vendredi 27 mars 2020

Lettre à Nicole

On peut imaginer que tous les jours soient des dimanches, que les semaines aient sept jeudis, que les calendriers soient déréglés. Mais les cycles de la nature tiennent bon. Même un peu réchauffée, la ronde des saisons persiste. Le soleil, quand il se lève, salue la compagnie avant de se coucher.
Pour l’heure, les livres et l’écriture sont mes bols d’air. La musique aussi, Sviatoslav Richter. Hélène se sent plus oppressée par la captivité. 
La petite Constance est très heureuse à la campagne. Son père est devenue à moitié menuisier : il lui a taillé une petite table à ses dimensions, pour commencer. Sa mère lui fait des gâteaux dont elle raffole. 
Côté Marquise, Laure Fardoulis, auteur de plusieurs romans chez Losfeld et Nadeau, m’a envoyé deux mails qui m’ont touché. Elle a aimé mon bouquin et l’exprime bien dans ses mots. C’est la fille d’un poète renommé, figure du Surréalisme. Je l’avais croisée, il y a trente-cinq ans, je l’ai retrouvée sur Facebook. 
Mais ce qui me soucie le plus, c’est un sentiment d’humiliation. Notre pays est humilié. L’incurie, les menteries, l’impéritie de nos princes provoquent en moi une vraie colère. Je suis indigné. J’ai joint un texte récent que j’ai diffusé sur les réseaux sociaux. Il dit ma révolte.
Nous pensions à vous deux, exilés dans les hauteurs, dans la splendide solitude de Nasbinals. Je suis à moitié rassuré. A vous lire, il est problématique de se ravitailler, même chichement. Nous sommes cloîtrés, « jusqu’à nouvel ordre ». C’est le message fort de nos petits despotes.

jeudi 26 mars 2020

Il était une fois l'indépendance

A l’époque, on pouvait musarder sur les grands boulevards, cheminer en forêt sans crainte d’être contaminé par un gendarme, se terrer à Colombey pour travailler d’arrache-pied, écrire des Mémoires sans jamais les finir.
A l’époque, le Général était maniaque, économe des deniers des ouvriers. Il coupait le sifflet des roquets du marché, éteignait l’électricité des bureaux, salles et cagibis du palais. C’est un homme debout qui saluait l’anonyme labeur avant d’aller se coucher.
On se souvient que ce fils d’enseignant montait sur ses grands chevaux quand les sots à l’assaut manquaient à son serment, négligeaient d’être indépendants. Charles avait l’obsession de la grandeur d’une nation.
A qui mendie des lits, il exprime un mépris. Au pays appauvri par son incurie, au pays quémandeur de masques de chirurgie, il rappelle la grande querelle d’une vie. A son improbable chefferie d’épicerie, il rafraîchit la mémoire, martèle que seule la liberté qu’il a conquise a durablement du prix.
Du temps de Charles, nous étions libres, nous habitions sur la hauteur, nous dominions l’horizon. En ces matins de geôle sans gel pour les mains, en ces heures de pouvoir « transparent » où le prince ment allégrement, je songe à Péguy, à cette phrase de jadis sur une image de première communion : « Le génie n’apparaît nulle autant que dans le petit détail poussé ».
Charles presse l’interrupteur, coupe la lumière, tous les soirs. Une obsession le taraude, c’est la nation qui le tenaille. A longueur de temps désormais, je me lave les doigts, paume et poignet. Mais je n’arrive pas à me défaire d’une tache qui persévère, du masque illusoire de Jupiter.

mardi 24 mars 2020

Un châtiment de chauve-souris

La guerre d’hier, c’était des jeunes gens désignés au casse-pipe, des fils à découvert sacrifiés par des pères dans leurs bunkers. La guerre d’hier, c’était une hiérarchie des générations. Les pères la déclaraient, les fils l’accomplissaient.
La guerre d’alors touchait les corps des poitrails forts, ciblait une bleusaille sur les champs de bataille.
Notre guerre sans visible adversaire, notre guerre sans imaginaire, jette au combat de vieux soldats de dispensaire. Notre guerre est mal nommée puisqu’elle épargne le feu des balles à sa jeunesse, jadis massée devant la mitraille, classe d’âge saignée des villages. L’ennemi sans physionomie achève les vieux tromblons sans horizon. Il éclaircit la société de ses plus fragiles pensionnés, de ses vieilles tiges parasites.
La guerre. Ahaner, répéter six fois le mot, n’en multiplie que l’écho. Une métaphore désaccordée brouille la vérité des faits, ajoute à l’injustice du maléfice. A ma manière, je suis médecin, toubib d’un dire incertain. Je veux rétablir.
Une épidémie n’est pas une guerre. Elle fait sourire nos militaires. Le virus abrège les jours de vieux gugusses, en précipite le terminus. C’est un châtiment de chauve-souris qui tue des cheveux gris.


lundi 23 mars 2020

Il était une fois un lieutenant colonel

« Le lieutenant colonel sait quoi faire, décider sans collégialité, dans l’immédiateté. Le lieutenant colonel a des ailes. La terreur ne lui fait pas peur. C’est un chef de ferveur : il est à l’œuvre. La poésie d’Ezra Pound lui indique la direction du pays : « Si légère est l’urgence ».
Le lieutenant colonel se livre à l’ignoble forcené du mal, arrache la caissière des griffes du furieux animal. Acte anti-économique, par excellence. Acte christique.
Le lieutenant colonel est seul, infiniment seul, premier et dernier de cordée. Avant d’expirer, il prie sa patrie. Il écrit avec son sang le chef d’œuvre d’une vie, le récit fondateur de notre temps. C’est un livre de résistance, le traité d’une grandeur, l’évangile gaullien d’un admirable gendarme.
La rébellion du lieutenant colonel n’est rien d’autre que de servir une nation, d’honorer sa mission. Elle a le style des beautés les plus pures, des fulgurants chants d’amour, insoucieux des périls de bravoure. »

C’était, il y a deux ans. Arnaud Beltrame, un 24 mars. Les enfants, on regarde maintenant. On regarde l’admirable gendarme.

(Fred, 5 Sens Editions, 2019, page 6)

L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :

https://catalogue.5senseditions.ch/fr/belles-plumes/295-fred.html

Noli me tangere

On les encage. On les soigne de la rage. Les enfiévrés sont en nage. Les pas d’âge meurent à pas d’heure. Les sachems en bonne santé tiennent le haut du pavé. On espère des experts. On a confiance dans leurs croyances. Les uns partent à l’île de Ré, les autres parent au plus pressé. Les lendemains, on s’en lave les mains. Le boniment de Salomon est un jugement de Pilate. On attend les masques comme Godot dans les hôpitaux. Mais on perd le fil des priorités, on oublie la nécessité de l’âge-pivot.
Chez nous, on y est. Ce n’est pas faute de l’avoir réclamé. Je suis chez moi. A demeure. Avec des livres autour des doigts. Mes boucliers sont des Pléiade. Du balcon, je vois la bataille. La foule de rues a fait l’objet d’une coupe rase. Aucun tronc de trottoir ne rappelle les corps de piéton. Le macadam luit d’absence d’hommes. Nul ne songe à replanter l’espèce, à reboiser l’espace.
Noli me tangere. La négresse de caisse dénombre les pièces jaunes, me tend un ticket, la monnaie et la main. La chefferie des abris expédie la jeune fille du Mali, première de cordée, au casse-pipe Monoprix.

vendredi 20 mars 2020

Fred a cent ans

C'est le printemps. On voit les premiers bourgeons. C'est le confinement. On voit les barreaux qui sont des bâillons. C'est le printemps, "Fred" a cent ans.


https://catalogue.5senseditions.ch/…/belles-p…/295-fred.html

mercredi 18 mars 2020

Dancing de la marquise, l'interview

Dancing de la marquise est dédié « aux sept lecteurs ». Pourquoi ? Qui sont-ils ?

J’ai dénombré sept lecteurs fidèles, mes grognards littéraires, mes soutiens de l’aube, mes amis du premier matin. La mythologie grecque chiffre à neuf les Muses, à trois les Grâces. Le nombre de mes partisans se situe entre celui des Muses et des Grâces.
Le premier parmi eux se prénomme John. C’était un Américain de Manhattan, prof d’anglais à Paris. Il m’adressa une carte postale de Notre-Dame, griffonna dessus qu’il fallait que j’écrive. John est mort du cancer.
J’ai poussé la porte, j’ai passé la tête. Michel éblouissait une poignée d’étudiants derrière trois rangées de pupitres écaillés. J’ignorais alors que le savoir était une joie. J’appris que la philosophie était un pacte avec l’aurore. Michel fut mon deuxième lecteur. Michel est mort académicien, poète, philosophe, marin pour la vie.
Le troisième s’appelle Pierre. Nous fîmes nos classes rue de Varenne, sous Barre, nous rédigeâmes ensemble un pamphlet contre l’arbitraire bureaucratique, Le cloaque infernal. Erudit du cinéma, passionné par les films de Méliès, Pierre défendit mordicus Une fille à lèvres d’orange, un texte de moi, moitié scénario, moitié littéraire. Pierre est mort du sida.
Puis vint Grégoire, l’initiateur de Matulu, gazette littéraire emblématique du milieu des années quatre-vingt. Il croyait fort à La plus belle fille du monde, livre composite, recueils de mes textes préférés. Grégoire s’est pendu. L’un et l’autre, nous étions chaperonnés par Guy, mon cinquième lecteur, l’auteur des Fiancées sont froides, splendide roman loué par Gracq. Il m’interrogeait de manière lancinante : « Christian, pourquoi est-ce que vous ne publiez pas ? ». Guy est mort, il y a peu, dans une indifférence à peine polie.
Le sixième est célèbre, officie rue Sébastien-Bottin. Philippe me téléphona vingt quatre heures après le dépôt du manuscrit « C’est encore loin de Gaulle ? ». Il le destinait à L’Infini, à la collection blanche. J’en corrigeai les épreuves. Et puis, plus rien. Philippe est vieux désormais.
Le septième lecteur est une lectrice. Elle s’appelle Nicole. Elle est agrégée d’italien. Elle aime Bosco, Giono à la folie, relit Proust, le soir à la veillée. Elle accueillit mon grand Charles éconduit, à bras ouverts, sans condition préalable. Elle lui offrit un toit. Elle édita ce premier livre, au format difficile d’un bulletin paroissial. Aujourd’hui je suis fier de porter les couleurs de sa maison, de figurer au catalogue du Bon Albert. Car, chez Nicole, j’aime une élégance littéraire, une sensibilité, une qualité de goût, l’intransigeance d’artisan.
John, Michel, Pierre, Grégoire, Guy, Philippe et Nicole sont des rencontres décisives, disons providentielles, fatales, je crois. A leur endroit, j’ai un devoir d’écriture. Il m’appartient de ne pas les trahir, il m’incombe d’écrire du mieux que je sais. Ils me regardent. Autrement dit, les sept lecteurs sont les amis de longue date dont je suis l’obligé.

Et Dancing de la marquise, c’est un livre sur quoi ?

C’est le livre du huitième lecteur. Dossard 8. Ou peut-être l’ouvrage du numéro zéro, celui du lecteur zéro comme on parle d’un « patient zéro », celui par qui la maladie se transmet. Les sept lecteurs, je les ai contaminés.
Dancing de la marquise, comme mes précédents livres, hormis Fred, et encore ça se discute, ne raconte rien, ne s’y risque pas. Pas d’histoire. C’est un autoportrait comme on dit en peinture. Les contours, les dessins, les aplats de peinture, les couleurs ici sont des goûts et des dégoûts. Ils sont évoqués de manière zigzaguée comme une mouche voltige sur le carreau d’une vitre.
Mes autoportraits sont toujours des ratures, des trognes à refaire. C’est pourquoi Dancing de la marquise est la reprise de La cicatrice du brave, de L’amitié de mes genoux. Je tente à nouveau d’écrire mon visage. Et je rate. C’est une fatalité, l’enseignement majeur d’artistes comme Alberto Giacometti, Francis Bacon ou Lucian Freud.
Car un livre n’est jamais fini. Il déteint sur le bouquin d’après, le livre qui vient. Le livre qui s’écrit est encore taché des mots, virgules et phrases du manuscrit précédent. Les frontières sont des chimères, les paysages littéraires sont ouverts. Le livre est un perpétuel, un lancinant recommencement, un portrait raté, raturé pour l’éternité.
Bien sûr, il n’y a ni dancing ni marquise. Quand même ! Je veille à une certaine tenue. En revanche, Anna Karina est bel et bien là, présente, boudeuse sur la plage, sous le soleil exactement. Le titre du livre, c’est sa couleur, une certaine lumière, l’accord d’un corps avec le sable littéraire, l’acquiescement éphémère avec l’aventure d’une écriture. Il fait référence à Godard, à Pierrot le fou, quand Marianne quitte Ferdinand pour s’échapper, chanter, danser au dancing de la marquise.

Vos projets d’écriture, quels sont-ils ?

Les  projets qui ne sont peut-être que des velléités se télescopent désormais. J’ai commencé « le livre de ma mère ». J’ai songé bien sûr à Albert Cohen,  à l’instant d’envisager une suite à Fred. Dans la fièvre, j’ai écrit une trentaine de pages brèves. Le soleil de l’été a interrompu le flux du récit. J’interprète la suspension de la fiction comme un châtiment, comme une  faute professionnelle sanctionnée par une mise à pied. Tita Missa Est est un livre en rade, mais nullement abandonné. C’est un ouvrage rebelle, difficile à dompter.
Me taraude un autre désir, ancré dans mes immédiats tourments d’encre. C’est un petit livre des moments d’amitié partagés avec le philosophe Michel Serres. Je l’appellerai L’heure heureuse. Ce projet rivalise avec mes lentes et délicieuses lectures de Proust, à l’exquise séquestration d’Albertine dans La Prisonnière. Je veux écrire la vie d’Albertine Simonet. Une vie romancée d’un personnage de roman: Albertine.
Et puis, l’Italie. J’ai griffonné mes impressions d’Italie sur une douzaine de carnets en moleskine noire. Il faut que j’ôte les élastiques et que je me plonge dans un tas de phrases rédigées à la diable. Il faut que je prenne ces innombrables pages de soleil par la taille, que je les sculpte patiemment. J’intitulerai l’ensemble La soie du soir ou Voyou, voyelle. Je n’ai pas décidé. C’est un travail de décembre, un bonheur d’hiver, de grand froid nordique, un songe de paradis qui a fui.
La clownerie des lundis est un livre final sur les émotions de la vie professionnelle,  les sensations à l’écart des ciels. Il sera parrainé par Flaubert. « Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit » (lettre à Maupassant, janvier 1879). La clownerie des lundis s’attachera au volet crétinerie : « la fonction abrutit ».

Comment écrivez-vous ?

J’écris comme jadis je chassais. Je pratique l’écriture à l’affût. Je guette la bête. J’attends. « Le roi vient quand il veut » dit justement Pierre Michon. N’existe que le passé, précisément parce qu’il est le seul mode du temps à avoir été, à savoir ce que c’est d’être. Or le passé engrange les émotions d’un présent qui s’est volatilisé. Elles sont imprimées dans le corps qui est une sorte de conservatoire des sensations, le musée des choses immatérielles, sauvées du présent. Le projet d’un livre se borne à déchiffrer les hiéroglyphes du corps, à traduire le tumulte des impressions en une suite de mots assez délicats pour ne pas les dénaturer.
Mais la vérité du style nécessite un luxe absolu. Plus que de paix ou de solitude, j’ai besoin d’insouciance, je ressens le besoin des plages brèves de l’enfance.

Dancing de la marquise est en vente chez 5 Sens Editions à l’adresse suivante :

Il est également en vente sur les sites de la Fnac et Décitre.