’avions pas manqué le raout des fidèles. Sur le canapé où se serraient de jeunes hommes choyés des fées, j’entendais des phrases obligatoires, plombées de certitude, qui contrariaient mes désirs.
« De Gaulle est un dangereux homme. Il a gouverné avec les communistes. Il n’aime pas le capitalisme. L’argent lui fait horreur. C’est un homme de gauche. » J’abhorrais  d’instinct ces suppôts d’un libéralisme hautain. J’étais sonné par ce discours de haine à l’endroit du chef que j’aimais. Charles de Gaulle était un maître d’école, un professeur d’histoire. Il m’enseignait la langue de Flaubert. J’aimais le comédien qui monologuait en alexandrins, causait du pays comme d’un sujet racinien.  
A la Concorde, nous nous sommes mêlés aux cortèges, banderoles et mots d’ordre braillards. A la campagne, d’où nous venions, on appelait ça « la cohue ». On n’en menait pas large. On a monté les Champs-Elysées avec sérieux, application, comme une dernière étape de Tour de France, en peloton.
Le soir, à la télévision, j’ai vu Robert Poujade, mon préféré à cause de son talent oratoire, coincé entre Malraux et Debré, tous deux enfiévrés, éméchés, à moitié déjantés. A les observer, je m’en voulais d’un manque de ferveur. Je rougissais de mon  assiduité d’élève trop sage. Pas grave. J’étais la bleusaille d’arrière-garde. De Gaulle était remonté sur son cheval.

vendredi 18 mai 2018

Un peintre byzantin

Vent boudeur. Bourru s’il dure. La Provence me glace. Je me sauve. Je me fourre dans une peinture entre quatre murs.
Anne et Gustave se tiennent la main, honorent un père, un peintre byzantin qui sacralise la couleur.
Le musée d’Aix nous cale dans l’axe exact du luxe. Une lumière irradie la paupière.
Soixante-et-onze toiles. On chemine comme dans un album d’homme, un livre d’images saintes, pleines de pages peintes. Le soleil est sa dernière demeure. Il va mourir, se risque à sourire en grand coloriste.
Staël flanque des flaques d’éblouissement, fige un vertige d’ensoleillement, peint sa loi, une toile qu’il aime, plusieurs fois. Rien ne ment dans le dénuement. Les nus sont des nuages. Raconte rien, la peinture. Seulement la couleur, un rouge, peut-être une lumière qui bouge.
La cérémonie d’Aix est un sacre, le couronnement du peintre en sa maison vermillon. Les toiles cognent dans l’œil, tapent une nuque, commotionnent une trogne d’homme. C’est le bouquet final, d’une petite fille, d’un fils, sans artifice, les signes d’une piété au père émeutier, roi fulgurant, général de beauté.
Jeanne est une damnation, l’apparition d’une passion, le soubresaut du coquelicot, le début d’un nuage, le nu encore bleu, merveilleusement venimeux. Le destin est une main d’homme qui se donne d’instinct. Il est un âge où la vérité est une dernière solitude, une sorte d’assuétude à l’authentique manière.

mardi 8 mai 2018

Patrie, Europe et bouts de langage

Le peuple s’en tape, des start-up. Il s’agrippe à sa banderole. Car il est mal encordé, pendu, balloté, sans écho du premier de cordée. Il se balance dans l’existence sans espérance. Il n’a d’autre amertume que de vouloir de la thune. Il sait que les espèces sont les seules déesses à vénérer, les seules idoles républicaines d’où viennent le lien, la relation souveraine avec moins de peine à finir une semaine. On sera heureux avec un tas d’euros. On s’assoit dessus et on regarde la rue, la loi, avec des yeux de petits bourgeois.
Le peuple revendique du fric, réclame un surcroît d’âme. Le stagiaire devient Jupiter. Il prend l’autocar ou la fusée de Musk pour une destination céleste. Manu dit militari, ou Giscard dit le petit,  s’extrait d’une glu APL, décolle d’une rue à querelles, survole en drone un royaume. Tombe bien. La hauteur fait croire à la grandeur. Manu règne en visionnaire à bord d’une montgolfière. Il voit les besoins de la glèbe, la nécessité d’un grand dessein.
Beltrame a hérité de l’exact patronyme. Manu lui chipe sa belle âme. « Patriote » est un label « bankable », à valoriser dare-dare dans les écoles. L’épithète est époussetée. On la dépoussière de sa ringardise. Au détriment des vieux gangs de « militants » qui marchent les pieds en dedans.
Le chef des armées cause à la patrie. « Riot » signifie « émeute de rue ». « Patriote » veut dire : « pas de ça chez nous ». Manu, qui n’est pas catalan, parle anglais naturellement. Je le vois sauter sur sa chaise comme un cabri : « Patrie, patrie, patrie ! » J’ai la chair de poule. Macron promet le grand frisson.  La séquence à venir multipliera les  bouts de langage et les éléments de boniment  sur « L’Europe ». L’Europe des patries et l’Europe supranationale. En même temps.

dimanche 6 mai 2018

Les événements de Mai 68

J’en retiens deux qui, à mes yeux, sont destinés à demeurer longtemps. Un écrivain qui meurt, une actrice à l’affiche. On enterre un homme qui s’appelle Chardonne. Pas un chat dans les cinémas. Le spectacle est dans la rue.
Dans Matinales, Jacques Chardonne vend la mèche : « On veut une neige fraîche où personne n’a encore marché ». Je crois en la phrase parfaite. Je lis Chardonne comme je prie la Madone. C’est « un maître à vieillir » disait Morand, un autre dur à cuire. Edmond Jaloux parla d’ « une prose argentée ». « On ose à peine lire, à peine toucher ces pages, de peur de disperser cette poudre irisée ».
C’est une reine. Elle était née le jour des rois. Resnais sort « Je t’aime, je t’aime » dans des salles désertées. Olga Georges-Picot est une brûlure brève, l’actrice d’un film, dont la fugitive beauté ravive l’écho. La star est une diablesse d’une espèce rare. Une comédienne révèle en pleine lumière sa féminité de feu. « La peur, c’est quand on a chaud ; la terreur quand on a froid. »
Les événements de Mai 68 se résument à deux artistes sublimes, anonymes : un vieil homme  que personne ne lit, une fille, la plus belle du monde, qu’on ne regarde pas.

lundi 30 avril 2018

Moi de Mai

Les images d’archives se mêlent aux souvenirs de jeunesse. Mes habitudes scolaires sont contrariées. Je terminerai ma seconde sans prix d’excellence. La cérémonie annuelle de la salle des fêtes d’Argentan a été ajournée. La méritocratie républicaine est vilipendée. Mes premiers accessits ont du plomb dans l’aile. Les profs parlent d’autre chose. Ils commentent les journaux. On parle sur la parole. De Gaulle se saisit de son képi. Un petit bandit à patronyme allemand joue au con. Mon père s’interroge. Le prof de français courtise une lycéenne. Je découvre France Observateur en salle de lectures. Une photo s’impose : Camus, cigarette aux lèvres, rédacteur en chef de Combat, Malraux, Baumel. L’homme était révolté en mai 68. Moi, je suis désorganisé. Les cours sont suspendus. Je regarde Cinq  Colonnes à la Une. Les gens s’expriment avec ferveur. Ils attachent du prix aux mots qu’ils prononcent. La télévision ignorait la publicité. Son monde, noir et blanc, se prêtait au manichéisme ambiant. La seule photographie qui m’ait ému reproduit le visage effaré d’Arthur Adamov. Il fait beau et j’aime le tennis de Rod Laver.
Cinquante années ont passé : Jouhandeau avait raison. Les insurgés se sont rangés dans les tiroirs de la société. La consommation a supplanté toutes les religions. Le monôme de Nanterre accéléra le règne de la matière. Il liquida l’esprit de résistance. De Gaulle s’effaça des mémoires. On se passionna pour la chienlit et la culture des pissenlits. Les filles des pavés s’alignèrent sur les plages en émeutières dépoitraillées. La contestation toucha l’autorité du soutien-gorge. Mendès-France est embringué à Charléty. Plus tard, la droite s’entichera pour rien d’un grand polytechnicien. La gauche trouvera son tonton de province.
On ne pardonne pas à mai 68 son inculture décomplexée, son mauvais goût terroriste. « Plus jamais Claudel ! » est un cri de bêtise, un slogan vengeur qui fait peur. Le petit bandit à cheveux rouges s’est reconverti dans le catéchisme vert. Geismar a fait carrière de fonctionnaire. Sauvageot n’a pas laissé d’écho. Le triumvirat n’a pas survécu à son bref chef d’œuvre. Malraux parla de mômerie. Avant de s’en aller pour de bon, de Gaulle traduisit le charabia des « enragés » en réforme d’Etat : suppression du Sénat, décentralisation. De Gaulle faisait la révolution à coup de référendum. Le conservatisme de tous les émeutiers et familles de révoltés réunis torpilla l’audace du vieux général. De Gaulle soliloque avec lui-même. « Je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi ». On est loin du verbiage d’assemblées générales : deux lignes sublimes. De Gaulle prend ses cliques et ses claques, regagne Colombey, s’invite chez Franco, longe la mer d’Irlande. De Gaulle s’affaisse sur sa table de bridge. Mai 68 a fait son travail de bûcheron. De Gaulle est mort. Malraux écrit Les chênes qu’on abat (Gallimard, 1971).
Dans Un siècle débordé (Grasset, 1970), Bernard Frank regrette que Cohn-Bendit soit un « nom de machine à laver ». Autrement dit, un nom à coucher dehors. Délit de patronyme ? Le talentueux littérateur pressentait un déferlement consommatoire post-soixante-huitard.
Mai 68 ne faisait que commencer. La liberté revendiquée plébiscita l’économie de marché. Un libéralisme décomplexé s’introduisit dans la brèche. Les aspirations libertaires infléchirent l'évolution des moeurs. Macron, deuxième Giscard de la dynastie, se réclame aujourd’hui du modèle autoritaro-centriste. Les start-up se substituent aux sit-in. A sa manière publicitaire, l’auteur de Révolution (XO Editions, 2016) s’approprie une posture, figure « l’imagination au pouvoir ». Comme à l’accoutumée, sensible aux couleurs marketing qui brillent, le petit rouquin des barricades applaudit « Manu » militari. Il est vrai que Dany le Rouge a désormais l’âge de rejoindre « Charlot au musée ». Moi, de Mai, je n’avais de rouge que les joues.

vendredi 27 avril 2018

Carmet et Darroussin

Il a discipliné sa tignasse argentée. Il est habillé pour les caméras. Il est rieur pour deux. Il est confus, désordonné, gouailleur à toute heure. C'est un copain de bistrot, partageur de petits bonheurs, amateur d'ivresse et de paresse.
Borloo griffonne sur la table un projet bâclé comme Picasso dessinait d'un trait sur une nappe de café. Il y croit sur le moment, moyennement, pas vraiment. A d'autres voisins de table, il barbouillera d'autres figures, en géomètre de fantaisie.
Cette fois-ci, c’est un joli rapport, radieux sur les banlieues, pourvoyeur d’amitié dans les quartiers. Notre grand Darroussin fera lire le travail de jeune énarque à d’autres, les siens. Borloo est un alliage joyeux, fait d'une humanité burinée à la Carmet et d'obscurités langagières à la Rocard.