lundi 8 novembre 2010

Aujourd'hui à midi

Temps de novembre. La pluie égratigne. On dérive sur l'asphalte dans un monde noir et blanc. On évoque la mort de De Gaulle. C'est son heure publicitaire. Nul ne songe à écailler sa mémoire. La grisaille est hissée sur les murs de Paris, manière de se recueillir aux couleurs de Colombey.
Je suis dans mon élément. Je grogne à la première approximation du premier expert en grand Charles venu. Oui, de Gaulle affectionnait les référendums, soucieux du peuple et de sa légitimité. Le ratage du dernier n'entama pas sa bonne humeur. Il sifflotait dès le lendemain nous instruit son aide de camp. J'enrage à voir mon "Sur les épaules de De Gaulle", interdit de publication.
Je voudrais qu'on sache que le génial général était un artiste monstre. La manière dont le grand homme congédie le président est sublime. L'adieu politique est irrévocable, pareil à la prise d'habit religieux: "Je cesse d'exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd'hui à midi". Facile à retenir, simple comme bonjour.

jeudi 4 novembre 2010

Election, contrition

Obama se repent. Battu aux élections, il fait acte de contrition. L'Amérique est une nation religieuse où bondieuseries et communication s'entendent comme larrons en foire. Obama pratique un mea culpa de bon aloi.
La repentance s'apparente à une sorte de droit à l'erreur revendiqué. L'imploration du pardon du peuple évoque aussi la relation de clientèle, l'exigence de service du monde marchand.
En chef d'entreprise responsable, Obama se soumet au verdict d'une demande insatisfaite. Au vu des retours et des invendus, il modifie son offre. Bref, le président américain mélange deux genres solidement enracinés dans la culture nationale - le religieux et le commercial - pour mieux sauver sa face politique.
En d'autres temps, les leaders du monde se seraient refusés à pareil mea culpa pour mieux fustiger l'électeur ingrat. On prête à de Gaulle le mot de "veaux" pour désigner ses compatriotes. Le même chef d'Etat, désavoué par référendum, n'hésita pas une seule seconde à prendre ses cliques et ses claques.

mardi 2 novembre 2010

Incarnat

Noirceur de Toussaint. Journée ténébreuse où la mélancolie se lit dans les yeux de Dieu. Sauf la lumière, par saccades, qui désaltère la terre. Les pommiers rougeoient dans l'aurore. Leur chevelure fauve rayonne d'un muet soleil.
C'est ce rouge de vigne vierge qui donne au paysage d'automne son intensité de feu, cette vibration heureuse. En pleine joie, l'incarnat du feuillage chasse les vieux jaunes délavés du matin, mauvais brouillard d'impiété.

vendredi 29 octobre 2010

Rire

Rire est une défaite du sens, des mots, du discours raide. Le rire éclate là où la phrase échoue. Louis Noguez parle de "grommellement de plaisir amplifié" (Le Monde du 30 octobre 2010). Nous sommes dans l'inarticulé, dans le primal radical. Comme le cri, le rire manifeste une surprise dans un éventail de registres qui va de l'horreur au bonheur.
Sa réactivité est instantanée. Le rire répond du tac au tac à l'événement risible. Il calque son immédiateté sur l'objet d'allégresse, jailli de nulle part, étonnamment imprévisible. Le rire invente sur le champ sa parade éclatante. D'où cette bouffée d'oxygène, la fraîcheur baptismale du rire. Le rire est une respiration de haute montagne, une sorte de joie sonore, libre comme l'air.

mercredi 27 octobre 2010

Moncorgé l'écorché

Gabin massif, récif des vieilles valeurs, marmoréen, tanné par le grand air, tassé sur sa légende. Taiseux dans la vie, grogne rentrée et bouche cousue, volcanique au cinéma. Gabin, le Depardieu des Trente Glorieuses, jette sur la vie son regard bleu de vieux bandit. La rudesse de l'homme voile une délicatesse de danseuse. L'amant de Dietrich, l'ami de Ventura, joue la comédie sans tricherie. La grande gueule est pacifiée par un rêve paysan qui lui tape dans l'oeil, inaccessible étoile.
Matthias le fils raconte bien les coups de sang du patriarche, à deux doigts de la gâchette, devant les casseurs d'imaginaire. Il meurt en vieux con, magnifique, sanglé dans ses silences. Moncorgé l'écorché ne crachera pas le morceau. Mardi soir sur France 2, on s'est décoiffé devant le patron d'une génération.

Repas

Repas. Repasse pas les plats. Dans la salle à manger, carrelage blanc, liseré noir, j'étais assis face à papa. Mon regard s'échappait derrière l'ovale de son visage vers la fenêtre quadrillée, l'horizon vaste et gris, toiture de tuiles et gros nuages, collines du pays d'auge. J'aimais les rideaux couleur d'orange qu'un rare soleil illuminait.
A côté, maman mastiquait machinalement les aliments. Ce claquement de mâchoires m'agaçait comme tout mouvement mécanique des hommes. Le noir devoir dictait sa volonté au venimeux plaisir.
Papa, au doux sourire, mangeait soigneusement, calfeutré dans son for intérieur. Son silence, troué parfois d'une fulgurance sauvage, s'accordait à merveille aux voyages immédiats de mon imagination. Il n'y a plus de repas, il n'y a plus de papa. Reste la prière cramponnée à la terre. Ressuscitent les images d'hier.

lundi 25 octobre 2010

Déchetterie vivante

Métaphore de notre temps, l'amoncellement des ordures à Marseille illustre le sort des seniors, mis au rebut du monde du travail. Cette déchetterie vivante hante les trottoirs à la recherche d'une force de travail perdue, négociable sur le marché.
Les poubelles phocéennes font courir le risque d'une épidémie. A l'instar des seniors, sans ressort, interdits d'entreprise, contaminés par la pauvreté.