mercredi 31 décembre 2025

Joyeux budget !

Jadis la nouvelle année inspirait des souhaits de bonne santé, voire des vœux de prospérité. Aujourd’hui, on oublie tout ça, on réduit la voilure, compte tenu de la situation du pays, de son calamiteux état. La sobriété s’impose, interdit toute ébriété postale. C’est pourquoi cette année je nous souhaite un excellent budget, de la saint Basile à la saint Roger. Si je voulais abuser et charger la barque des violents désirs, j’ajouterais des gouvernements Lecornu, 3, 4 ou 5, à la pelle, comme s’il en pleuvait, avec de joyeux coups tordus, des poignards dans les couloirs et des maléfices en série dans les coulisses. Mais c’est beaucoup demander. Un budget suffirait à contenter les plus blasés. Un beau budget, ça fait toujours plaisir. Heureuse année, joyeux budget !

mardi 30 décembre 2025

On a perdu Lecornu

Qui a vu Lecornu ? De ses yeux vu ? Depuis des jours, il ne court plus les rues. Plus de micro ni de studio, plus de Palais-Bourbon et de gros chandail sous le veston. Mince. On a perdu Lecornu. On a perdu Lecornu. Pour de bon. Comme la grand-mère du sketch de Robert Lamoureux. Le corps nu ? Pas de confusion possible. Sublime et animal, c’est le corps de Brigitte qui frappe les esprits, gravite en boucle, ces jours-ci, autour de la planète. Non, Lecornu, c’est le petit pépère qui ressemble à Fernand Raynaud. On le trimbalait déjà depuis trois mois et demi dans la voiture, sur la banquette arrière. Et, patatras ! Dans la descente du Nouvel An, avant d’arriver, on a perdu Lecornu. Je me souviens aussi de Nino Ferrer. Il gueulait grave après Mirza. Satané Mirza. Veux-tu venir ici ? Où est donc passé Lecornu ?

lundi 29 décembre 2025

Un phénomène atmosphérique

Un phénomène atmosphérique Bardot, je l’ai côtoyé à la pharmacie du port. Elle était belle, décousue dans ses cheveux, déjà vieille, violemment méchante dans ses yeux. Nous faisions la queue, un jour de mai, sous une pluie de Bravade, la festivité du village. Au comptoir, l’impérieuse étoile jeta deux mots au petit homme comme on crache au sol un chewing-gum. Bardot, la colérique, était un phénomène atmosphérique. Une apparition. Une épiphanie. Une illumination eût écrit Rimbaud. Bardot inonda la planète d’une liberté sauvage, fracassa les images de sa grâce animale. A première vue, elle donne à Godard, un chef d’œuvre absolu. Elle meurt, gentille du cœur avec les bêtes, l’âne et le mouton qui ornent la crèche des jours de fête. Delon, Johnny, Bardot. Les héros clamsent à tire-larigot. Toujours, trop tôt. Côté série B, les figurants sont arc-boutés sur une ténacité. La santé se maintient. A l’Elysée, on dirait. Macron, c’est long. Les uns se barrent, l’autre se barricade.

dimanche 28 décembre 2025

« Ecoutez-moi, ce con ! »

Dimanche, j'ai revu Le Mépris, la perruque brune de Bardot, le chapeau de Piccoli, la lumière de Capri, les couleurs de la vie. Godard a bâclé un pseudo scénario, histoire de contenter le distributeur du film. Il dédouble sa vie sur l'écran. C'est par le mépris qu'il la traite, la tire par les cheveux. C'est sa peau qui vaut scénario. Pas besoin de noircir du papier, faut plutôt impressionner la pellicule, la faire rire aux instants rares. Faut chiader l'image aux encadrures, entre deux acrobaties, facéties, espiègleries. Bref, exercer le métier de voyeur, faire le job avec honneur. Mettre du rouge, du vermillon sur les corps et les désirs, les dieux et les peignoirs. Mettre du bleu, du bleu de "sourire innombrable", du bleu d'Homère sur le ciel et la mer. Mettre des élans, des émois, des petits mots, du mouvement de motion picture dans l’appart romain et la villa de Malaparte. Caméra danse comme pigeon vole. Godard filme le ballet des cils et des silhouettes, des objets et des rejets. Il défie la loi de pesanteur du scénario d'auteur. Vit son film, filme sa vie. Il momifie Hollywood dans la raideur de Jack Palance. Il fige l'ami Fritz dans sa posture de pommier faiseur de pommes, le laisse rêver d'Odyssée et de cinéma aimé. Se révèle ici que regarder fait du bien. Le Mépris est la guérissure d'un rebouteux des yeux. Godard soigne tout ce qu'il touche. Brigitte Bardot étire sa beauté comme l'ennui dévidé sur un corps d'été. Camille se déprend de Paul. La femme du Mépris s'appelle la méprise. Au voisinage du maître helvète, on est sur le qui-vive, dans la fulgurance et le grand métier. Il n’y a qu’un seul métier: orfèvre. Tous les autres sont des courbures d’imposteur. Godard chantait la sainteté du coquelicot. Il en restituait l’écho. Sans autre sujet que la beauté de Bardot. Godard a l’âge du Christ. Il filme la lumière, le récit d’Homère, le dos, le joli derrière de Bardot, l’enturbanne comme s’il était Vermeer. Quand je regarde Bacon, c’est l’orange la couleur des hommes. Quand je vois Godard, c’est le rouge d’Italie qui fait le prix du Mépris. On va de l’appart à la maison de Malaparte. Le corps de Bardot exige l’éternité, un coloris d’été, la sainteté du coquelicot. L’Alfa de Cinecitta est du même rouge farouche que la robe de la sublime ragazza, que l’incarnat des meubles Ikéa. Le rouge lipstick indique le retour à Ithaque. La Méditerranée est un sourire innombrable, l’Odyssée un désir d’en finir. A l’époque, Piccoli était potable. Bardot fait la moue quand elle se tait, la mouette quand elle s’entête. Godard lui consacre un art. « Ecoutez-moi, ce con ! », chantonne la femme vermillon. Frederic Prokosch était un poète du Wisconsin, établi sur les hauteurs de Cannes. Godard lui fauche son nom parce qu’il aime le tennis et les papillons, lui chipe l’histoire (« Ulysse brûlé par le soleil »), fourgue les deux à l’affreux Jack Palance qui nasillarde la bande-son d’un bout à l’autre de la toile. Bref, Godard se fiche de Moravia, d’Ulysse et de Pénélope. Il fait gaffe à Bardot. Il l’habille de somptueux oripeaux. Ses yeux s’écarquillent quand il pense à Camille. Il la vêt d’un peignoir jaune, l’accorde à l’ocre des pierres. Fait d’une blonde une brune, alterne les heures, varie la lumière. C’est un film sur elle. On s’émeut d’une machine à écrire, l’Olivetti à capot gris. Le même vert drape l’épaule de Bardot, colore le cinéma où se joue Viaggio in Italia. Godard ne s’est pas remis du manuscrit refusé. Gallimard est un malappris. Depuis il s’amuse avec la lumière, se contente des yeux, faute de mieux. Bardot est la plus belle pour aller danser, dégringoler les escaliers de Capri. La mer dans sa splendeur. Le Mépris s’achève comme Pierrot le Fou. Pas besoin de Rimbaud, Bardot suffit. Ce texte est extrait des ouvrages suivants : « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018), « Dancing de la marquise » (5 Sens Editions, mars 2020) et « Tita Missa Est » (5 Sens Editions, avril 2021). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/322-dancing-de-la-marquise.html https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/436-tita-missa-est.html

jeudi 25 décembre 2025

L’heure du goûter

Lauren Bacall m’a dédicacé son livre de cicatrices. C’était un jour d’automne, dans la librairie de Chardonne, la boutique Delamain des cognacs de Saintonge. Je me suis raconté une histoire de regard magyar. Sa mère était roumaine, son père polonais. Le diable est dans les détails d’Europe centrale. Dans Matinales, Jacques Chardonne vend la mèche : « On veut une neige fraîche où personne n’a encore marché. » Chardonne taille le silence, cisèle un cristal musical. Je lis Chardonne comme je prie la Madone. C’est « un maître à vieillir » disait Morand, un autre dur à cuire. Edmond Jaloux parla d’une prose argentée. « On ose à peine lire, à peine toucher ces pages, de peur de disperser cette poudre irisée » (Avant-propos de Femmes, Albin Michel, 1961). Mitterrand aura cent ans. Les fils de vinaigriers jalousent les fils de cognaquiers. Derrière l’envie ou l’élémentaire sociologie, perçait une adoration de rejeton d’un même canton. Mais demain, sacré bonsoir, qu’on m’épargne les éloges d’un triste sire, d’un homme médiocre, d’une arsouille, comme seul l’étiqueta le grand Ponge. Je veux jouir d’une fraîcheur de neige, je veux lire Chardonne sans me dépêcher. Lentement, illico presto. Mitterrand me ternit la compagnie de Chardonne. Il admire le styliste d’une haine de faux artiste. Le médiocre Rastignac jalouse les seigneurs du cognac. Il est aigre à cause d’une lignée de vinaigriers. Il baisse les yeux, fixe ses sabots. Boutelleau, il l’appelle monsieur. Comme un petit commis parle au marquis du château. Le ciel de Charente est zébré d’arrière-pensées déplaisantes. L’homme d’envie vénère l’ami de Blum. Il abhorre leur désinvolte complicité d’écrivains. Il ne pardonne rien à Chardonne. Il se sent provincial, prisonnier de grosses semelles, sans mépris pour l’idéal de Rotary. Bref, il me faut en disconvenir, me défaire d’un détestable imaginaire, revenir à l’auteur de Demi-Jour. Léon Blum, l’esthète rouge, encense Jacques Chardonne à la parution de L’Epithalame : « Je place très haut, pour ma part, l’écrivain qui a su débuter par cette œuvre d’élite. » « La littérature, ce n’est pas un métier, c’est un secret ». Jacques Chardonne n’ébruite pas une confidence, n’évente pas l’évidence, la tient des lèvres d’un père écrivain, qui joue avec les mots, Georges Boutelleau. Pour s’en persuader, il suffit de lire trois lignes, l’incipit de « Claire », le merveilleux petit roman de Jacques Chardonne, du début des années trente, du temps de Paul Doumer. « La beauté de Claire, c’est elle-même. Claire est toute entière sur son visage et dans la forme de ses bras. Ce qui me plaît dans son esprit est visible sur ses lèvres. Je l’ai connue en la regardant. » Vrai génie de la simplicité. D’emblée, Chardonne impose une ligne brève, une phrase de cristal. Edmond Jaloux est un préfacier stylé. Il préface « Chimériques », détaille l’admirable travail, au plus près de sa belle manière : « C’est une joie que de lire cette prose limpide et comme argentée, d’une cadence si subtile et que traverse une fine lumière spirituelle. » Jacques Chardonne est un écrivain qui marche devant, seul avec le sentiment du présent. Il vise un cap lointain, une reconnaissance de vraie grandeur, un peuple littéraire, téméraires happy few, qu’il situe, tout au bout de l’écritoire, dans le futur. De son vivant, les plus artistes se décoiffèrent. De Gaulle, de sa main, lui écrivit, à la parution de son dernier récit, deux ans avant sa mort : « Mon cher Maître, Vos propos comme ça m’enchante. J’admire l’ampleur et la désinvolture de votre pensée. Je goûte votre style pur et sans accessoires… ». Il n’est pas rancunier, le général à son bureau de l’Elysée, à sa table de Colombey. Il sait que le talentueux écrivain s’est fourvoyé pendant la guerre, s’est entiché de national-socialisme, presque par étourderie nous révèle un biographe. Mais à la différence de Morand, son épistolier préféré, Chardonne n’est pas soupçonnable de la moindre virgule antisémite. Chardonne est né dans l’anonymat d’un 2 janvier. Il meurt dans une quasi clandestinité, en plein barouf émeutier de Mai 68. Chardonne, les dates tombales en témoignent, fuyaient comme la peste la visibilité, l’obscénité d’une publicité. « Les écrivains ne lisent pas, ils goûtent ». (Propos comme ça, 1966). Chardonne hume une phrase comme un dernier cognac. Chardonne se lit mieux, vieilli, à l’heure du goûter, avec la gourmandise du scrogneugneu. Dix ans auparavant dans Matinales, il évoquait une même sensibilité au charme indicible que Vladimir Jankélévitch, une parenté en friche : « Ce presque rien qui porte en lui la mort ou la vie, c’est le style ». A propos de « Demi-Jour » (1964), Alexandre Vialatte lâcha tout à trac : « C’est la fleur d’un art et même d’une civilisation ». Question ?

lundi 22 décembre 2025

Gracq, le patron

« Les livres à pensées dispersées de Julien Gracq – une demi-douzaine – consentent à cette politesse de vous laisser errer parmi l’éventail des pages. On ouvre le volume au petit bonheur. La main sent le grain cartonné comme l’écho lointain d’une paume. L’auteur nous invite au libre désordre de la lecture, nous convie au délicieux plaisir du vagabondage littéraire. Chaque phrase est vêtue d’une parure absolue, d’un habit définitif. Elle est une œuvre sculptée, en plein présent, sans avant ni lendemain. La phrase qui suit est un autre roman. Le livre entier est un chapelet égrené, phrase après phrase, où se récite l’artisanale prière. On range les précieux opuscules par couleur d’arc-en-ciel. On saisit l’ouvrage par la tranche ocre, entre l’olive et l’azur. On touche du doigt la jolie facture de la maison Corti. Je suis gracquien, livre deuxième. Car l’histoire d’Allan et de Christel est écrite juste après Au Château d’Argol, l’œuvre inaugurale, saluée d’entrée de jeu par Breton, le maître de Gracq. À toute fiancée d’alors, j’abandonnais le précieux livre, le récit intouché d’une arrière-saison balnéaire, d’une attente et d’un secret, troués par la magie d’Allan, scandés par l’altier désœuvrement de jeunes gens hors du temps. Gracq exécuta cette luxueuse nouvelle, ce petit roman à couverture d’azur, dans l’inconfort de la guerre et la promiscuité de chambrée. C’est un livre, venu de Silésie, qui ne lâche plus son lecteur, immobilise un cri. Il faut le lire haut, extraire les mots du silence, risquer l’aventure de la voix, donner aux voyelles leur couleur originelle. J’ai récité le texte de Gracq dans ma retraite à Highgate, en pleine lumière de Méditerranée, sous les toits de Paris, dans un grenier de Normandie. Je confiais à la phrase de Gracq le soin de réveiller le monde, d’imprimer sa marque sur les saisons, d’établir son style sur les choses de la géographie. L’homme impose à l’époque sa stature d’artiste. Il a cent ans, mille ans, tout le temps devant lui. À l’heure où les regards se perdent, comme tant de métiers d’artisanat, où l’écriture n’est plus qu’un rictus de convention, une gênante réminiscence de la jouissance des sens, Julien Gracq est planté devant les eaux étroites du fleuve, simple et loin, dans la splendeur du travail fait. L’écrivain Poirier domine la littérature du dernier demi-siècle, de la tête et des épaules. Il s’est tu, s’est retranché dans un silence fracassant, s’est consacré seulement à ses impérieux tourments. Bref, il s’est appliqué à polir sa manière de dire. S’il a parlé, c’est pour refuser net le trophée des lettrés. Il était dans ses livres comme l’ermite dans ses psaumes. Vers le grand âge, la ronde des admirateurs a raccourci ses cercles, a réduit ses manœuvres d’approche. Le déjeuner littéraire au bistrot du coin est devenu matière à publication rapide. Mais Gracq ne décernait pas de bons points à la cohorte des compagnons de l’hypothétique tour de France. Il remuait des souvenirs sans importance devant la Loire de son enfance. Julien Gracq est le Charles de Gaulle de notre littérature. Les deux hommes ne s’accommodaient pas d’imprécision. Ils n’ont pas cédé sur l’essentiel : la grande querelle d’une France et de sa langue. Ils ont donc joui d’une infinie liberté dans leur discipline. De Gaulle appelle. Gracq attend. De Gaulle appelle de Londres. Gracq attend Irmgard à la gare de Brévenay. Le général provoque l’événement. L’écrivain guette l’instant plein. De Gaulle a d’emblée recherché « un normalien qui sache écrire ». L’oiseau rare se dénomma Pompidou, camarade de Poirier. Julien le Gaullien, voisina dans les parages, voyagea dans les songes de « la princesse des contes », femme fatale des Mémoires de Guerre. Il n’appartenait à aucune académie. À personne. Aux seules voyelles et consonnes. La mort du vieil écrivain est une plaie vive sans cicatrice possible. Un homme au long règne nous abandonne en rase campagne. Je me recueille à l’écoute des premiers accents de Parsifal. Je prie le dieu majestueux des beautés inexorables. Sans défense, nous sommes tirés comme des lapins, jetés dans l’errance d’une lointaine enfance. Tout va vite sous la dictée du souvenir. Escalier, rue de Grenelle. Destination Louis Poirier. Sonnerie timide et doux toc, toc. Personne. Je me sauve car j’ai peur. Je me réchauffe d’un rugueux florentin au chocolatier du coin. Ma jeunesse faiblissait. Je projetais un « Cinématogracq », festival imaginaire des films muets cités dans ses carnets non massicotés. Reste l’attente, le risque d’attentat, le désir et l’amour, les trois mots du Christ : « Noli me tangere ». J’ai aimé sans mesure le rituel somptueux d’Un Beau Ténébreux. L’irréalité d’Allan s’est plantée dans ma chair à pleines canines. Morsure d’une vie. J’étais peiné que Gracq répudie ce livre de jeunesse. Il avait bouleversé la mienne et fléché sa sortie. Le marcheur d’après-guerre, professeur au lycée Malherbe de Caen, arpente la route qui chemine vers Villedieu-les-Bailleul. Au loin, à main gauche, Gracq désigne les bois ébouriffés. C’est la forêt de Gouffern : j’y suis né. Je suis né, pour la deuxième fois, d’une page des Lettrines. C’est un signe de la main, un bonjour de pèlerin. Nuit noire de décembre deux mille sept, nuit d’ardoise sur la splendeur des phrases. Rien de nouveau sous le soleil des voyelles. À ceci près, que la beauté est en péril. C’était de petits livres ouvragés, à peine cartonnés, de la taille d’une boîte de cartouches, qu’on s’échangeait comme des talismans. C’était une certaine idée de la dignité d’ouvrier. » Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018, pages 49/51). L’ouvrage est en vente sur le site de l’éditeur à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

dimanche 21 décembre 2025

Paul Meurisse

« Fred dispose d’un lieutenant occasionnel, d’un garde forestier en patrouille, sentinelle des bois. Le vieux Denis est fiché d’un béret à la Montgomery, mollement affaissé sur la tempe droite. Il acquiesce aux paroles sans gloriole comme il consent à la messe, communie sous les deux espèces. Bien, monsieur le comte. Denis délire dans sa fantaisie. La béatitude l’a délivré d’une solitude. Il veille à la croissance des grandis, à la splendeur des hêtres pourpres. L’ivresse des bois favorise l’idiotie native, entretient la félicité d’ivrogne, identifie l’absence à la rosée du matin. Fred et Denis composent un duo de virtuoses. Ils sont emmanchés l’un à l’autre comme le sont Dromard et Poussin dans « L’Œil du Monocle ». Fred adore Théobald, ce commandant d’opérette, Paul Meurisse, meilleur histrion de sa génération, à phrasé sentencieux et rictus de détresse. L’acteur comique est économe de ses zygomatiques. Il traîne un flegme, trimbale une lassitude, débarde une insoucieuse nonchalance à longueur d’historiette. Il est flanqué du génial Dalban, comédien d’instinct à la gouaille gourmande, buriné à coups de verres dans le nez, champion de la dévotion, docteur honoris causa de l’entourloupe de malfrat. Poussin est un royal larbin. Fred a coulissé ses binocles sur un crâne d’époque. Il est hilare quand il regarde l’inénarrable Dromard, loustic goguenard de dimanche soir. Son côté voyou, ganache, vieille France fait mouche. Fred est accoudé à son fauteuil attitré. Il a lâché ses mots croisés sur le velours jaune. Il s’est installé dans la diagonale de télé. Il s’octroie la joie, deux heures sans rancœur. Mais j’y songe maintenant. J’ai distordu la vérité. L’histoire est destinée à faire croire. J’invente à mesure que je gravis la pente. J’écris au mépris du respect du récit. Le livre est dans ma peau. C’est un texte d’épiderme avec les mots sur les os. Je reprends le fil du film. Il était une fois. Il était une fois un roi. Fred se voit dans l’amant d’Edith Piaf. Meurisse est drapé d’un imper mastic, coiffé d’un galurin rustique. Il tient son pistolet comme une chandelle d’aubergiste. Il trotte sur l’asphalte. Il maîtrise son geste dans une langue précise. Il cite Shakespeare quand la situation empire. Rien ne l’étonne, sauf une beauté d’espionne. Rien ne l’émeut, sauf une beauté de feu. Gaia Germani est une fille d’Italie, une brunette exquise qui défie la cinématographie d’académie. Après Carné ou Renoir, Melville avait senti la fêlure du merveilleux acteur, superstitieux au point de refuser de mourir sur scène. L’improbable clerc de notaire, natif de Dunkerque, mange de la vache enragée, croise Pierre Dac qui l’embringue en virée. Il sera pensionnaire de la maison de Molière. J’ai l’âge de Meurisse quand il meurt du cœur. Fred lui a survécu trente ans. Flaubert ne voulait pas écrire mais faire rire. Il se crée une identité burlesque, endosse l’habit du clown de maison, ne s’appartient qu’en la personne du « Garçon », morveux rigolard, fruste et grossier. Le chirurgien de Rouen intervient sur-le-champ. L’idiot de la famille ne sera pas saltimbanque. Flaubert se vengera de son père sur le front littéraire. Fred ne s’est pas endormi devant les images de la nuit. Toutes ces facéties le divertissent. Meurisse le préserve de l’ennui. Il ignore que Robert Dalban est l’amant de Madeleine Robinson. Moi pas. Fred saisit l’album d’Oumpah-Pah, se lève d’un bond, éteint la lumière du salon, traverse l’entrée, bifurque à gauche, verrouille la porte des chiottes. C’est un lieu d’aisance qu’il accommode en cagibi de plaisance. Là il lit. Hubert de la Pâte Feuilletée continue, à pas feutrés, l’aventure du commandant Dromard et du sous-fifre Poussin. Il est seul avec sa gueule. Il oublie ce qu’il lit. Il rit des tueries. Fred imagine un paradis. Il est sensible au style. » Ce texte est extrait de « Fred » (5 Sens Editions, octobre 2019, pages 23/25). L’ouvrage est commercialisé chez l’éditeur à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/295-fred.html

vendredi 19 décembre 2025

Pognon de dingue et sales connes

La première dame est une curiosité, une escort girl républicaine qui s’interdit les fredaines et le ramdam. La première dame vit théoriquement à l’ombre de son damoiseau. Le tandem qui s’aime, au faîte de l’Etat, s’autorise parfois des privautés qui contreviennent à la bienséance du règne. Je serai tenté de désigner l’actuel couple des perrons et passerelles d’aéronef : « Pognon de dingue et sales connes ». C’est une étiquette comme une autre. Au commencement était « Le grand Charles et Tante Yvonne », le verbe incarné dans une grandeur de nostalgie. Leur succédèrent « Pompidou et Bibiche ». Nous bâillâmes au coin du feu devant « Anémone et Valy ». Nous endurâmes « Tonton Vichy et Tatie Danielle », « Connard ? Moi c’est Chirac et Bernadette (elle est très chouette) », « Casse-toi et Carlita », « Sans dents et sans dame ». A vrai dire, j’ai une dilection particulière pour « Pognon de dingue et sales connes ». Ils ont marqué par leur franc-parler de bistrotiers la morne vulgarité de l’Elysée.

dimanche 7 décembre 2025

Villiers, ses petits yeux de sanglier

Villiers, le grand gars des terres chouannes de Vendée, le vieux barde des collines du Bas-Poitou, bloque sa trogne dans le poste, flanque sa face devant le paravent, se fiche seul sur l’affiche, parle lentement, cherche ses mots dans le silence du studio, ressuscite l’écho d’un bon vieux temps. Quand je le vois exprimer sa foi, sa figure dans l’encadrure, quand j’entends le sifflement de sa phrase qu’il ne lit pas mais à laquelle il réfléchit en son château, dans le taxi jusqu’au studio, Villiers songe tout haut, d’une voix de fausset, articule un chant de paysan, sans autre achèvement qu’une longue ferveur, un émerveillement : le pays, la patrie, la nation où sont nés les fils de Clovis. Cette sorte de poésie, aux heures sépulcrales du récit télévisuel, évoque en ma mémoire la simple humanité, la juvénile fraîcheur des gentilles bluettes du grand Bourvil. André Bourvil. Des chansonnettes de l’acteur, amuseur de terroir, au bouleversant clap de fin du film de Melville. Je me souviens du commissaire Mattei, de son avant-dernier rôle, du terminus du génial gugusse. Je me remémore « Le Cercle Rouge ». Or le temps de Philippe de Villiers est celui d’un hexagone en sang. Villiers laboure la terre des mots en percheron, dans les deux sens d’une même France, en creuse les sillons, pareils à ceux de son front, à la façon du boustrophédon des Grecs sous les cieux d’Apollon. Villiers ressasse une blessure, relate une déconfiture française. Ses petits yeux de sanglier brillent de malice, se noircissent de tristesse. Devant des millions de fidèles, l’histrion joue sa pièce, seul en scène, dit tout haut l’urgence d’un sursaut. L’artiste désigne l’impéritie, raille la pleutrerie, admoneste les traîtres au pouvoir qui déshonorent un pays.

lundi 1 décembre 2025

Rien ne change sauf le climat

Rien ne bouge. Rien ne change. Rien ne se passe. On se morfond dans un sempiternel néant. Les mêmes paradigmes se répètent comme le perroquet de Flaubert, pèsent des tonnes, persistent lamentablement dans leur être de dictionnaire des idées reçues. Et je ne parle pas des logiciels ! Aucune mise à jour depuis René Coty. Le candidat Macron ne bouge pas d’un iota, écrit ses homélies, pleines d’empathie, comme des rapports de mairie, a l’air de se complaire à sa tâche de stagiaire, de titulaire à vie du statut d’apprenti sorcier du pays. Macron vit sur Pluton, planète qui ne tourne pas rond. Rien ne change. Noël se fête dans le même ennui que les veillées de jadis, toujours le 25 décembre. Même à Bruxelles où le petit Jésus, sans tête et sans abri, est une sorte de soldat inconnu. La vie non plus ne change pas, toujours la même crémerie, malgré les injonctions de Rimbaud et Mitterrand réunies. A vrai dire, la seule chose qui marche dans ce pays, qui change quand on en cause à la buvette, c’est le climat. Le climat, lui, fait le boulot, ne se paie pas de mots, asticote le thermostat. Il change à vue d’écolo. Il travaille comme un Nègre, paie ses dettes, s’épargne les salamalecs de meetings. Le climat fait de la surchauffe quand les hommes pérorent en voix off.

Osez Bashung !

Bashung a ôté son chapeau, salué sous son chapiteau, n’a pas sauvé sa peau. Ce métis, à profil d’oiseau de race, était un écorché fils. Il a sculpté les mots, saccadé les sons, fracassé les rythmes. Il chantait des splendeurs dans son for intérieur, confiait sa déchirure à des volutes de volupté. C‘est comment qu’on freine l’élégant énergumène ? Avec des Victoires de dernier soir, Bashung a noyé son désespoir. Il est mort sur les rails, trente ans d’allers, trente ans de retours. Gaby le Kabyle n’a rien échappé belle. La rougissure des yeux est le pourboire des endeuillés. A la droite du rocker. Autour d'albums, faute de Bashung. Il s'est cassé. Pas que la corde vocale. Le rocker impose une prière. Bashung Achtung ! Attention aux yeux - l'élégant dandy. Attention musique - féline fêlure et mots précieux. Prince en exil intérieur, Bashung nous débarrasse du bastringue. C'est une musique entêtante comme un vin mauve, aux sensuelles arabesques et fins interstices. "Finale", comme dit Céline de La Fontaine. Aristocrate de son art, meilleur que le tapageur Gainsbourg, Bashung émeut par ses mots bleus transfigurés. Vaguement christique, à la Bowie, il meurt à son zénith, vit dans la belle parole de Miossec et Chedid. Chefs de rayon télévision: osez Bashung ! Ce texte est extrait de « Dancing de la marquise » (5 Sens Editions, mars 2020) https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/322-dancing-de-la-marquise.html

samedi 29 novembre 2025

Il aurait 93 ans

Une sauvage végétation camoufle l’institution. J’ai gravi le raidillon d’accès, tapissé du miroitement d’un fleuve de signes. Le ressac des traces mène à Chirac. C’est un vaste musée, habité d’une poignée d’enthousiastes. L’exposition finissante ne passionne guère la population. Chirac achève une longue traque, un itinéraire sur la terre, à La Pitié-Salpêtrière. Chirac est embaumé vivant, à son soleil couchant. Il s’est décanté, dépiauté d’une chair, s’est dépouillé, dépositaire de ses mystères. Le grand os du squelette s’effile jusqu’à la tête modelée, burinée, balafrée d’estafilades. L’échassier sculpté, voûté, courbé sous les intempéries, c’est l’homme qui marche de Giacometti. Chirac en sa Corrèze ultime, la planète, ressemble à Beckett, esquissé dans la glaise. C’est un gosse de onze ans, un chef de bande turbulent, qui des lumières du Rayol, barbouille une lettre d’amour à Marette – un sac avec son père pour son anniversaire –, scarifiée d’une bande de dessins de guerre : beurre, fromage, bifteck, vin, cigarettes. Le grand Jacques rêve de victuailles, annonce la couleur de son légendaire coup de fourchette. Chirac a de l’appétit, de la sympathie pour les péripéties de la vie. Il sait sa finitude dans la connaissance des vieilles civilisations, dégringolées d’une splendeur vers la décrépitude. Chirac est conservateur. Il est le gardien de la maison. Il garde le secret sur ses tuteurs d’aventure : Vadime Elisseeff, son chef d’école buissonnière, au Musée Guimet, et Vladimir Belanovitch, son instructeur de russe. Car Chirac apprécie le souffle des grandes largeurs, le vertige des dimensions continentales, la beauté des horizons planétaires : la Russie, l’Afrique, la Chine. Il cause à Poutine, trinque avec Eltsine dans la langue de Pouchkine. L’inculte Chirac, Facho-Chirac, Supermenteur, sait la vérité des œuvres d’art, connaît Kandinsky comme peu d’érudits. J’aime revoir Chirac, impatient, volcanique, nuque sous le capot, le nez dans sa quatre cent-trois Peugeot, trifouiller dans le cambouis anonyme d’un moteur réfractaire. Je découvre ici, en son mausolée désolé, abandonnées à de rares regards, deux figures Vili, d’artistes congolais, qui m’agrippent par les yeux et me cognent d’une bourrade dans le dos : une statuette magique, un chien d’errance tragique. De Pompidou, il a appris qu’on ne se couche qu’une fois. Chirac va mourir, est mort, nous évitant le pire. Chirac est grand par son refus téméraire des « malheurs de la guerre ». Le veto de Chirac au simplisme de Bush est sublime de panache. Cet homme, fêlé de l’intérieur, – qui ne s’aime pas –, livre à notre mémoire un sens énigmatique, saturé d’interrogations millénaires. L’immobilité du terminus l’a réveillé. Chirac est descendu du train de l’Histoire de France pour prendre le chemin de ses tribunaux. Le vieux président multiplie les petites enjambées en tous sens sans jamais beaucoup s’appesantir sur leur finalité. Les couches de secrets sont épaisses. Le Chirac reposé des palaces marocains fait oublier l’ancien baroudeur des palais républicains. Car il n’a pas toujours chaussé ses babouches d’amical grand-père de la nation. Il est couturé de partout. Il trimbale une longue histoire derrière lui. Un jour, dans une autre France, il y a très longtemps, il s’est extrait du noir anonymat pour s’imposer à Pompidou l’Auvergnat. Ce Corrézien à grand destin a fait des pieds et des mains, s’est donné un mal de chien pour décrocher la timbale élyséenne. Parvenu à demeure, propriétaire de la maison, Chirac tourne en rond. Il est embastillé dans les papiers. L’homme a besoin d’extérieur, d’exercices, de politique étrangère. Sans quoi, il s’enquiquine, maugrée, se tire une balle dans le pied. Trêve de blabla, il dissoudra l’assemblée. Sa gaucherie défraîchira la gauche. À long terme, l’idiot coup de poker devient un formidable trait de génie. Chirac scrute l’horizon. Il faut qu’il sorte, qu’il s’aère, qu’il serre des mains et remercie la famille de province. Il aime toucher la peau de paysan, la joue d’une jeune fille fraîche, la prendre par la taille et boire un coup de cidre. Avec toujours ce sot sourire sans joie, ce meurtrier regard d’insatisfaction de soi. Chirac trimbale sa grande carcasse comme un gregario à l’ouvrage dans l’Izoard. C’est à l’énergie, malgré les quolibets, qu’il va la hisser au sommet. Cet homme, aussi lent qu’expéditif, hésitant qu’impétueux, revient du diable vauvert, d’une sorte de mort politique clinique. Il travaille comme un nègre, se prépare d’arrache-pied. Chirac a collectionné les trophées. Il s’est forgé manu militari le plus fleuri des palmarès de la République. De Gaulle, Pompidou, Giscard et Mitterrand ont tous les quatre mesuré du coin de l’œil ce fougueux secrétaire d’État, ministre et premier ministre. Chirac se regarde sourire sur le mur des mairies. C’est un homme sans qualités, à la Musil, qui fuit l’étiquette et les effets de style. À l’histoire des manuels, Chirac préfère l’anthropologie des rebelles. Lisse de visage mais de culture irrégulière. Car il s’est interdit le faux nez de la puissance et les postures de la vanité. La volonté de cet homme seul saute aux yeux, agrippe le regard comme un phénomène atmosphérique. Cette rudesse au mal, cette ardeur à la tâche, cette furieuse envie d’en découdre masquent un souverain désarroi. C’est un homme d’habitudes que rassure la ronde des saisons. Il fait attention à l’ordre du monde, à la seule loi des émotions. Il leur obéit en soldat, charmé par ces choses de la terre qu’il relativise jusqu’au vertige. Cet escogriffe d’allure saccadée déplie sa haute silhouette de bipède précaire. Il figure l’homme à la mallette des cités grises. Ni Giscard, ni Mitterrand, aucun de ceux-là, n’arrivent à la cheville de Chirac. Il n’ignore pas la petite vérité d’humus, le dernier secret du terminus, l’humilité humaine et terreuse sous l’ultime pelletée, la mort, cette main qui rompt la poignée de l’autre. Chirac sait l’histoire tragique. Il ne cherche rien, pas même la trace de l’ancêtre sapiens. Dans les conseils d’administration, où chaque président se conforme à l’attirail et charabia du pontife, joue violemment au chef pour intimider sa secrétaire, on raille à l’excès l’homme aux grands pieds. Or l’homme aux grands pieds se fiche précisément des semelles, mais pas du vent. La poésie, il faut la taire, la terrer dans son sang, et vivre avec. Un soir de télévision, les yeux se perdent, son regard s’égare du sujet, dérive sans attaches. Une arrière-voix, comme on dit d’une fugitive saveur un arrière-goût, colore tout à coup les mots de sa gorge, rend ce phrasé rauque d’un père exemplaire, évoque l’âpre sonorité de tabac de Georges Pompidou. Chirac n’est propriétaire que d’un corps et d’une meute de souvenirs. Avec cela et rien d’autre, il a bricolé à peu près sa vie. C’est un candidat, un postulant à toute épreuve. Il s’efface du paysage à l’âge d’un cardinal à la retraite. Il ne sera pas du prochain conclave. Chirac voit de travers et n’entend plus guère. Il se voûte et même s’arc-boute. Il reste impénétrable comme un fragment d’Héraclite. C’est un bloc d’étrangeté, cuirassé d’un excès de familiarité. On le croit creux : il est rare. Chirac va débarrasser le plancher. Pas de trace. Pas de mémoires. On ne saura jamais rien de Jacques Chirac. On ne lira jamais les arrière-pensées du prompteur. On ne déchiffrera pas son bouleversant regard d’égaré. Chirac trimbale un visage de vieil histrion d’Hollywood. Chirac va déposer les statuts de sa boutique d’antiquités. Il va discourir sur l’Asie, bonimenter sur la Chine, fourguer des bibelots japonais. Pas du tout. Il va faire la planche dans l’océan indien, se noyer dans l’anonymat du luxe bourgeois. Chirac va s’estomper dans nos souvenirs. À moins qu’il ne squatte définitivement notre tête. On risque en effet de succomber au charme entêtant d’un Chirac encombrant. L’homme des foucades au Stade de France et des ruades en Israël ne lâchera rien sur son mystère. Il somme toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : il est blanc, candide, candidat. Chirac est un Poulidor vainqueur, sans stratégie voyante, sans intelligence criarde. On n’est pas près de comprendre ce savoir-faire d’improbable homme de la terre, de paysan ministériel à patois mécanique, de technocrate à mallette au know how de péquenot. On ne trouve pas ce genre d’énergumène sous le sabot d’un cheval. Son vieux peuple va devoir cravacher pour rattraper sa bévue. Chirac est un fils unique dont la seule boussole est un père magnifié. Il n’arrivera jamais à sa cheville. Aucune preuve ne suffit à ses yeux. L’introuvable Chirac loge sans doute quelque part, dans les parages d’un père inatteignable. Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018, pages 42/46). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

lundi 24 novembre 2025

Le dictionnaire amoureux de la prison

Plon publie des dictionnaires qu’il destine au pilon. Il les veut amoureux, et peu, pas trop sourcilleux. C’est pourquoi l’éditeur d’abécédaires songe à débaucher l’évadé de la Santé, à le débusquer de sa planque chez Fayard. Sarkozy, le journalier de la prison, l’alphabet il en connaît un rayon. Si Trump décrochait celui de la paix, Sarkozy glanerait, lui, le Nobel des Belles Lettres. Sa stratégie est de multiplier les bouquins comme les petits pains. L’éditeur des mots du cachot ne mégote pas sur les cachets. Il lui propose un pactole pour la rédaction d’un pavé de la taille d’une brique, un gros volume étouffe-chrétien du genre des généreuses productions de Mauvignier. Avec photo de l’auteur à la clé, mal rasé, faciès de condamné. Fayard a cadenassé l’exclusivité du contrat du taulard – comme naguère Laffont avec « Papillon », son premier best-seller -, verrouillé la liberté du potentiel fuyard. Mais Plon se prétend d’un métal qui se transmute en tas d’or. Il raflera le petit jogger du seizième, l’épinglera à sa collection de prestige. Sarkozy appartiendra désormais à l’histoire littéraire de la prison comme Sollers s’identifie pour toujours à la gloire de Venise. « Le dictionnaire amoureux de la prison » sortira le 6 janvier 2026, le jour de l’Epiphanie. Si d’aventure, l’ancien président chopait un deuxième séjour à la Santé, l’éditeur dispose déjà dans ses coffres d’un manuscrit intact, impeccablement rédigé : « Journal d’un saisonnier ».

samedi 22 novembre 2025

Farce d’homme

Sarkozy, les yaourts, la Santé, les jours de violon, un lapidaire journal de détention, un jogging de petit vieux, le frichti du Flandrin. Macron, le terroriste. Macron sème la peur, l’acédie et les passions tristes. Macron s’aime de tout son cœur. Il révèle un goût mauvais à pérorer et à commémorer. Son petit soldat chante le don du sang, siffle le sacrifice des fils. Macron, qui ne tourne pas rond, fait l’avion au-dessus de la nation. Le roi Ferrante, dans « La Reine Morte » de Montherlant, flanque ses sujets « en prison pour cause de médiocrité ». Le troufion du banquet des mairies exhorte un pays à « la force d’âme ». Sa langue a fourché. Nos princes sont farcesques au sens de Flaubert.

dimanche 16 novembre 2025

Danke schön

La colossale finesse de la diplomatie teutonne s’est illustrée à tâtons. Le paltoquet du Touquet moisissait dans un cachot politique, jouait la partition taiseuse de l’admirable Quai d’Orsay. On songeait à l’exfiltrer de sa prison cérébrale, de son Barrot à crâne lisse. Emmanuel était incarcéré. De la tête aux pieds. Pas Boualem. Certes, Alger le tenait dans une geôle blême, mais pas son âme. Intouchable Boualem. Boualem Sansal était libre comme l’oiseau d’un seul ciel : la langue française. La colossale finesse et la grosse rigolade ont révélé l’Allemagne dans ses clichés immémoriaux. La grande nation gaullienne qui fait rire Outre-Rhin, son chef improbable la déclare sans culture, sollicite en cas de coup dur l’aide de la Kommandatur. Le petit coq de palais s’emmêle dans sa chaîne comme un vulgaire chien de ferme. Le bilan politique de Macron – qui se rêvait un grand fauve - est celui d’un piètre animal domestique. De mes années de lycée, je ne me souviens guère de l’idiome germanique. Pourtant, je veux aujourd’hui sauver de l’oubli ces deux mots: « Danke schön ».

jeudi 6 novembre 2025

Bouquet, cent ans

Avant de mourir à dix-sept ans, on est venu courir la gueuse, consentir au reniement, applaudir un style, une manière habile. On voit Mauclair, l’élève de Jouvet, l’Athénée. On voit Bouquet, Bérenger, et tous les dangers. Bouquet. Je l’ai croisé, par effraction, sans le vouloir. Un physique de vicaire créait une distance, masquait un silence calculateur, laissait pressentir une vipère, une langue de vipère. Le métier de Bouquet, son phrasé, sa diction sentencieuse, monochrome et gourmande à l’occasion, d’une préciosité d’orfèvre, sautait aux yeux, agrippait l’oreille des habitués des grands textes. Une folie d’archevêque étincelait dans l’œil, mais douceâtre, attentivement démoniaque, proche du malaise, d’une ironie narquoise. Bouquet compose avec une petite figure modeste, chafouine, qui ambitionne le pire, inspire un notable, notarial respect. Bouquet, Serrault. Leur folie ecclésiastique voisine sans pour autant se décalquer. Celle de Bouquet s’arrête au sourire. Au sourire amusé, à ses plissures de méchanceté. La démence de Serrault, en revanche, se fait plus insistante, moins stagnante, met les points sur les i, déclenche l’hilarité, s’autorise de conclure. Bouquet restait dans les pointillés. Bouquet était un grand acteur. Il faisait peur. Des deux côtés de la scène. Il figure au générique des meilleurs films de Chabrol. Je le revois dans Ionesco. Il est chez lui dans l’absurde, à demeure dans une interminable agonie. Bérenger 1er. Bouquet est le premier et dernier de cordée d’une génération. Bouquet final du feu d’artifices, du jeu d’un grand artiste. "Le roi se meurt". Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, page 54). On peut commander l’ouvrage chez l’éditeur à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html

mardi 4 novembre 2025

Les hommes à la meuleuse

Les gilets jaunes du Louvre ont commencé le boulot, mais à la première fenêtre, ils ont réclamé une pause au commanditaire. Ces ouvriers de la couronne sont syndiqués, ils manquent de suite dans les idées. Ils ont demandé une interruption de séance comme on exige une suspension de conclave ou on revendique un moratoire sur les retraites. Car du taf, il en reste un max ! Il y a au total mille deux cent quatre vingt dix-neuf fenêtres à découper qui patientent, qui attendent la fin du repos du commando. La cambriole n’est pas un art de gredins frivoles mais une activité répertoriée qui s’exerce dans les règles, aux normes de l’union européenne : la meuleuse est homologuée, la nacelle et l’échelle sont certifiées conformes à l’usage professionnel. Certains gilets jaunes - la bleusaille -, se sont faits choper par Nunez avant de pouvoir se tailler en Algérie. Mais les joyaux, sourds aux bravades du ministre, courent toujours. Le commanditaire gère le suivi de sa commande. Il doit négocier la reprise des travaux avec les rescapés du commando et recruter de nouveaux laveurs de carreaux. Les hommes à la meuleuse sont confiants. Ils finissent l’apéro. Ils se préparent à l’assaut de leur deuxième fenêtre.

Gilles Deleuze

« Du salon, nous sommes passés à la chambre à coucher, au magnétoscope, à la vidéo de Deleuze. De Vincennes, Serres a marché le long de la Seine jusqu’à la Madeleine. Abdelwahed, le disciple d’Itzer, l’accompagne, écoute Michel disserter sur l’opéra, évoquer Garnier, l’architecte, successeur de Baltard à l’académie des Beaux-Arts. Serres apprécie Deleuze, le désigne comme « un ami de vieillesse ». Tous deux ont musardé par les mêmes sentiers vicinaux, les chemins de terre accidentés, voire à travers champs, au détriment des lancinantes autoroutes de la pensée. L’un et l’autre considèrent que les concepts sont des personnages vivants, des figures de chair. Serres s’assied par terre, s’adosse à l’armoire blanche. Nous sommes allongés sur le lit de la chambre. J’actionne la télévision. Deleuze parle de « l’acte de création ». Le philosophe au shetland mauve a enregistré une conférence éblouissante à l’école de cinéma du Trocadéro. Il inaugure une collection de vidéos prestigieuses. Je propose à Michel de prendre le relais, dans le sillage du penseur spinoziste. Serres se relève : pacte conclu. Sept ans plus tard, Gilles Deleuze quittait ses amis pas ses lecteurs - pour aller acheter des cigarettes, aller voir ailleurs s’il fait bon mourir. A Saint Léonard de Noblat, l’homme aux semelles rebelles pensait à la petite reine, l’autre, pas celle de Fausto Coppi, la jolie Sophie qu’il aimait sans mesure. Deleuze ressemblait à l’homme de terre, pas à l’homme de tête, qu’il s’était faite, qu’il avait si merveilleusement faite. Deleuze donne de quoi vivre pour l’hiver, se vêtir la peau et les os quand il fait froid sur les idées, de quoi penser jusqu’à l’été. Sans philosophie fixe, il se meut dans les saisons, il émeut par les mots, il est mort d’un claquement d’aile. Shetland de jeune homme, visage brave, Gilles Deleuze tend une main de prince, une poigne d’Idiot, confie au temps sa noblesse et ses lettres. « Le peuple manque » disait-il à propos de l’artiste, après Paul Klee. Il lève sa plume d’oiseau urgent. L’homme au sourire violet s’en est allé. Loin des veules, près du peuple à venir. Les deux amis de vieillesse sont désormais enterrés entre Garonne et Haute-Vienne. » Ce texte est extrait de « Les fées de Serres » (5 Sens Editions, décembre 2021, pages 35/36). On peut commander l’ouvrage chez l’éditeur à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/476-les-fees-de-serres.html

lundi 3 novembre 2025

Revoir une jeunesse

Malraux, malreux, malheureux vite dit, vieillit à Verrières le Buisson, loin de la brousse et de la sagesse, proche ami de la folie. Dans ses contorsions de visage, ses arabesques de main et ses concassages de mots, Malraux évoque Artaud, mais Verrières n’est pas Rodez, Malraux n’est pas Momo, moins beau sous son faux air de faussaire. Ami de la folie. « Ami génial » écrit de Gaulle. Ami des génies, du général et des mauvais. Malraux sait trouer la phrase avec de vraies cartouches. Au Siam, il chipera les dernières économies d’une vieille civilisation d’Orient : Nique Ta Khmère. Mais Malraux, c’est quand même un type qui frissonne pour une voyelle, qui s’émeut pour une virgule. Au reste, il y a beaucoup d’élégance à aimer l’art de son temps, c’est-àdire de Gaulle. Oui, Malraux – tics, toc, tact – frappe fort à la porte de l’Histoire. Il revient au Panthéon comme sur les lieux d’un cri. « Aujourd’hui jeunesse… » Ce visage de craie secoue l’indécis alliage de ses brisures. Il exorcise sa hantise de la finitude par la bougeotte aventurière, l’émoi d’un faux mouvement. Malraux voit du même oeil que Baudelaire, le noir. « Chez Malraux, la vision précède la vue », diagnostique en connaisseur Dominique de Roux. C’est l’âge où son corps s’est fixé, comme un lézard vieillard à cuir rouge, à l’arrêt sur la photo du souvenir, grands yeux saisis dans les phares de l’éphémère, entre Mandiargues et Neruda finissants. Cet aventurier est roturier de l’intelligence. « Malraux chez Louise de Vilmorin, c’est le vieux rêve rentré de Proust admis chez la duchesse de Guermantes. » Fulgurant Dominique de Roux qui traque à merveille cette espèce de gibier, et qui tord le cou, d’une phrase immédiate, à la thèse du complot anti-Proust. Malraux ne fait que rattraper le temps perdu. Gaullien ? Pourquoi ? Pour rien. Rien que pour de Gaulle. Et puis, la mort, qui rôde et lui mordille les chevilles. Celle du grand-père et du père qui le vaccine du suicide, du petit frère et du grand frère en Dostoïevski, de la belle romancière et de ses fils. Cette mort, il l’apprivoise en chef, comme une affaire de famille. Elle vient des femmes puisqu’elles donnent la vie. Il remue cette idée de grandeur, brève apparition de rêve, qu’il a vue, qu’il veut revoir, sa vie durant. C’est pourquoi Malraux shoote dans le « misérable petit tas de secrets » et prend l’avion. Ce grand brûlé des accidents de l’Histoire s’envole vers le ciel pour contempler la terre. En Drieu, il croit, il admire un dieu à rire sec, dandy à griffe, brutal et doux comme le métal. Dans la cour des grands, le mirobolant Dédé veut ressusciter la fraternité des récrés. Il est élégant, pour l’exemple. Chic et déstructuré, ample. Car les enfants regardent. « Les honneurs déshonorent ; le titre dégrade ; la fonction abrutit. » Goncourt, colonel, ministre, grand homme de Panthéon, Malraux résiste au klaxon de Flaubert. C’est un résistant à peau coriace. D’ailleurs, le Panthéon lui sert de prétexte à gueuloir. Il y déclame la Résistance. D’où son amour pour la beauté, qui toise de haut la mort des hommes. Bref, Malraux ne fait qu’une bouchée du déshonneur de la gloire. Il se fiche de cela. À la manière de Chateaubriand : “ La gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme : ils la parent, et ne peuvent l’embellir ”. Malraux devient beau comme un Rousseau car tels sont les canons des camions du Panthéon. André s’est ennuyé à se voir embaumer. Il n’a pas supporté cette faute de goût, la sotte trouvaille de collégiens dévoués : les grands chats d’Égypte. Il s‘est repassé sa vie comme s’il allait mourir. Revoir une jeunesse. Aujourd’hui. Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018, pages 51/53). On peut commander l’ouvrage chez l’éditeur à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

dimanche 2 novembre 2025

Veni, Vitti, Vici

Oui, Antonioni. Le Pontormo du cinéma. Un luxe maniériste, une posture d’artiste qui peint les ciels dans leur perfection formelle, échafaude une parure, imagine une griffe, la fait luire au jour comme une deuxième nature. Quelque chose de flou, un bastringue que rien ne distingue, un cri qui troue l’apparence, colorie l’indifférence. Antonioni s’approprie le rouge, le désir qui surligne une lèvre, le désert qui dissuade un rêve. D’instinct je me suis jeté sur le trottoir, l’ai foulé vers la salle destinée. Je voulais guérir d’une nostalgie, stopper une maladie, réserver l’après-midi. J’ai fendu la file du Champollion, rue des Ecoles. Ai dégringolé les marches, me suis glissé dans le noir. Veni, Vitti, Vici. Vaincu, convaincu, je le suis depuis l’incolore éblouissement d’une île de Sicile, le choc incantatoire de « L’Avventura », le regard égaré de Claudia. « Deserto Rosso. » Giuliana est une soeur siamoise de Claudia, le sosie, le portrait craché d’une sublime actrice de cinéma. Monica Vitti déambule dans une rue pâle, erre dans le vestibule, dérive dans un ciel industriel. Elle observe l’horreur des couleurs. J’ai couru, suis entré bon dernier, attentif à écrabouiller l’orteil d’une rangée entière. Je voulais revoir le manteau de laine de Giuliana, la pelisse verte d’une bourgeoise désœuvrée d’Emilie-Romagne. Revoir une manière de s’emmitoufler, de se carrer dans un corps, de se camoufler pour manger le pain de l’ouvrier. C’est cette couleur froide qui enlumine un visage diaphane. Mais le rouge ici désigne la déchetterie d’usine qui bariole, peinturlure la nature. J’aime le rouge artificiel d’Italie, la joie écarlate qui jaillit des veines, des volcans, des voyelles. J’aime le rouge incendiaire de la baraque d’une partie de plage d’hiver. Le goût d’Italie me vient de cette couleur de feu joyeux. Antonioni peint l’intériorité des figures dans l’espace et ses géométries. On lit dehors les sentiments des hommes comme dans un album d’images luxueuses. Le monde est une poubelle que l’artiste filme et fignole au pinceau. Monica Vitti s’extrait des brumes qui indifférencient le temps des cinémas qui passe. Un regard voilé, qui s’abandonne, sans domicile, comme un paradis perdu, outrageusement oublié. L’artiste anticipe l’avenir. Pollution, blabla, mal de vivre. Inutile de s’appesantir. Ce texte est extrait de « Fragments d’un sentiment » (5 Sens Editions, novembre 2023, pages 71/72). On peut commander l’ouvrage chez l’éditeur à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/536-fragments-d-un-sentiment.html

vendredi 31 octobre 2025

Cent ans

Choyé par des littérateurs du demi-monde, papillons noués au col, Roger Nimier fait l’aigle, un sourire d’enfant fier sur l’épaule de son père. Il s’accointe au « Grand d’Espagne », s’acoquine à Céline. Mais dix années durant, un professeur de dictée, maître à Barbézieux, lui dit des horreurs, lui défend de s’amuser, de griffonner des romans. Qu’à cela ne tienne, il pique un sprint en pleine côte, histoire de faire mal et d’en rire, d’infliger aux coureurs de dictons l’impardonnable suprématie du talent, cette gaminerie d’enfant grave. La virtuosité vieillit mal, faite pour l’instant. Reste qu’elle périme d’un trait les écritures obèses, décomposées dès la première rampe, enrôlées par erreur. Que Nimier expédie les importuns à la ferraille dans ces voitures-balai « réservées aux grosses santés » instruit sur ses sentiments : bons comme sa littérature. Nimier, sabre au clair, précise l’attaque d’une phrase allègre, si aisément, montant sur ses grands chevaux. Au volant des studebakers, dans les bras de Lucia, la plus belle fille du monde, ou de Sunsiaré « la Messagère », Roger Nimier aime éperdument les routes tachées de vitesse, écrit d’avance des petits livres en guise de faire-part. Avec cette mauvaise grâce de l’enfant dédaigneux, il remue les mots et les couleurs, crayonne indifférent, comme un nuage au vent, qui passe le temps. Avec les trains, les fous et les fermeture-éclair, on ne s’embête jamais puisqu’à l’occasion ils déraillent comme vous et moi. Celui qui, si gai, noircissait les pages et souvent les choses – « nous écrivons peut-être dans une langue morte » –, qui en fit son affaire, ravigota le roman d’une belle plume égarée, devint dans l’instant RN, squelette et emblème, initiales fatales de Route Nationale. Il faut se dépêcher de dire je, avant que ils, nous, vous, tu. C’est d’une littérature capricante dont j’ai besoin séance tenante. Roger Nimier de la Perrière est un auteur qu’on débusque là dans les fagots, derrière. C’est un flacon d’ivresse, ensommeillé dans une cave, une bouteille d’encre pâle qui étoile un calice. Il figure parmi les marmots les pires, les plus insolents, d’une république de mots, parmi les chenapans d’une cité des talents. Il baptisa son fils Martin, du nom de sa chignole Aston. L’homme travailla comme un nègre, mains nues, respectueux des paresses et des pègres. Morand est doublé sur sa droite, touché par la grâce du bolide. Durant dix ans, ils échangèrent des secrets, confièrent leurs humeurs, zébrèrent d’impertinences leur fière correspondance. L’art épistolaire est une école de virtuosité. Frivole est sa manière. Mais Nimier est du genre buissonnier. Il donne du fil à retordre au vieil ambassadeur. Morand s’amourache du jeune homme à panache. Roger Nimier songeait à acheter « une panoplie d’orphelin » à son Monsieur du Pimpin, l’autre Martin. À la hâte sur l’asphalte, l’Aston calcina deux corps. Nimier, trente-sept ans, Sunsiaré, dix de moins. Sunsiaré de Larcône mouillait encore les yeux de Guy Dupré, l’auteur des « Fiancées sont Froides », cinquante ans après. Nimier expédie d’un trait l’envie d’été : « Les pédales sont des embauchoirs, le volant un cintre. Il se dévêtit et courut se jeter à l’eau. » Faites un plan. C’est en lisant Nimier, au début des « Épées », que je me remémore l’injonction d’adjudant. Faites un plan. Bon sang, oui. Une liste de courses sur un post-it. Ne rien oublier à cause du souci d’exhaustivité. Je compte sur mes doigts. Je numérote les parties. Je charcute tous azimuts. Je veux voir des titres, qu’une seule tête, et des chapitres. Faites un plan. Je désobéis à l’impératif. Je n’ai pas d’idée sur ce que je vais dessiner. Je taille des phrases, je coupe des lianes, je pénètre dans une église sans vitrail. Je joins le pouce et l’index et trace un texte. Faites un plan. Je perds mes moyens quand on me réveille au petit matin. J’ai le sentiment qu’on me tend une cigarette, qu’il est encore temps de faire une prière, et que si j’obtempère, je me conformerai aux critères d’une meilleure humanité. Je ne trouve pas de plan. J’ai cherché dans mes arrière-pensées. Les heures passent. La pendule tourne. Je n’aime pas les bidules. Je claque des dents. Je suspecte un désir de n’avoir rien à dire. L’Aston-Martin de Nimier me fait entrevoir le pire et le macadam, le chagrin des hommes. Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018). On peut le commander chez l’éditeur à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

lundi 27 octobre 2025

Do you speak godiche ?

Les mots s’usent avec le temps. Par manque de consensus. Au point de disparaître de la circulation, d’être enterrés pour de bon au cimetière du vocabulaire. Dans les salons de télévision que sont les plateaux de bavardage, il est soigneusement conseillé d’éviter de prononcer deux mots qui effaroucheraient les marmots et les sots. Autrement dit, le vocabulaire d’aujourd’hui tue symboliquement « père » et « mère », leur substitue un babil infantile, le parler gnangnan du « papa/maman ». Dieu sait qu’il y a des crimes de sang dans la cité qui nécessitent un commentaire circonstancié ! Les accrédités du micro nous détaillent la folie meurtrière d’un tueur en série comme Lecorniaud, par exemple, l’assassin des loupiots du Parc Monceau. Ils s’émeuvent du chagrin fatal du « papa » de la petite Zoé, tranchée au couteau de charcutier. Ils nous bouleversent avec la détresse de la « maman » dont l’infini malheur résonne à nos tympans. L’évocation des faits ne maltraite pas seulement l’enfant, mais ses parents mal nommés. Le père et la mère, leur désignation même est également frappée. D’obsolescence, sans doute. Au nom du nunuche de complaisance. Do you speak godiche ?

mercredi 22 octobre 2025

Innocents sur les mains

On est très en retard. On ne sait plus comment se protéger des innocents qui traînent dans nos contrées. Les ingénus courent les rues. Il faut accélérer la construction de maisons d’arrêt. Les prisons sont surpeuplées, regorgent de présumés innocents. Si l’on ajoute les supposés coupables, alors la situation des geôles frôle le scandale, suscite l’indignation. Il y a trop d’innocents dehors. Leur liberté est un bras d’honneur à la morale. Il faut construire des cachots à tire-larigot, bâtir en préfabriqué s’il le faut, encabaner dare-dare ces avérés salopards. Faute de quoi, nos filles seront violées à tous les coins de rue par ces forcenés, ces taulards dans la nature, suspectés d’être sans péché, sans culpabilité, en attente de mitards pour les incarcérer et de paillasses pour les accueillir. Les innocents – l’étymologie du mot nous l’enseigne – ont du rouge sur les mains. Il est criminel de les laisser vagabonder à ciel ouvert. Au trou ! Et vite fait.

mardi 21 octobre 2025

Il y a un an, mourait Christine Boisson

« Mademoiselle Boisson. Les actrices meurent avant que la cicatrice ne disparaisse des yeux. Le communiqué tombe comme les derniers gravats, l’ultime éboulis, la finale chute de pellicule, l’extrême clap de cinéma. Christine est morte, au bout du couloir, derrière la porte. J’ai couru dans la rue. L’escalator n’était qu’un long alligator. J’ai fui les mots, les regards des métros, les grimaces des quais de gare. Il faisait froid. Le ciel brutal était bleu cobalt. Le bistrotier servait un vin violet aux habitués. J’ai erré parmi les nappes. Il y avait une vie déjà qui s’était brûlée, un corps frêle de petite fée qui s’agrippait aux parapets et qui jetait des sorts. J’ai baisé ses doigts, d’instinct, comme il allait de soi. Christine m’avait lu, écrit un mot espiègle qui révélait une complicité. J’avais vu, revu Rome, Venise, la fille du film, la brune interprète du Palais Gritti, et la voyait la première fois, en dehors d’Antonioni. Elle était là comme un chat, un petit fauve dont la prunelle était une griffe du ciel. Elle faisait luire, comme une parure, l’écorchure d’un secret. – Il est bien, votre livre. Fred vous a violé ? – Non, c’est moi, le fils, qui ai fracturé le coffre du roi. C’est sous sa dictée que j’écris et sous hypnose que j’ose l’audace. – Alors Fred ne vous a pas violé. – Non, je lui ai tout volé. Je suis le dernier rejeton des Karamazov. Vous me comprenez, vous, la Mouette, et qui aimez Tchekhov. La starlette s’embrume dans ses volutes de cigarette. Le gros serveur à tablier serré se garde d’aboyer. On parle du maître de Ferrare, du brouillard d’Emilie-Romagne et des aurores d’hiver. L’actrice d’Antonioni se remémore les moments rares, les jours d’amour avec l’homme de Pologne. Christine a joué avec Delon. Elle évoque Depardieu, prononce les trois syllabes qui embrasent ses yeux de feu. – À table, assez loin de moi, Gérard fléchit l’index, petitement, sans discontinuer, me désigne d’une voix de soie : « Toi, tu viens ! » Je vois l’œil bleu, le guili-guili de l’espace, la poésie d’un voyou qui s’adresse à moi et me nomme sa voyelle. Je suis comédienne, et déjà un peu reine. Je sais que la vieillesse ne rend pas les pièces, que la nostalgie est un sentiment qui acquiesce. Le critique écrit du haut de sa chaire, l’artiste griffe du bas de sa chair, hurle des bas-fonds d’un corps. Dehors, les paysages ont l’âge de mes blessures. C’est l’hiver. J’écris sur un coin de buvard usagé qui a séché des larmes d’encrier. – J’ai aimé le texte sur moi, sur nous, dans « L’amitié de mes genoux ». Le luxe maniériste d’Antonioni. Mais je ne suis pas une petite Arabe, comme vous dites, mais de sang antillais par mon père. Au Sofitel Ma Maison, ou peut-être au Nikko, les ascenseurs s’ouvrent comme des corolles de fleurs, se ferment comme des dos de camionneurs. Los Angeles est une ville sans liesse ni princesse. Une ville plate comme une omoplate, géante comme une vague scélérate, incendiaire comme une orgie planétaire de bougies. – Vous avez du chocolat sur la bouche ! – J’aime « Fred ». Les profiteroles aussi. Je fignole un livre, un journal intime, les choses vues d’une vie, le film en boucle d’une fille comme Christine, comme moi. J’ai couru, gravi les marches quatre à quatre jusqu’à Montmartre. Mes jambes se plaisent à l’endurance, à la cadence d’une course de marathon. En revanche, ma tête aime le sprint, le quart de tour, l’emballage violent de la cendrée sur une distance de cent mètres, d’un livre d’à peine cent pages. À l’entrée, le bistrotier m’a confié que je ressemblais à un chanteur yéyé. – Je ne m’appelle pas Christine Bibine. Mon nom, c’est Boisson. « Fred » est un alcool raide. Je fume des cigarettes et je lis vos phrases entêtantes. Et puis, je m’interroge, vous savez, vous, Christian, pourquoi tous les hommes sont chauves ? » Ce texte est extrait de « Demos » (5 Sens Editions, pages 46/48, septembre 2025). On peut commander l’ouvrage dans les bonnes librairies. Il est disponible chez l’éditeur à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/625-demos.html

dimanche 19 octobre 2025

Il y a 41 ans, mourait Henri Michaux

Visage en forme de bosse de chameau. Visage de Michaux. Visage désert. Visage d’oncle Pierre. Visage de salaud. Hors photo. À moins de la voler au Collège : le cliché d’un Michaux sans chiqué, visage blanc de vieillard sur un banc, lunettes noires, les yeux vers l’intérieur. Visage d’oncle Pierre. Dévasté. Déplumé. Démâté. Lunaire. Visage d’après la guerre. Il est Belge et sans âge, longue carcasse d’escogriffe effacé. Sinistre et drôle. Michaux confectionne des ouvrages dessinés à la plume. À lire original. Jamais dans une collection de vitesse, genre vide-Poche. Et puis la beauté qui terrorise, et le feu de la femme qui flambe. Michaux voit la chair en cendres, la vie en volutes, la souffrance d’un marin, raté d’avance, et les mots qui font signe de la main. S’entend Michaux. Vieux tromblon. Il écrit. Moins lourd qu’une brique, plus déchiffrable aussi : un livre. À quarante ans, vingt ans aller-retour, il écrivit de mémoire le récit du voyage, son carnet ethnique. Visages de Jeunes Filles, un texte lentement halluciné, une prose royale d’ivrogne, qui sèche au soleil. Michaux fait un petit travail miniature, sans y toucher, de son doigté de fée. C’est une sorte de cri crayonné, le croquis dernier cri de deux ou trois jeunes filles de la terre. Michaux est invincible quand il écrit la fin, et le début d’une femme. Il tient le fil et la fille. Voilà cet oncle Pierre qui entrebâille la porte étroite, ouvre grand la fatalité. Dans la chambre rose de l’univers, il voit l’écorchée vive à son lever. Il pressent la soldate, contemplée renégate. Gracq évoque la saveur évanouie d’un chewing-gum. Il désigne ainsi la prose usée. Au détour de ses Lettrines. À la relecture, la fadeur d’un texte aimé déçoit sans pitié. Mais voici Visages de Jeunes Filles. Il garde son grain intact, sa peau de craie, sa cambrure primitive, sa sauvagerie. Henri Michaux, de son ami le poète équatorien Alfredo Gangotena, aimait à rappeler les mots suivants : « Les murs tremblent, les feuilles aussi, je vous le dis, je vous l’assure, il y a quelqu’un qui saigne ici. » L’homme, l’orme centenaire, traîna sa carcasse en chasse d’images, de for intérieur, de visages, de ces nourritures pour l’œil qu’on appelle des paysages. Aujourd’hui cent ans, du verbe entendre, Michaux joue à chat en vieux chien sous la terre. « C’est comment qu’on freine ? » Comme Bashung, Michaux se demandait. Michaux est hors photo, sauf pour le papier journal Libération, ce nom volé comme la photo, chapardé à de Gaulle. Hors photo, c’est-à-dire de coquetterie mahométane, à la Céline. Pas très chaud pour les clichés, Michaux. On songe à Deleuze : « Je nage la tête haute, hors de l’eau, pour bien montrer que je ne suis pas dans mon élément ». Sauf, qu’à l’image de Madame Michu, mercière à Angoulême, Monsieur Michaux a vécu pharmacien, on n’est pas sûr de Carpentras. Quelque part où le paysage ne donne pas toute sa mesure, où les couleurs restent en dedans. Il s’amusa de quelques phrases. Mais Michaux nous dit à peu près ceci. Je suis conservateur. Parce qu’un secret, je le garde. Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, juin 2018, pages 53/55). L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante : https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

vendredi 17 octobre 2025

Refaire le coup de Notre-Dame

En haut lieu, on est dans l’embarras. La fin de mandat approche. Le président s’énerve, additionne, pose une retenue, calcule, recompte. Le bilan, même falsifié, ne mérite pas d’autre destin que le dépôt. Calamiteuse fin. Une éclaircie soudain colorie l’œil du souverain : sa reconstruction manu militari de Notre-Dame. Refaire le même coup. Il suffit d’un petit mégot d’Arabe sur un chantier. Dans sa tête, il songe à des voitures béliers, à des drones en escadrilles, il les superpose à la Tour Eiffel, à l’Arc de Triomphe. Il voit la superproduction du désastre, un peu comme Flaubert imagine « Salammbô ». Aussitôt, il ordonne à Nunez et Vautrin – les ministres du moment – de larguer en pleine nuit des milliers de drones sur la grande girafe de fer, d’expédier des convois entiers de voitures béliers à l’assaut de l’Arc de Triomphe. Moins d’un an et demi après, le stable président inaugure la Nouvelle Tour Emmanuel, mille fois plus belle que le tas de ferraille de Gustave. Dans la foulée, Christo l’emballeur, presque centenaire, dévoile de son grand drap au buste imprimé du président, un Arc de Triomphe rénové, plus flamboyant et plus guerrier que jamais. Nous sommes en avril 2027. Macron réalise in extremis la passe de trois : Notre-Dame, la Tour Eiffel, l’Arc de Triomphe. Il rentre dans l’Histoire comme le plus véloce bâtisseur de tous les temps.

samedi 11 octobre 2025

Le maquignon de Matignon

Lecornu est nu, comme son roi. La bobine de Lecornu n’est pas banale, comme on le pense à première vue, mais paradoxale. La bouille du champion des tambouilles, son poil noir clairsemé, ses épais sourcils circonflexes, l’œil sombre du maquignon, moine et soldat, bref tout le haut de visage de Lecornu inquiète comme la tête à ressort d’une sorte de Carlos Ghosn furibard, sortant de sa malle de fakir, emmêlé dans ses bobards. Mais à partir des joues, le paysage change. Lecornu essaie de cacher qu’elles sont dodues comme un fessier entre deux chaises. La trogne s’apaise, s’arrondit dans un physique de comédie, évoque un faciès de cinéma burlesque, une binette d’amuseur public d’un vieux temps paysan, à la Fernand Raynaud. Lecornu joue le sketch du « 22 à Asnières », bouche et cravate de travers, quand il amadoue au bout du fil ses acolytes de barguignage. Après quoi, il cause au peuple comme on taille une bavette à la buvette. A la sauvette. En flagrant délit. D’où la fuite express du maquignon de Matignon. Mais il revient aussitôt comme un vendeur ambulant de tour Eiffel. Lecornu 1, 2, 3. Lecornu fait un soleil, lâche son commerce éphémère, voltige par-dessus le guidon de sa trottinette. Quand donc, sacré bonsoir, les boutiquiers rangeront-ils leur camelote pour de bon et débarrasseront-ils le plancher de notre pauvre nation, notre bien commun, Sébastien ?

Alberto Giacometti est né le 10 octobre 1901

« Brûlante, épaisse, présente humanité de Giacometti. Tignasse ébouriffée, feulement rauque d’une voix sans loi, visage labouré par la nuit. Humilité dit Genet. Humus, homme de la terre, né d’elle, et sous les pelletées. La main de Giacometti sculpte, lacère la pierre, scarifie un corps, une chair de plâtre, ébauche une tête. Fragile tête de préhistoire humaine, de vieil animal à écailles. La tête insaisie, comme l’infini d’un ciel. Visage qui s’échappe comme le galop d’un cheval. Visage dans sa nudité. Giacometti exprime le cri radical de Lévinas. Il exhibe ses doigts au travail comme des quartiers de soleil. Il ne baisse pas la tête. La regarde en face. Il la re-garde, la garde deux fois, la garde pas. Giacometti chiade les encoignures de la matière, reproduit des scalps en figurine, brandis à bout de piques. Tête d’épingle métaphysique, tête d’allumette qui flambe dans le néant. Giacometti, bougre d’artiste à trogne flagrante, arpente l’atelier de moine aventurier, en personnage de La Strada. Percheron de l’exacte beauté, Giacometti secoue l’encolure. A cause des mouches sur le visage, sur le dessin. Dénégation de la lèvre, compassion aux yeux rougis, brumeuse lumière de tabac gris qui rayonne en dedans. Arte nous transmet à la Saint Habib le digne bonsoir d’Alberto. Charme sans mièvrerie, charme de chevalerie. C’est le magnétisme d’un feu de broussailles, en plein désert et paysage de rocailles. Main de Giacometti qui manie, maniaque. Main qui touche, intacte. Sortilège d’une sculpture pascalienne, dont les gestes esquissent la frêle tige humaine, le crayonné d’un roseau pensant. Vrai génie de la simplicité. » Ce texte est extrait de « Le type d’Antibes » (5 sens Editions, juin 2024, pages 38/40). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/560-le-type-d-antibes.html

vendredi 10 octobre 2025

Demos, entre les lignes

L'Oiseau Hennissant a lu "Demos". L'ouvrage qui vient de paraître est publié chez 5 Sens Editions. https://catalogue.5senseditions.ch/.../rec.../625-demos.html "Dans le désordre des impasses..." "Notre ami Christian de Maussion vient de publier aux Editions 5 Sens un petit livre insolent et tendre qui a pour titre Demos. Pour parler de tout et de rien, du temps qu'il fait, du temps qui passe, du temps perdu. Les "petites amoureuses" ne sont autres que des pages, des pages que l'on savoure, et que l'on tourne. Comme on repose un verre vide. Sur une terrasse de Palerme ou d'ailleurs. Cela ressemble à une "autobiographie en zigzags" dit l'auteur, et pourtant c'est autre chose. Mais quoi ?" Nicole Lombard (L'Oiseau Hennissant, revue littéraire trimestrielle, n°19, automne 2025)

lundi 6 octobre 2025

Macron à Matignon

Je verrais bien Alexis Kohler à Matignon. Plus proche encore de lui et plus diplômé que Lecornu. Si d'aventure il échouait, Macron peut alors jouer son va-tout: se nommer lui-même premier ministre et cumuler l'Elysée et Matignon. Une première. Il entrerait dans le livre des records. Macron à Matignon, mais pour de vrai, cette fois. Pas un clone. Il est entouré d'une bande d'incapables. Il faut qu'il fasse tout lui-même.

samedi 4 octobre 2025

La septième compagnie

Macron ne sait plus où il habite. Il a quitté le pays. Il gîte en son luxueux jet. Désormais à l’année. Il erre sur la planète, dans les nuages, à son hublot d’aéronef, occupe son temps de mandat à survoler les capitales. Il attend comme nous tous qu’on en finisse. Il joue la mouche du coche, bourdonne à l’oreille de ses confrères de ramdam, parle dans le désert ou bien de Badinter, change de gouvernements fantoches comme de paradigmes qui clochent. Les gouvernements burlesques se succèdent, s’embourbent dans des stratégies de tenaille qui évoquent la glorieuse « septième compagnie » du regretté Robert Lamoureux. Où est-elle donc passée, celle-là, cette satanée équipe ministérielle ? Le rôle du sergent Chaudard est tenu par Lecornu, brave type désarmé qui obéit le doigt sur la couture. C’est un soldat zélé, visionnaire de budget, obsédé par la rupture – c’est le mot « révolution » de Macron qu’on a recyclé pour l’occasion. Les premiers ministres sont forcément des deuxièmes couteaux. Les mimiques en caoutchouc, ses joues de trompettiste, rappellent le comique troupier de l’inénarrable Fernand Raynaud.

vendredi 26 septembre 2025

Il y a six ans, mourait Jacques Chirac

Une sauvage végétation camoufle l’institution. J’ai gravi le raidillon d’accès, tapissé du miroitement d’un fleuve de signes. Le ressac des traces mène à Chirac. C’est un vaste musée, habité d’une poignée d’enthousiastes. L’exposition finissante ne passionne guère la population. Chirac achève une longue traque, un itinéraire sur la terre, à La Pitié-Salpêtrière. Chirac est embaumé vivant, à son soleil couchant. Il s’est décanté, dépiauté d’une chair, s’est dépouillé, dépositaire de ses mystères. Le grand os du squelette s’effile jusqu’à la tête modelée, burinée, balafrée d’estafilades. L’échassier sculpté, voûté, courbé sous les intempéries, c’est l’homme qui marche de Giacometti. Chirac en sa Corrèze ultime, la planète, ressemble à Beckett, esquissé dans la glaise. C’est un gosse de onze ans, un chef de bande turbulent, qui des lumières du Rayol, barbouille une lettre d’amour à Marette – un sac avec son père pour son anniversaire –, scarifiée d’une bande de dessins de guerre : beurre, fromage, bifteck, vin, cigarettes. Le grand Jacques rêve de victuailles, annonce la couleur de son légendaire coup de fourchette. Chirac a de l’appétit, de la sympathie pour les péripéties de la vie. Il sait sa finitude dans la connaissance des vieilles civilisations, dégringolées d’une splendeur vers la décrépitude. Chirac est conservateur. Il est le gardien de la maison. Il garde le secret sur ses tuteurs d’aventure : Vadime Elisseeff, son chef d’école buissonnière, au Musée Guimet, et Vladimir Belanovitch, son instructeur de russe. Car Chirac apprécie le souffle des grandes largeurs, le vertige des dimensions continentales, la beauté des horizons planétaires : la Russie, l’Afrique, la Chine. Il cause à Poutine, trinque avec Eltsine dans la langue de Pouchkine. L’inculte Chirac, Facho-Chirac, Supermenteur, sait la vérité des œuvres d’art, connaît Kandinsky comme peu d’érudits. J’aime revoir Chirac, impatient, volcanique, nuque sous le capot, le nez dans sa quatre cent-trois Peugeot, trifouiller dans le cambouis anonyme d’un moteur réfractaire. Je découvre ici, en son mausolée désolé, abandonnées à de rares regards, deux figures Vili, d’artistes congolais, qui m’agrippent par les yeux et me cognent d’une bourrade dans le dos : une statuette magique, un chien d’errance tragique. De Pompidou, il a appris qu’on ne se couche qu’une fois. Chirac va mourir, est mort, nous évitant le pire. Chirac est grand par son refus téméraire des « malheurs de la guerre ». Le veto de Chirac au simplisme de Bush est sublime de panache. Cet homme, fêlé de l’intérieur, – qui ne s’aime pas –, livre à notre mémoire un sens énigmatique, saturé d’interrogations millénaires. L’immobilité du terminus l’a réveillé. Chirac est descendu du train de l’Histoire de France pour prendre le chemin de ses tribunaux. Le vieux président multiplie les petites enjambées en tous sens sans jamais beaucoup s’appesantir sur leur finalité. Les couches de secrets sont épaisses. Le Chirac reposé des palaces marocains fait oublier l’ancien baroudeur des palais républicains. Car il n’a pas toujours chaussé ses babouches d’amical grand-père de la nation. Il est couturé de partout. Il trimbale une longue histoire derrière lui. Un jour, dans une autre France, il y a très longtemps, il s’est extrait du noir anonymat pour s’imposer à Pompidou l’Auvergnat. Ce Corrézien à grand destin a fait des pieds et des mains, s’est donné un mal de chien pour décrocher la timbale élyséenne. Parvenu à demeure, propriétaire de la maison, Chirac tourne en rond. Il est embastillé dans les papiers. L’homme a besoin d’extérieur, d’exercices, de politique étrangère. Sans quoi, il s’enquiquine, maugrée, se tire une balle dans le pied. Trêve de blabla, il dissoudra l’assemblée. Sa gaucherie défraîchira la gauche. À long terme, l’idiot coup de poker devient un formidable trait de génie. Chirac scrute l’horizon. Il faut qu’il sorte, qu’il s’aère, qu’il serre des mains et remercie la famille de province. Il aime toucher la peau de paysan, la joue d’une jeune fille fraîche, la prendre par la taille et boire un coup de cidre. Avec toujours ce sot sourire sans joie, ce meurtrier regard d’insatisfaction de soi. Chirac trimbale sa grande carcasse comme un gregario à l’ouvrage dans l’Izoard. C’est à l’énergie, malgré les quolibets, qu’il va la hisser au sommet. Cet homme, aussi lent qu’expéditif, hésitant qu’impétueux, revient du diable vauvert, d’une sorte de mort politique clinique. Il travaille comme un nègre, se prépare d’arrache-pied. Chirac a collectionné les trophées. Il s’est forgé manu militari le plus fleuri des palmarès de la République. De Gaulle, Pompidou, Giscard et Mitterrand ont tous les quatre mesuré du coin de l’œil ce fougueux secrétaire d’État, ministre et premier ministre. Chirac se regarde sourire sur le mur des mairies. C’est un homme sans qualités, à la Musil, qui fuit l’étiquette et les effets de style. À l’histoire des manuels, Chirac préfère l’anthropologie des rebelles. Lisse de visage mais de culture irrégulière. Car il s’est interdit le faux nez de la puissance et les postures de la vanité. La volonté de cet homme seul saute aux yeux, agrippe le regard comme un phénomène atmosphérique. Cette rudesse au mal, cette ardeur à la tâche, cette furieuse envie d’en découdre masquent un souverain désarroi. C’est un homme d’habitudes que rassure la ronde des saisons. Il fait attention à l’ordre du monde, à la seule loi des émotions. Il leur obéit en soldat, charmé par ces choses de la terre qu’il relativise jusqu’au vertige. Cet escogriffe d’allure saccadée déplie sa haute silhouette de bipède précaire. Il figure l’homme à la mallette des cités grises. Ni Giscard, ni Mitterrand, aucun de ceux-là, n’arrivent à la cheville de Chirac. Il n’ignore pas la petite vérité d’humus, le dernier secret du terminus, l’humilité humaine et terreuse sous l’ultime pelletée, la mort, cette main qui rompt la poignée de l’autre. Chirac sait l’histoire tragique. Il ne cherche rien, pas même la trace de l’ancêtre sapiens. Dans les conseils d’administration, où chaque président se conforme à l’attirail et charabia du pontife, joue violemment au chef pour intimider sa secrétaire, on raille à l’excès l’homme aux grands pieds. Or l’homme aux grands pieds se fiche précisément des semelles, mais pas du vent. La poésie, il faut la taire, la terrer dans son sang, et vivre avec. Un soir de télévision, les yeux se perdent, son regard s’égare du sujet, dérive sans attaches. Une arrière-voix, comme on dit d’une fugitive saveur un arrière-goût, colore tout à coup les mots de sa gorge, rend ce phrasé rauque d’un père exemplaire, évoque l’âpre sonorité de tabac de Georges Pompidou. Chirac n’est propriétaire que d’un corps et d’une meute de souvenirs. Avec cela et rien d’autre, il a bricolé à peu près sa vie. C’est un candidat, un postulant à toute épreuve. Il s’efface du paysage à l’âge d’un cardinal à la retraite. Il ne sera pas du prochain conclave. Chirac voit de travers et n’entend plus guère. Il se voûte et même s’arc-boute. Il reste impénétrable comme un fragment d’Héraclite. C’est un bloc d’étrangeté, cuirassé d’un excès de familiarité. On le croit creux : il est rare. Chirac va débarrasser le plancher. Pas de trace. Pas de mémoires. On ne saura jamais rien de Jacques Chirac. On ne lira jamais les arrière-pensées du prompteur. On ne déchiffrera pas son bouleversant regard d’égaré. Chirac trimbale un visage de vieil histrion d’Hollywood. Chirac va déposer les statuts de sa boutique d’antiquités. Il va discourir sur l’Asie, bonimenter sur la Chine, fourguer des bibelots japonais. Pas du tout. Il va faire la planche dans l’océan indien, se noyer dans l’anonymat du luxe bourgeois. Chirac va s’estomper dans nos souvenirs. À moins qu’il ne squatte définitivement notre tête. On risque en effet de succomber au charme entêtant d’un Chirac encombrant. L’homme des foucades au Stade de France et des ruades en Israël ne lâchera rien sur son mystère. Il somme toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : il est blanc, candide, candidat. Chirac est un Poulidor vainqueur, sans stratégie voyante, sans intelligence criarde. On n’est pas près de comprendre ce savoir-faire d’improbable homme de la terre, de paysan ministériel à patois mécanique, de technocrate à mallette au know how de péquenot. On ne trouve pas ce genre d’énergumène sous le sabot d’un cheval. Son vieux peuple va devoir cravacher pour rattraper sa bévue. Chirac est un fils unique dont la seule boussole est un père magnifié. Il n’arrivera jamais à sa cheville. Aucune preuve ne suffit à ses yeux. L’introuvable Chirac loge sans doute quelque part, dans les parages d’un père inatteignable. Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, pages 42-46, juin 2018). https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie-connaissance/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

jeudi 18 septembre 2025

Biscornu

Macron bis. Lecornu. On continue dans le biscornu.Ouste !

Vichysme de temps de paix

Dans ce pays, sans droite ni gauche, mais troué de l’intérieur par l’extrême centre, le récit national s’est vidé de son sang naturel. Il agonise, vit les minutes pitoyables de sa dernière extrémité. Extrême centre, extrême droite, extrême gauche. Les trois extrêmes n’aiment pas la France, se fiche comme d’une guigne de sa désespérance. Alexandre Sanguinetti, grognard du gaullisme historique disait, du haut de sa jambe de bois, que « le centrisme n’était qu’un vichysme de temps de paix ». Que dire, sacré bonsoir, du funeste extrême centre ?

vendredi 22 août 2025

Demos, l'interview

De quoi s’agit-il ? Les unes cherchent un vertige, d’autres une couleur, les troisièmes une sorte de néant, un vide suspendu au fil d’un style. Les écritures cherchent une sainteté au coin de la page, une aventure avec du rouge qui requinque une santé. Demos est un récit cousu des regards et des silhouettes heureuses de petites amoureuses. J’évoque leurs apparitions, le clignotement fugitif d’une séduction qui s’imprime à même une peau, en scarifie la mémoire avec les mots d’une vie. Je passe de l’une à l’autre dans le désordre des impasses. Je me rapproche des us et coutumes du terminus et d’une fin d’album. Le temps s’échappe de ma tête comme un dernier épithète. Ce récit composite, à l’image d’une vie, est un alliage de vrai et de faux. Demos est un nom de récréation, le mot grec qui me désigne à mes camarades de pain sec. Je m’assimile à la petite foule piaillarde du préau, celle des premiers mots, et dont j’oublie le grand et costaud Moreiro. Nul autre peuple que celui des tabliers gris ne m’a convaincu de sa prière. Il invente ici un sobriquet que je déterre de son secret. J’ai l’impression que Demos est une autobiographie en zigzags. J’y vois une vie qui se récapitule, comme un défilé d’hallucinations avant l’extrême-onction, avant le dernier sacrement du mourant. « Mes petites amoureuses », l’expression rimbaldienne, reprise par Eustache, j’aime en dessiner le visage, en fignoler les contours, en saisir l’intense vibration, l’exacte lumière d’une chair, la luciole qui éclaire une solitude, une chétive idiosyncrasie. J’ai voulu ce livre, écrit de manière suffoquée, écrit d’un jet de première nécessité, car il m’a guéri des hivers insatisfaits et de leur longue mélancolie. Il a soigné à la racine mes démangeaisons de rimes, dissuadé par la page mes grattages d’épiderme. J’ai su quoi faire de ma peau. Je vois bien que Demos ne répond à aucune question. Surtout pas. Disons qu’il vise à en découdre avec le point virgule, à taquiner l’italique comme on manie un gri-gri et que finalement il m’a ragaillardi. Juste ça. Demos est un rêve de havre, une écriture qui s’abandonne, « un moment parfait » qui me rappelle un transat au soleil, une mère qui guette un dernier sourire d’été. Et qui chante, de manière si poignante, dans sa gaieté mozartienne, une ritournelle, l’antienne qu’elle me destine et qui s’adresse au ciel : « Vous devriez venir. Vous savez, c’est le paradis ». Oui. Je persiste et renouvelle l’interrogation. Mais de quoi s’agit-il, au juste ? Demos est du temps volé au ressentiment. Il est fait d’instantanés, des visages et des paysages saisis sur le vif, que je chaparde au ressentiment. J’aime citer Flaubert, qui en patron des artistes met les points sur les i : « Ils sont mouchards faute de pouvoir être soldats ». Car ce livre-là, je l’ai écrit en troufion qui se coltine au front des émotions, en bidasse des tranchées de phrases. Avant la dernière pelletée, je voulais revoir des figures, des yeux bien au milieu, un regard de transit, celui de ces compagnes d’une nuit ou d’une vie qui ont échangé leur énigme avec la mienne. J’ai esquissé la trogne de vieux braves croisés en route, des bouilles impromptues qui se sont détruites, ou qui persévérèrent, perdues de vue, hors champ, sans que j’en sois instruit. Leur crânerie m’épargne le fracas ambiant des crétineries. Bref, avec Demos, je suis tombé sur un os. Qu’est ce qu’un livre ? Celui-ci, en l’occurrence. Le livre se dit l’ivresse, au féminin. Je sais que je l’ai écrit, qu’il m’a guéri, mais je ne sais plus très bien ce que j’ai écrit. J’ai la mémoire qui flanche. J’ai besoin de le relire. J'invente au besoin, mais je ne mens pas.

mercredi 20 août 2025

Prix Nobel

Prix Nobel, rosettes distribuées comme des sucettes, distinctions à répétition, les grandes personnes s’enrubannent de vanités diverses, briguent à l’envi ces honneurs flaubertiens qui déshonorent les misérables récipiendaires. En revanche, depuis Mai 68 et les diktats du petit bandit de Cohn-Bendit, les dignitaires du droit à la différence ont décidé d’exclure les gosses des préaux du festin scolaire de fin d’année : la cérémonie des prix. Ce rituel méritocratique, hautement républicain, distinguait l’excellence. Depuis près de soixante ans, une société de vieillards, drogués à la vanité, s’interdit d’encourager les enfants à bien travailler. Les adultes s’auto-congratulent, se gonflent de considération mutuelle, s’échangent les trophées de clinquante renommée. Les vieux envieux monopolisent les hochets, les détournent de leur objet, s’approprient tous les premiers prix. Les enfants regardent. Ils mesurent le burlesque de la vie de grande personne.

mercredi 13 août 2025

Après l’Hue-Eux, la nation

L’Hue-Eux se vautre dans le stupre du larbinat, se cantonne dans un misérable et souffreteux rôle de petits valets des empires nationaux. Hue ! ordonne un anonyme cavalier à sa poussive monture. Eux, ce sont les prétendus Européens, peuples dépossédés, agglomérés dans une bétaillère financière, agrégés dans une construction géométrique, une idolâtre vue de l’esprit dont les épiphanies de son ciel, ses apparitions irréelles se produisent en ses conclaves de Bruxelles. Cet amalgame de contrées, ce bric à brac européiste, cet équipage improbable tire à hue et à dia, s’agenouille au pied de l’âne Américain, se prosterne devant l’ogre Russe. Hue ! Le canasson de l’attelage est un modeste et laborieux percheron, infoutu d’aller de l’avant, infichu de galoper dans le sens des intérêts de ses peuples, incapable de traverser les rues de l’Histoire. Le rougeaud d’Amérique et le grisâtre cosaque imposent leur loi à la petite bande sans joie de Bruxelles. Après de Gaulle, la France a déserté ses origines, sa terre, son sol. Elle s’est fourvoyée dans l’itinéraire bis de l’abaissement, dont Bruxelles était la preuve par neuf, puis par vingt-sept. Elle s’est dégradée, a changé de qualité, s’est détériorée dans une médiocrité ordinaire de petits politicards rentiers et mercenaires. L’humiliation d’un peuple a suffisamment duré. L’affolant endettement qu’autorise l’application du bon élève allemand a provoqué l’incurie, favorisé l’impéritie. Elles conduisent à la cour du roi Pétaud qui règne aujourd’hui. Le déclassement de la France résulte de l’abandon de la nation. Les Etats-Unis, la Russie, la Chine sont des nations. En revanche, l’Hue-Eux, est un objet territorial mal identifié, une sorte de « machin » sans destin qui regarde passer les trains. L’Hue-Eux fait la démonstration cinglante que l’union ne fait visiblement pas la force. La force, justement, est une idée neuve en Europe. L’angélisme du Vieux-Monde laisse pantois. Sa logorrhée droitdelhommiste, morale en diable, l’a conduit à la faute professionnelle. Car enfin, le rapport de forces est le socle stratégique où s’exerce la légitime défense des intérêts d’un peuple, quel qu’il soit. Or l’Hue-Eux manque cruellement d’un peuple. Elle s’en soucie comme d’une guigne. L’expression « souveraineté européenne » désigne une douce rigolade, un mensonge éhonté, un leurre de quatre sous, un attrape-nigaud d’estrade électorale. Par hypothèse de travail, l’Hue-Eux tourne résolument le dos au peuple. Faire de l’Hue-Eux une nation exige de fusionner les peuples. On commencerait par les épousailles, hautement symboliques, de la Gaule et de la Germanie : la FrançAllemagne totaliserait pas loin de 150 millions d’habitants. Elle figurerait la première nation issue d’un mariage de raison. L’actuelle Hue-Eux a explosé en vol. Vol, j’entends larcin: on nous a dérobé la nation. Dès lors, la nation, si vilipendée par le passé, si guerrière en sa nature et ses querelles de bornage, est aujourd’hui d’une actualité criante. La nation est la seule, la dernière utopie de l’Europe.

samedi 9 août 2025

Quatrième de couverture

Demos est un petit nom de classe, un diminutif pour parler vite, aller à l’essentiel quand on m’appelle. J’y vois un signe d’affection, l’impérieuse injonction de me soucier d’un peuple, de veiller à ce qu’il vienne au gala des mots, ni en tribus identitaires, ni en foule en colère, mais en petite bande amoureuse, comme les échappés du dernier kilomètre, avec une même et convulsive splendeur en ligne de mire. Aucune égalité n’est requise quand on vise le luxe d’une banquise, quand les paysages sont silencieusement sauvages, quand les ciels rouges s’ébrouent avec les loups. Aucune égalité n’est respectée, quand on décide de coudoyer une invincible beauté, quand on endosse l’humilité du fol guerrier, quand on décide, une fois pour toutes, d’y aller seul. Aucun peuple. Aucun peuple ne suit. Aucun peuple ne cause au néant. Tous les autres mentent. Le livre, il suffisait de trois mots pour l’écrire : assuétude, épiphanie, nostalgie. Nous étions trois aussi, agenouillés au pied du lit, les coudes plantés dans l’édredon, une mère et deux fils, à réciter la prière journalière avant d’éteindre la lumière. Je me réveille. Je ne vois plus ma mère. Je questionne un mur. Qu’est-ce que c’est, au juste, qu’une prière ? D’une abyssale ignorance, saurais-je faire une espérance ? Je me souviens de la musique des préaux et j’entends la clameur qui me baptise tout haut Demos, du nom qui désigne un peuple hellène.

Demos

J'ai écrit un livre que je voulais lire, et relire, question de correction."Demos" est le treizième manuscrit que je confie à l'éditrice. L'ouvrage est publié, à la rentrée, le 15 septembre 2025.

vendredi 1 août 2025

A mauvaise école

Les deux meilleurs ont échappé au formatage de l’Ena. Les plus mauvais en étaient diplômés : Giscard, Chirac, Hollande, Macron. Les pires en étaient sous-diplômés, via Sciences Po: Mitterrand, Sarkozy. Seuls de Gaulle, sorti de Saint-Cyr, et Pompidou, normalien, condisciple de Gracq, se sont hissés au-dessus d’eux-mêmes pour gouverner la France, la propulsant dans le peloton de tête des grandes nations. Soyons juste: Giscard a sauvé quelques meubles, instruit de la précieuse culture scientifique de Polytechnique. Mais les autres, les suivants, ont fait sombrer la Cinquième République dans la nullité de leur médiocre dessein, leur misérable entêtement à jouir du pouvoir, le culte nombriliste de leur diaphane petite personne.

mardi 1 juillet 2025

D’où vient de Gaulle ?

D’où vient le courage ? Du coeur ? Mais c’est quoi le coeur ? Le Keur ? D’où vient la géniale folie de De Gaulle ? Du Keur ? D’une tendresse infinie, d’un affectueux sentiment pour un machin qu’il nomme la grandeur. La France n’existe que grande, seule pointure en stock. Un chef d’Etat, un vrai, se situe hors format, déploie une majesté, grandeur nature. D’où vient de Gaulle ? Charles, le Charlot du musée, rangé des voitures, vient de là.

Nuit grave

Nuit incendiaire. Nuit émeutière. Nuit d’enfer. On tire à balles parce qu’on fête une finale de football. La révolution de Macron se cantonne aux mots du dictionnaire. Au bilan, l’assaut du stagiaire se résume à quelques ronds dans l’eau. L’étymologie du terme impose l’immobilisme. Macron a nui à son pays. Jusqu’au menton. A force de klaxonner sa suffisance de nanti de la technocratie. Le stagiaire de l’Elysée était mauvais pour la santé des Français. La double dose de mandat intoxique nos poumons d’une assassine nicotine. On absorbe le goudron qu’il nous fourgue. On s’acclimate à son glyphosate de fonction et à ses satisfecits sur le perron. Ni frère, ni grand, ni champion, il ne fut qu’une mauvaise résolution des urnes. On ne s’habitua pas aux postures d’un jeune ambitieux en costume de petit vieux, infoutu d’endosser l’habit de la fonction, infichu d’incarner la grandeur de la nation. Bref, j’arrête le tabac. C’est décidé. Je jette mes Nuits graves dans une Seine épurée. Je renonce à ma dernière cartouche de Macron. Ce petit cow-boy fumeux a calqué sa stratégie d’exemplaire écologie sur Marlboro, kif kif bourricot, sur ses plus ruineux dommages visant un vieux pays, pourtant fragile des bronches. Nuit grave. Et pourquoi pas Nuit Graves ? Comme on sifflerait un dernier calice d’une délectable liqueur, une dernière bouteille de vrai vin, avant d’enterrer la vie de ce jeune garçon au secrétariat de je ne sais quel “machin”, raillé naguère par le Général.

Belgique ou Andorre

Macron est à Monaco. Macron est au Groënland. Macron fuse vers Mars, copilote de Musk. Macron se décommande à Macon. Sa communication lui impose d’être “hors sol ». Hors sol de France. Il est prisonnier d’une marque de fabrique. Les voyages forment la jeunesse.Le stagiaire du livre des records, le stagiaire de l’Elysée le sait. Il peaufine son rapport de fin d’études. Il écoute les leçons des vieux sages, médite les conseils du Donald de Washington. « Pourquoi ne pas annexer la Belgique et la rattacher à la France comme l’Alsace à la Lorraine ? » Il y songe. En cause même à Bayrou. Le Béarnais penche pour Andorre. Alors, la Belgique et Andorre en même temps ? Les généraux, toujours réactifs, en dissuadent l’exécutif. L’armée n’est pas de taille.

Mai 68

Je n’ai jamais aimé Mai 68. Même à quinze ans. Je prisais peu les barricades germanopratines. Je raffolais de la panoplie de Général de Charles de Gaulle. J’appréciais moyennement les déguisements hippies. Je répugnais à me séparer de mes prix d’excellence. J’écoutais Jacques Laurent confier au micro de Radioscopie le fond de ma propre pensée. “ Les enragés de Mai veulent supprimer le privilège de la mémoire. Mais moi quand j’achève une phrase, j’ai besoin de me souvenir de son début”. J’étais d’accord. Je le suis toujours. Mai 68 fut une grosse connerie. “ Une mômerie” lâchera Malraux. Elle fabriqua des idiots. À tire-larigot.

Les zonettes de Jean

Ce sont quelques lopins de terre, des parcelles qui appartiennent à Jean. Jean le paysan, Jean le Vendéen, le Bruno de Beauvau. Les zonettes, c’est une invention de son crû. Il ambitionne d’y faire pousser les pissenlits de la révolution silencieuse du pays. Jean, on l’appelle Retailleau, pour faire écho à la chasse à courre, à son allure de petit hobereau qui épaule un fusil à la passée des grives. Les zonettes de Jean, c’est l’idée de la reconquête des terroirs et d’un nouvel enracinement dans la vieille histoire. Les zonettes de Jean, il en expose les photographies sur les murs des villes, saturées d’écologie et de points de deal. Il affiche la campagne, cette terre dont Berl écrivait qu’elle ne ment pas, il en fait sa campagne de publicité, avec ses clichés d’actualité. Zonettes de Jean ? Avec un nom pareil, il lui est interdit d’être pris la main dans le sac, dans la poche de pantalon de Fillon, par exemple. Le Bruno de Beauvau est désormais prisonnier de son discours de vertu.

samedi 10 mai 2025

Le grand dessein christique

Avant que Prevost n’ait prévalu, j’ai observé les pantalons bouffants, ce bleu mêlé de terre de Sienne, des somptueux gardes suisses qui ponctuent le temps long d’une religion. La centaine large des hauts prélats s’est encabanée dans la demeure de Michel-Ange. Le conclave est une enclave rouge dans un monde où le péché, sa couleur incarnate, ne se lave pas. Léon, le quatorzième, jette une main timide à l’adresse des fidèles de Saint-Pierre, l’offre à la voracité des lions du cirque. Il hésite à la bouger, à balayer l’espace comme on essuierait une vitre embuée. Il plisse la commissure d’une lèvre mince. Il est costumé comme Wojtyla. Il est recueilli dans un for intérieur comme Radzinger. Il est retranché dans une spiritualité. Un sourire s’esquisse, légèrement étriqué, contrarié par une instinctive réserve. Prevost lit les mots du latin qui font écho dans le ciel romain. La foule exulte, agite ses banderoles, brandit le drapeau de ses nations. Car les enracinés des nations sont assemblés dans une même unité spirituelle, communiquent une joie sans mélange dans un bariolage de fanions flamboyants. Là où l’Europe de Bruxelles s’abandonne à sa fiction fédérale, se cantonne à une seule bannière monotone, la religion universelle du quatorzième Léon opère, d’un signe du haut de sa loggia, un miraculeux brassage des peuples, provoque une ferveur immédiate à l’annonce du grand dessein christique.

samedi 3 mai 2025

Il était né le 3 mai 1928

Julien Guiomar était un drôle de zigomar. A la Sainte Cécile, il a choisi l'exil. C'était un comédien au jeu piqueté de gourmandise, à l'oeil étoilé d'une suspecte folie. C'était aussi une trogne renfrognée, mal réveillée, une présence clandestine, un charme vénéneux, une gaieté ambigüe. Il se prénommait Julien, presque Jules. Car il y avait du diable boîteux, du Jules Berry, dans la figure du trouble et facétieux Guiomar. C'était un acteur balafré d'humanité, exquisément secret. Ce bref texte est extrait de « Dancing de la marquise » (5 Sens Editions, mars 2020, page 44) https://catalogue.5senseditions.ch/fr/poesiereflexiontheatre/322-dancing-de-la-marquise.html

Mal au centre

Le centre, c’est nom seulement un machin tiède, mais c’est aussi un truc plat, un bidule creux. Ainsi Bayrou est le bon bonhomme assis, rassis, à la place appropriée dans sa fixité de momie. Il est tiédasse, platissime, creux, concave. Concave comme un amateur de conclaves. Il est là, il se roule en boule au milieu, le milieu le plus juste, le plus cintré, le plus ras du corps. D’où cette graisse obscène, ce bedon de marmiton qui s’affiche dans une rusticité la plus décomplexée. Le ventre mou de Bayrou illustre une France en roue libre. Incapable d’appuyer sur une pédale. Cette boussole désorientée, cette enclave centreuse dans le texte de De Gaulle, indique la voie sans issue des plus minables conclaves, stoppe au cul-de-sac de l’impéritie. Centre, ventre. J’ai mal au centre ! J’entends le grand Charles tonner contre les charlatans du Marais. La France a mal au centre !

vendredi 2 mai 2025

Allez sur Internet !

Les mails insistants, les voix de l’au-delà du téléphone, la guichetière grognonne de la mairie, une sorte d’unanimité prescriptrice m’exhorte à aller sur Internet. Pourquoi allez sur Internet ? Parce que c’est mieux, plus bleu ? Non, parce ce qu’est une manière de botter en touche, d’expédier une demande de renseignement dans un cul-de-sac et de continuer à faire son tricot. Je parle pour la guichetière. « Allez sur Internet ! », c’est dit avec une légitime bienveillance d’autorité de santé. Sur le ton compatissant de « Vous avez besoin de vacances ! Allez donc passer quelques jours au soleil en Italie ! Allez sur Internet ! Le climat vous fera un bien fou. » Je suis terrifié par le nombrilisme empathique des prescripteurs d’Internet. Leurs arrière-pensées parlent tout haut : « Cessez de nous mordiller les chevilles avec vos interrogations ringardes ! Allez sur Internet, sacré bonsoir ! » A force de me l’entendre dire, j’y vais. J’y vais me faire foutre.