dimanche 8 décembre 2024
Madame Notre-Dame
J’ai voulu désensabler une mémoire égarée. Ressentir, sentir à nouveau, le souffle d’une verticalité, l’écho du grand vent, le saisissement d’un élan du sang, d’un sentiment d’océan. Je me remémore un vertige, un flottement du corps, le franchissement d’une porte, une sorte de commotion, de secousse vive, qui soulève, hisse une chair vers une terreur. Ce ciel brutal est une croisée d’ogives, une voûte qui va vite, ses trois arcs qui font loi. La splendeur est taillée dans la peur. La foi nécessite l’introït, un psaume de lapidaire humilité, une joie d’exacte majesté, un pur silence d’autorité.
Dieu n’a pas de maison. Le mystique n’a pas de vie domestique. Le Christ répugne au gîte. Quand il dort, c’est dehors. Jésus est un nom à coucher dans la rue. Il n’a pas besoin d’un toit puisque sa main touche les étoiles. Jésus n’a pas de vie d’intérieur.
La baraque est une idée un peu foutraque. Elle embastille les filles. C’est une résidence d’assignation féminine. La cathédrale de Paris est la maison de Marie.
Les hommes ont sculpté la pierre dans la foi et l’effroi. Pareille obéissance définit un labeur d’exception, compose bien autre chose qu’un maigre travail de petite vie morose. Le saint artisanat, le seul travail qui vaille, est fait de crainte, de contrainte et d’astreinte. Il n’y a pas à tortiller, un seul métier vise une authentique félicité : orfèvre. Tous les autres sont des courbures d’imposteur.
Notre-Dame est la demeure d’une femme, le logis de la Vierge Marie. La cathédrale évoque une forme spectrale. Elle est une toile d’autoportrait. Marie éblouit dans une pierre blanchie. Sa maison clignote comme une permanente apparition. C’est pourquoi Notre-Dame exerce un pouvoir d’hypnose, crée tous les jours l’événement de sa présence miraculeuse, répète un rituel obsessionnel de regards vers le ciel.
Ces jours-ci, je vois l’épiphanie de Notre-Dame, à l’image de « Jeanne Dielman », le film de Chantal Akerman, ou de « Fantasma d’amore », celui de Dino Risi. Delphine Seyrig ensorcèle par la saccade de ses apparitions, la scansion des sons et gestes qui rythme une infernale monotonie. Romy Schneider émeut jusqu’à la vérité, troue la réalité, par l’obscénité de sa figure altérée. Les visages d’Anna Brigatti, Jeanne Dielman et Marie de Nazareth rayonnent d’un même sourire captif, de brève et longue humanité.
Dans la maison de Marie, je suis happé par l’appel des vingt-neuf chapelles. Les prélats ont revêtu le drap Castelbajac et ses bigarrures de haute couture. J’aime la sensation noyée des travellings avant de la nef. Au lieu d’éprouver la verticalité, on n’entend que des mots qui viennent, non d’en haut mais d’une ligne d’horizon.
On assiste au cocktail des célébrités qui échangent papouilles, bécots et bourrades dans le dos. A ce jeu de gestes et de gaucheries convenues, Carla Bruni et le prince William sauvent l’honneur des anciennes belles manières. Le baiser des doigts d’extérieur révèle un goût malsain, une dilection obligatoire de bourgeois républicains. Les applaudissements sous la voûte réveillent des souvenirs de stade, de concert, voire de rave party.
Emmanuel Macron a pris le micro pour lire un mot, tout haut, sans trop d’ego, pas perso pour un sou. Une sorte de discours d’après match de Didier Deschamps : « On a joué collectif ».
Les braves étaient en rouge, habillés de la ferveur des héros. Les enfants chantaient en bleu. Les ouvriers étaient venus la semaine d’avant célébrer leur prouesse. Ils ont chauffé la nef pour les usurpateurs du jour. A vrai dire, tout s’est passé comme s’il y avait la table des grands et, à côté, dans l’obscurité, la table des petits. On voyait ça jadis dans les mariages, les enterrements, les communions, les baptêmes, les fêtes de Noël.
Ce calendrier, à deux dates inutiles, première et deuxième classe, pour glorifier la restauration de Notre-Dame, rappelle au peuple que la place des gueux reste à la cuisine et que celle des maîtres demeure au salon.
vendredi 6 décembre 2024
L’Etat d’avancement
Le stagiaire du palais a bousculé la tradition du job d’été. Il a remué ciel et terre pour que le petit boulot des escaliers de l’Elysée soit renouvelé par tacite reconduction jusqu’à épuisement du peuple souverain.
Il travaille comme un fou, dissout, chamboule le calendrier, donne un coup de boule aux députés. Il présente ses vœux d’avance, trois semaines avant la saint Sylvestre. C’est un élève qui a trois classes d’avance. Notre-Dame est son Puy du Fou, figure le grand récit de la radieuse Macronie du bouquet final. Les vieux chênes fixent le cap du capitaine.
D’un mégot d’ouvrier, comme le veut la légende dorée, l’enquête qui s’entête sur une cigarette, la cathédrale flamba dans le ciel de la capitale et révéla d’un coup au petit gars du Touquet la vastitude d’un sublime projet.
Révolution. Repartir de zéro. Déconstruire pour mieux rebâtir. L’homme du scooter des mers a rafistolé la basilique à toute berzingue. Cinq ans, fastoche, les doigts dans le nez. Le défi d’adieu du monarque d’arc républicain est de rallumer la flamme – il s’est entraîné sur la tombe du soldat inconnu -, de jeter une Marlboro de chantier, un deuxième mégot sur le bel ouvrage d’artisanat.
Refaire à nouveau Notre-Dame, mais en deux ans cette fois, top chrono. Le président s’identifie à Léon Marchand dans son bassin. Emmanuel vise la consécration des futurs manuels, sa poignée de pages publicitaires dans les bouquins d’histoire.
Choc de productivité, choc de simplification, choc de clarification, choc d’espérance, conjurent l’échec et la multiplication des chèques.
Plus vite, plus fort, plus haut. La devise olympique est une morale de travail qui lui sied à merveille, un aristocratisme de l’excellence, l’exemplarité jupitérienne au service des fragilités prolétariennes. Macron soulève un peuple au-dessus de ses neurones, le hisse au sommet à la force de ses petits poignets. Il l’éduque au brio, à la virtuosité, à la vertu de la grandeur. Le géant de légende avance, loin devant, marche vers un bilan triomphal, progresse vers son bouquet final, chemine vers un dernier concert anniversaire.
Quatre grandes dates jalonnent l’histoire de l’homme des 3 300 milliards de dettes : le moment originel, l’instant Benalla et du coffre introuvable ; le tonitruant grand débat, texte de théâtre, demeuré lettre morte, mais d’aussi longue destinée que « Le Soulier de Satin » ; les Jeux pour amuser les gueux, qu’on devrait organiser plus souvent, faute de pain à distribuer ; Notre-Dame, Emmanuel comme Claudel caché derrière un pilier, attelé à la revisiter indéfiniment dans une ambiance de kermesse, une atmosphère de liesse avec Donald.
Giscard, qui prétendait « descendre » non du singe mais de Louis XV, s’était usé à vouloir imposer un « libéralisme avancé ». Notre chef actuel nous exhorte à avancer. A ses débuts, il nous encourageait à marcher, à y aller franchement avec ses godillots. D’ailleurs, ses propres initiales confirmaient le bon fonctionnement d’un vrai bidule, pas d’un gadget de comité Théodule: « En Marche ». Or, jusqu’à présent l’avancement correspond à l’état dégradé d’un fruit avancé. Il faudrait l’ôter du compotier, sans quoi il contaminera toutes les bonnes poires voisines. Le pèlerin confesse que sa décision était « réfléchie et mûrie ». Trop, sans doute. Jusqu’à la pourriture, comme d’une mauvaise rature. Il faut stopper l’éclaireur, le marcheur d’avant-garde. Avancer le calendrier.
mardi 3 décembre 2024
Motion de censure
C’est écrit dans mon patronyme. Il me destine à la rature, au bref repentir de guillotine. Dans la maison du peuple, j’entends mon nom et ses aléas d’alinéa. Les sheriffs d’hémicycle dégainent l’article qui braque le débat, qui provoque le mot pour dire veto. Motion de flétrissure, qui fane un budget, qui fripe un projet. Motion de censure.
La biffure parlementaire est un coup de gomme sur un texte délétère, le couperet qui tranche un corps de phrase.
L’auteur taillade son ouvrage à longueur de labeur, en élague les langueurs. Sur la page blême, il ne cesse de pratiquer un blâme de lui-même.
L’auteur proscrit plus qu’il n’écrit. Il signe à chaque clic une nouvelle motion de mort, une nouvelle censure de ses tics d’écriture. Il se renverse à tout moment, comme un gouvernement, de ses propres crocs en jambe.
lundi 2 décembre 2024
Pas fait maison
J’ai l’impression qu’on se fourvoie avec une métaphore de bâtisseur, répétitive à l’envi.
Je ne suis ni à « déconstruire », ni à « reconstruire ». Je ne suis pas fait maison. Je suis de chair et non de pierre.
Si j’ai un chagrin, très gros, quasi mortel, je n’ai pas besoin d’une truelle pour sécher un œil, ni de pelletées pour masquer une plaie. Je ne suis pas fait maison.
Un homme vaut mille, mille et mille Notre-Dame. Un pauvre diable dans la rue, une infinité de cathédrales. Nul architecte, aucun amoureux des belles pierres ne sait le secret d’une chair.
dimanche 1 décembre 2024
Le confetti d'appartenance
La vie d’aujourd’hui se résume à ses clics. On accomplit des tours de périph au ralenti, ceinture bouclée, à zapper des trognes de télé.
On a appris à lire. Mal. On a appris à compter. Mal. Pour en arriver là, à presser un bidule qui exhibe la bouille enfarinée d’un comité Théodule au complet. Comme on joue sur terrain plat, on désigne le nivelé de télé par le mot « plateau ».
Ces temps-ci, je suis surpris qu’on y convie n’importe qui. Hier ou avant-hier, deux pensionnaires normalement à rond de serviette, je veux dire à rond de rosette, ne portaient pas la tache de rouge, le confetti d’appartenance au revers de la veste. Or le diable, comme les révolutions, se cache dans les broutilles.
Heureusement, la guerre en Europe nous impose le crachoir de généraux au rancart pour instruire les ignares. Ces quarterons de médaillés demeurent conformes aux prescriptions de jadis : cravate de couleur, Légion d’honneur, mouchoir ostentatoire.
A se demander d’ailleurs s’il n’y a pas un concours interne à l’institution, une rivalité entre ces hauts gradés pour rafler la mise de la pochette mousseuse la plus voyante, le petit bout d’étendard le plus criard.
samedi 30 novembre 2024
Godard, quatre-vingt-quatorze ans
À l’instar de Godard, Pelechian apprivoise les ciels à merveille. La caméra laisse intouchée sa prise. L’image est délicatement tachetée de beautés muettes. On y voit le burlesque à vif, la tête longue de ceux qui n’ont pas voulu.
Dans le sillage d’une fusée, les coupures de nuage dévoilent le dessin d’un félin. Artavazd Pelechian peint les eaux qui tournoient et l’homme qui s’y noie, les pèlerinages d’oiseaux et l’exode animal. Ce cinéma, digne des yeux, fait flèche de tout voir. Il fait entendre un cri de berger, venu de haut, dont l’accent des rocailles se détache au soleil.
Le cinéma, des images qui bougent, de l’émotion volée comme un baiser, une sensation qui saisit un corps, qui voile le regard. À Cannes, il pleut. Godard est acrobate, fait des soleils. Godard court le cinématographe en 17 minutes. Record. D’entrée de jeu, on empoigne la rambarde. Il faut se tenir à carreau comme dans la grande roue. On touche les choses pour se persuader d’y croire. Godard achève le festival. Avec des cartouches de terreur dans son fusil. Des images inimaginables qui entrent dans le sang. Un luxe inouï. De la lumière qui erre, des éclaboussures de couleur, une voix humaine. Godard révèle le cinéma, sa beauté venimeuse, hors industrie, sans gnangnan. Film pas, peu économique : soigné, chiadé, tailladé au poignet. Soigneusement aimé. Le contraire du travail, c’est le soin. Soigner l’image comme un malade. Avec la folie maniériste d’un médecin de campagne.
Godard retient du mot opus son pluriel opéra. Il y a le sang du siècle sur la pellicule du cinéaste. Cette poignée de minutes inguérissables terrifie l’oeil roi. On se cramponne. Godard joue dans la cour de récréation, de re-création. Celle des petits ouvriers. Il est immensément seul. Après quoi, le mot de palme semble extrait du vocabulaire de plongée, et les images sorties en scaphandre du Grand Bleu. En un quart d’heure, Godard a tué le match. Le festival est mort, déballe pour rien. N’est original que l’origine. Comme n’est génial que la genèse. On passe alors les copies, si bien nommées, comme des plats, des plateaux-repas de long courrier, la mécanique irrésistible de « Soigne ta Droite ».
Galabru n’était pas un malappris. Mais bien épris de fantaisie. Galabru est le fils aîné, le fils aimé de Raimu. Galabru n’avait rien d’une brute. Il est l’Amiral, loufoque pilote de ligne de Soigne ta Droite, grand bonhomme du poème de Godard.
Il traîne une trogne à gaudriole sur les chemins frivoles des trop faciles besognes. Il fait du rire une joie rare, d’une disgrâce de faciès une finesse, une justesse, une délicatesse. Sa gueule cassée était boxée de paradoxes. Galabru était cousu dans de l’étoffe d’humanité. L’homme au timbre d’ogre a fait un tour de piste d’artiste. Galabru laisse la scène nue. L’art de Galabru ne court pas les rues. Il est temps désormais que le peuple esclaffé se décoiffe.
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/poesiereflexiontheatre/192-l-amitie-de-mes-genoux.html
Coquelicot de bas-côté dans toute sa sainteté. La détonation du rouge inonde le spectacle du monde. Godard consulte les toiles de Nicolas de Staël. Il se remémore un corps, la feuille de route, le chemin de terre de la couleur.
Les enfants démêlent le blanc du bleu du ciel. L'épaisseur de la vague est un bonheur de gouache. Une huile inutile rutile au soleil. Roxy est un cabot, une péripétie d'après les mots. Il est le roi des bois quand il aboie. Roxy traîne dans le temps présent comme un chien errant, ressent les instants comme des coups de sang.
Godard peinturlure d'après nature. Au plus près du corps, dans l'axe exact d'une métaphore. L'autoroute est luisante de lucioles. Les berlines se sauvent comme des illuminés. Le week-end des bagnoles est une somptuosité d'asphalte. On change de vitesse sur un mouvement de Sibelius.
La beauté crisse, coupe le souffle comme le haut de lèvre incisée de la petite actrice. L'eau à vif charrie son plein de cicatrices. Godard soigne au fusain les pubis. Le sexe de Courbet est un bâton de vieillesse. Monet fait la loi : "Ne pas peindre ce qu'on voit, puisqu'on ne voit pas, mais peindre ce qu'on ne voit pas."
La lumière fragmentée des fleurs est le genre de beauté sonore dont on fait les colliers. Godard fignole les reliefs d'un sublime banquet, le film d'une vie terminée, dont Roxy énumère les rendez-vous manqués. A la station-service, près des établissements L'Usine à Gaz, on lit sur la grande pompe, le pistolet sur la tempe : "Payez à la caisse." « Adieu au langage » est un bouquet d’images de mon âge.
Il pleut des hallebardes à Palerme. J’aime quand le Pierrot de Godard change d’avis trop tard, visage bleu, la main dans le noir qui rate la dynamite. Je songe au dancing de la marquise. Dans le hall de la grande albergo, je tends au concierge l’ombrelo qui s’appelle Pietro. Je veux revoir mon livre, le toucher comme on caresse une morte, l’ouvrir comme on tranche une orange. Mon réseau social, c’est une bibliothèque murale.
Dimanche, on range. On classe les souvenirs du temps du cinéma, d'un spectacle jadis vivant, entre poème et peinture, cantilène et chorégraphie. Féerie, majesté: les mots sont de Céline. Dimanche, j'ai revu Le Mépris, la perruque brune de Bardot, le chapeau de Piccoli, la lumière de Capri, les couleurs de la vie. Godard a bâclé un pseudo scénario, histoire de contenter le distributeur du film. Il dédouble sa vie sur l'écran. C'est par le mépris qu'il la traite, la tire par les cheveux. C'est sa peau qui vaut scénario. Pas besoin de noircir du papier, faut plutôt impressionner la pellicule, la faire rire aux instants rares. Faut chiader l'image aux encadrures, entre deux acrobaties, facéties, espiègleries.
Bref, exercer le métier de voyeur, faire le job avec honneur. Mettre du rouge, du vermillon sur les corps et les désirs, les dieux et les peignoirs. Mettre du bleu, du bleu de "sourire innombrable", du bleu d'Homère sur le ciel et la mer. Mettre des élans, des émois, des petits mots, du mouvement de motion pictures dans l’appart romain et la villa de Malaparte. Caméra danse comme pigeon vole.
Godard filme le ballet des cils et des silhouettes, des objets et des rejets. Il défie la loi de pesanteur du scénario d'auteur. Vit son film, filme sa vie. Il momifie Hollywood dans la raideur de Jack Palance. Il fige l'ami Fritz dans sa posture de pommier faiseur de pommes, le laisse rêver d'Odyssée et de cinéma aimé. Se révèle ici que regarder fait du bien. « Le Mépris » est la guérissure d'un rebouteux des yeux. Godard soigne tout ce qu'il touche. Brigitte Bardot étire sa beauté comme l'ennui dévidé sur un corps d'été. Camille se déprend de Paul. La femme du Mépris s'appelle la méprise.
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/poesiereflexiontheatre/322-dancing-de-la-marquise.html
Godard est mort. Dieu, la reine. Je ne me sens pas très bien. C’est un coup du sort qui déflore un visage de terreur, qui subtilise à nos regards une impeccable majesté, une manière sur la terre d’exalter la beauté. Godard nous laisse en rade, nous abandonne aux mascarades de la crétinerie, aux torpeurs de la laideur.
Pierrot le fou est une œuvre géniale, le rêve wagnérien d’un art total. L’art d’un dieu: peinture, musique, danse et poésie. Godard fait des poèmes avec des fenêtres dans le ciel, des découpages de la nature, des profils et des figures, des bribes somptueuses.
Rimbaud, Nicolas de Staël étaient ses frères de grande querelle. Godard lègue un testament d’artiste diamantaire: « Soigne ta droite ». Fignole ton petit pan de légitimité jusqu’au bout. Le grand art est une boxe. Godard chiade les encoignures. Il a forgé l’outil d’ouvrier qui lui sied. Le cinéma, son dernier cri, à bout de souffle.
Dans un film sur Sarajevo, il énonce tout de go son credo: “La culture, c’est la règle; l’art, c’est l’exception.” C’est ce quartier de soleil, ce fragment de splendeur qui se dérobe aujourd’hui. Je voudrais revoir Week-end, revoir la scène de la ferme où les paysans à fourches s’approchent du pianiste, sur la pointe des pieds.
La beauté des films de Godard ne doit pas mourir, se détériorer dans de vagues archives. Au voisinage du maître helvète, on est sur le qui-vive, dans la fulgurance et le grand métier. Il n’y a qu’un seul métier: orfèvre. Tous les autres sont des courbures d’imposteur. Godard chantait la sainteté du coquelicot. Il en restituait l’écho. Sans autre sujet que la beauté de Bardot.
“Le roi vient quand il veut “. Godard savait la remarque de Michon. La mort est une allégorie des beaux arts. Un de chute. Les temps se hâtent.
Faute de vrais rois, on se satisfait de pâles denrées d’hérédité. Le roi d’Angleterre légitime n’est pas le petit Charles au teint rosé. Non, le seul roi d’Angleterre que je reconnaisse est Irlandais. C’est Samuel Beckett. Indiscutablement. Observez les photographies de sa belle tête, de sa longue silhouette. Tant que Beckett régnera, rien d’essentiel ne capitulera.
Depuis les statues grecques du Mépris, Godard appartient à une lignée de rois, dotés du même regard loyal, situé de plain pied dans le sacré. Nous restent de beaux restes.
Godard et moi, nous échangeons des balles invisibles qui font chorégraphie comme dans un film d’Antonioni.
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/home/536-fragments-d-un-sentiment.html
jeudi 28 novembre 2024
Chirac, quatre-vingt-douze ans
Une sauvage végétation camoufle l’institution. J’ai gravi le raidillon d’accès, tapissé du miroitement d’un fleuve de signes. Le ressac des traces mène à Chirac. C’est un vaste musée, habité d’une poignée d’enthousiastes. L’exposition finissante ne passionne guère la population. Chirac achève une longue traque, un itinéraire sur la terre, à La Pitié-Salpêtrière.
Chirac est embaumé vivant, à son soleil couchant. Il s’est décanté, dépiauté d’une chair, s’est dépouillé, dépositaire de ses mystères. Le grand os du squelette s’effile jusqu’à la tête modelée, burinée, balafrée d’estafilades. L’échassier sculpté, voûté, courbé sous les intempéries, c’est l’homme qui marche de Giacometti. Chirac en sa Corrèze ultime, la planète, ressemble à Beckett, esquissé dans la glaise. C’est un gosse de onze ans, un chef de bande turbulent, qui des lumières du Rayol, barbouille une lettre d’amour à Marette – un sac avec son père pour son anniversaire –, scarifiée d’une bande de dessins de guerre : beurre, fromage, bifteck, vin, cigarettes.
Le grand Jacques rêve de victuailles, annonce la couleur de son légendaire coup de fourchette. Chirac a de l’appétit, de la sympathie pour les péripéties de la vie. Il sait sa finitude dans la connaissance des vieilles civilisations, dégringolées d’une splendeur vers la décrépitude.
Chirac est conservateur. Il est le gardien de la maison. Il garde le secret sur ses tuteurs d’aventure : Vadime Elisseeff, son chef d’école buissonnière, au Musée Guimet, et Vladimir Belanovitch, son instructeur de russe. Car
Chirac apprécie le souffle des grandes largeurs, le vertige des dimensions continentales, la beauté des horizons planétaires : la Russie, l’Afrique, la Chine. Il cause à Poutine, trinque avec Eltsine dans la langue de Pouchkine. L’inculte Chirac, Facho-Chirac, Supermenteur, sait la vérité des œuvres d’art, connaît Kandinsky comme peu d’érudits.
J’aime revoir Chirac, impatient, volcanique, nuque sous le capot, le nez dans sa quatre cent-trois Peugeot, trifouiller dans le cambouis anonyme d’un moteur réfractaire.
Je découvre ici, en son mausolée désolé, abandonnées à de rares regards, deux figures Vili, d’artistes congolais, qui m’agrippent par les yeux et me cognent d’une bourrade dans le dos : une statuette magique, un chien d’errance tragique. De Pompidou, il a appris qu’on ne se couche qu’une fois.
Chirac va mourir, est mort, nous évitant le pire. Chirac est grand par son refus téméraire des « malheurs de la guerre ». Le veto de Chirac au simplisme de Bush est sublime de panache. Cet homme, fêlé de l’intérieur, – qui ne s’aime pas –, livre à notre mémoire un sens énigmatique, saturé d’interrogations millénaires.
L’immobilité du terminus l’a réveillé. Chirac est descendu du train de l’Histoire de France pour prendre le chemin de ses tribunaux. Le vieux président multiplie les petites enjambées en tous sens sans jamais beaucoup s’appesantir sur leur finalité. Les couches de secrets sont épaisses. Le Chirac reposé des palaces marocains fait oublier l’ancien baroudeur des palais républicains.
Car il n’a pas toujours chaussé ses babouches d’amical grand-père de la nation. Il est couturé de partout. Il trimbale une longue histoire derrière lui. Un jour, dans une autre France, il y a très longtemps, il s’est extrait du noir anonymat pour s’imposer à Pompidou l’Auvergnat. Ce Corrézien à grand destin a fait des pieds et des mains, s’est donné un mal de chien pour décrocher la timbale élyséenne. Parvenu à demeure, propriétaire de la maison, Chirac tourne en rond. Il est embastillé dans les papiers. L’homme a besoin d’extérieur, d’exercices, de politique étrangère. Sans quoi, il s’enquiquine, maugrée, se tire une balle dans le pied. Trêve de blabla, il dissoudra l’assemblée. Sa gaucherie défraîchira la gauche. À long terme, l’idiot coup de poker devient un formidable trait de génie. Chirac scrute l’horizon. Il faut qu’il sorte, qu’il s’aère, qu’il serre des mains et remercie la famille de province. Il aime toucher la peau de paysan, la joue d’une jeune fille fraîche, la prendre par la taille et boire un coup de cidre. Avec toujours ce sot sourire sans joie, ce meurtrier regard d’insatisfaction de soi. Chirac trimbale sa grande carcasse comme un gregario à l’ouvrage dans l’Izoard. C’est à l’énergie, malgré les quolibets, qu’il va la hisser au sommet. Cet homme, aussi lent qu’expéditif, hésitant qu’impétueux, revient du diable vauvert, d’une sorte de mort politique clinique. Il travaille comme un nègre, se prépare d’arrache-pied. Chirac a collectionné les trophées. Il s’est forgé manu militari le plus fleuri des palmarès de la République. De Gaulle, Pompidou, Giscard et Mitterrand ont tous les quatre mesuré du coin de l’œil ce fougueux secrétaire d’État, ministre et premier ministre. Chirac se regarde sourire sur le mur des mairies.
C’est un homme sans qualités, à la Musil, qui fuit l’étiquette et les effets de style. À l’histoire des manuels, Chirac préfère l’anthropologie des rebelles. Lisse de visage mais de culture irrégulière. Car il s’est interdit le faux nez de la puissance et les postures de la vanité. La volonté de cet homme seul saute aux yeux, agrippe le regard comme un phénomène atmosphérique. Cette rudesse au mal, cette ardeur à la tâche, cette furieuse envie d’en découdre masquent un souverain désarroi. C’est un homme d’habitudes que rassure la ronde des saisons. Il fait attention à l’ordre du monde, à la seule loi des émotions. Il leur obéit en soldat, charmé par ces choses de la terre qu’il relativise jusqu’au vertige. Cet escogriffe d’allure saccadée déplie sa haute silhouette de bipède précaire. Il figure l’homme à la mallette des cités grises.
Ni Giscard, ni Mitterrand, aucun de ceux-là, n’arrivent à la cheville de Chirac. Il n’ignore pas la petite vérité d’humus, le dernier secret du terminus, l’humilité humaine et terreuse sous l’ultime pelletée, la mort, cette main qui rompt la poignée de l’autre. Chirac sait l’histoire tragique. Il ne cherche rien, pas même la trace de l’ancêtre sapiens. Dans les conseils d’administration, où chaque président se conforme à l’attirail et charabia du pontife, joue violemment au chef pour intimider sa secrétaire, on raille à l’excès l’homme aux grands pieds.
Or l’homme aux grands pieds se fiche précisément des semelles, mais pas du vent. La poésie, il faut la taire, la terrer dans son sang, et vivre avec. Un soir de télévision, les yeux se perdent, son regard s’égare du sujet, dérive sans attaches. Une arrière-voix, comme on dit d’une fugitive saveur un arrière-goût, colore tout à coup les mots de sa gorge, rend ce phrasé rauque d’un père exemplaire, évoque l’âpre sonorité de tabac de Georges Pompidou. Chirac n’est propriétaire que d’un corps et d’une meute de souvenirs. Avec cela et rien d’autre, il a bricolé à peu près sa vie. C’est un candidat, un postulant à toute épreuve. Il s’efface du paysage à l’âge d’un cardinal à la retraite. Il ne sera pas du prochain conclave. Chirac voit de travers et n’entend plus guère. Il se voûte et même s’arc-boute. Il reste impénétrable comme un fragment d’Héraclite. C’est un bloc d’étrangeté, cuirassé d’un excès de familiarité. On le croit creux : il est rare. Chirac va débarrasser le plancher. Pas de trace. Pas de mémoires. On ne saura jamais rien de Jacques Chirac. On ne lira jamais les arrière-pensées du prompteur.
On ne déchiffrera pas son bouleversant regard d’égaré. Chirac trimbale un visage de vieil histrion d’Hollywood. Chirac va déposer les statuts de sa boutique d’antiquités. Il va discourir sur l’Asie, bonimenter sur la Chine, fourguer des bibelots japonais. Pas du tout. Il va faire la planche dans l’océan indien, se noyer dans l’anonymat du luxe bourgeois. Chirac va s’estomper dans nos souvenirs. À moins qu’il ne squatte définitivement notre tête. On risque en effet de succomber au charme entêtant d’un Chirac encombrant.
L’homme des foucades au Stade de France et des ruades en Israël ne lâchera rien sur son mystère. Il somme toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : il est blanc, candide, candidat. Chirac est un Poulidor vainqueur, sans stratégie voyante, sans intelligence criarde. On n’est pas près de comprendre ce savoir-faire d’improbable homme de la terre, de paysan ministériel à patois mécanique, de technocrate à mallette au know how de péquenot. On ne trouve pas ce genre d’énergumène sous le sabot d’un cheval. Son vieux peuple va devoir cravacher pour rattraper sa bévue.
Chirac est un fils unique dont la seule boussole est un père magnifié. Il n’arrivera jamais à sa cheville. Aucune preuve ne suffit à ses yeux. L’introuvable Chirac loge sans doute quelque part, dans les parages d’un père inatteignable.
Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, pages 42/46, juin 2018). L’ouvrage est en vente à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/poesiereflexiontheatre/192-l-amitie-de-mes-genoux.html
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