lundi 10 mai 2021
La guerre
La guerre. Quand j’étais petit, les anciens ressassaient leurs souvenirs de maquis. J’entendais des maximes sommaires nourries de nostalgie militaire : « Vous, les jeunes, ce qui vous manque c’est une bonne guerre ». A l’époque, le chahut de Cohn-Bendit fit l’affaire. Malraux parla de « monôme ».
Un idéal. « Un grand dessein » de général. Une raison de mourir. Une guerre.
Or la denrée est introuvable, inconnue des stocks, l’article ne figure pas en magasin. Depuis des décennies, on bute sur la panne de projet.
Le virus de Chine comble un vide. Il distribue de la peur, offre une guerre aux jeunes, donne une mort, le coup de grâce aux vieux. D’habitude, c’était l’inverse qui prévalait. On comptait les enfants, les fils de vingt ans, leurs corps meurtris dans les cimetières à crucifix.
Le chef des armées a défini les lignes, première, deuxième, troisième, ajusté le calendrier des échauffourées, fixé l’agenda de la victoire. Une guerre ne suffit pas. Une guerre bis est déclarée contre le cannabis. Elle se surajoute au lancinant casse-pipe contre les égorgeurs d’Islam. Le pétillant baroudeur de Tourcoing, mentor à coups de menton, escamote la difficulté, fait des policiers les soldats des cités.
Mais qui nous bassine encore que l’Europe préserve des bains de sang fratricides ? On a trois guerres sur le dos. L’arme nucléaire pèse peu. Et toujours pas de grand dessein dans le viseur des fantassins.
mardi 4 mai 2021
Flaubert, passionnément
J’ai l’âge de Flaubert quand il erre loin de l’estuaire, s’assied dans le sable, fourre ses yeux dans la mer. Le Havre est sur ses lèvres. Flaubert va s’endormir là où Céline voudra finir. Culottes courtes et carottes cuites. Flaubert se ranime. Une silhouette l’éveille comme un éclat d’album. Elle ravage le paysage, piétine une vie d’enfant sage. Flaubert est beau. Tard, il songe encore à sa distinction de figure. La vie de Gustave va brûler d’un sang brutal. Elle est trouée, éborgnée par un alcool qui cogne. La baigneuse de Trouville s’approprie la mémoire d’un gosse débile. Elle flèche sa chair sur l’idiot de la famille. Flaubert s’absente de ses genoux. Il re-garde. Il garde deux fois. Il regarde, roi dans ses yeux. Une lumière de grand août interroge le rouge écarlate d’une étoffe à stries noires. Le garçon a l’âge de raison, deux fois dans ses os. La double raison donne une fraîcheur à sa déraison. Flaubert est fou. Il voit flou. Il est halluciné par un surcroît d’images. Gustave écrira ses Mémoires, gravera son désespoir comme on trace ses initiales sur une pierre tombale.
Flaubert saisit le fétiche comme une algue sèche. Il traîne la soie sur le sable comme une robe d’épousailles. Il la gare des mouillures de la mer. Ses doigts ont senti le corps sans peau du manteau vide. Il froisse la pelisse. Il s’entiche d’une revenante. Flaubert se terre à l’auberge de l’agneau d’or. Il bouquine Byron, se remémore Cervantès. Il confie au papier l’éblouissement d’une épiphanie. Le collégien de quatrième a croisé le chemin d’une reine.
Au repas de midi, les mots sonores perforent l’autiste effervescence de son esprit. Une voix supérieure rompt son colloque intérieur. La tenancière de l’établissement jongle avec les assiettes des bruyants pensionnaires. Gustave est sonné comme un petit valet. Un monsieur cible ses yeux. Dans son dos, la brune figure des flots le gratifie d’une juste reconnaissance comme d’une brusquerie. Je vous remercie de votre galanterie. Flaubert se réveille, rougit comme un soleil. Il fuit, pareil à un malappris. Il baguenaude, maraude de mauvais rêves le long d’une grève. Il habite un trou, une petite ville que la mer secoue.
La rue du commerce est faite de bicoques de traviole, délicieusement disjointes, peinturlurées pour une cérémonie de ciel gris. Flaubert se pare d’une majuscule sottise, de la convoitise d’un front de taureau. La femme à chiffon rouge est une fille à lèvre d’orange. Elle bariole l’horizon du poinçon du poison. Gustave dégringole la rue des échoppes. Au port, au spectacle des barques, il toise le labeur des artisans pêcheurs, suffoque aux senteurs de la Touques. Quand la nuit sur la mer soudain bleuit ses plis, il s’étourdit des ultimes coloris.
Trouville. Nom sans désir. Trou dans la peau. Trou, bled, patelin. Trou de mémoire. J’en consulte l’album des villas bourgeoises et des ciels d’ardoise. Boudin, en voisin, a peint le terrain de jeu de l’écrivain. Flaubert n’est pas loin. Il est voyeur aux premières heures. Il jette du sable, rôde sur la plage, considère la mer. Il a les sangs fouettés par l’iode et la beauté. Trou dans la correspondance du grand Gustave. Rien d'écrit entre le 24 août 1835 et le 24 mars 1837. Vingt mois d'absence. Temps mort où s'intercale la vision éclair d'Elisa Schlésinger. Flaubert ne sait pas quoi faire de sa peau. Il joue avec les mots. Il a quinze ans, traîne à Trouville son ennui de grand enfant. La féerie d'une image de vitrail interrompt sa rêverie. L'heureuse baigneuse surgit d'une vague affectueuse.
Dans « affectueuse », il y a « tueuse ». Le sort de Gustave est scellé. Flaubert est ensorcelé. Il sauve le manteau d'Elisa de la montée des eaux. Du coin de l'oeil, il toise Maurice, la moustache lisse de mari sans orgueil. « Il tient le milieu entre l'artiste et le commis voyageur » (Mémoires d'un fou). Flaubert possède l'art d'épingler le boutiquier défroqué.
Flaubert pose son épaule dans sa geôle. Il abandonne sa propre histoire à l'écritoire. Il est nié, prisonnier, prison-niais. De la beauté d'une phrase. De la fatalité d'une femme dont les pas s'impriment sur le sable. Vingt ans plus tard, Gustave observe une torpeur intacte. Il s'est muré dans l'immobilité. Il confesse un fiasco. Il cause à l'oreille d'Elisa. « Je me suis usé sur place, comme les chevaux qu'on dresse à l'écurie; ce qui leur casse les reins » (Lettre du 20 octobre 1856).
Elisa est l’anagramme d’ailes. Elle est une parure dont Flaubert revêt son écriture. Tous ses volumes sont l’ambition d’un vol. Tous ses volumes y laissent des plumes. Elle a jailli comme une trouvaille. Elle élude une solitude. Dans Schlésinger, il y a schleu, il y a les chanteurs de Wagner. Flaubert vieillit. Elisa devient Eulalie. Elisa Foucault se grime en Eulalie Foucaud. Le même nom évoque Volk, ruse avec l’idiome de Prusse. Flaubert n’aime du peuple que ses filles.
Ce diable d'automne tarde à révéler sa vergogne. La nature voile ses joues rouges. L'avenir se cache pour mourir. Une loi gouverne l'écorce des doigts. Les feuilles luisent d'un sang vermeil.
Gustave se glisse dans le lit d'Eulalie. Il n'a pas vingt ans, mais envie d'embrasement. Flaubert a fui la Normandie. Il tente une escapade, se dérobe aux ciels gris. Le bleu Midi l'éblouit. Hôtel Richelieu, rue de la Darse à Marseille. Il cogne à la porte des dames Foucaud, échange quelques mots.
Eulalie fixe le souvenir d'Elisa. S'appellent pareil. Elisa Foucault, Schlésinger par raccroc. Gustave est la proie de maîtresses entêtantes. Flaubert confie sa chair comme un secret de presbytère. A vingt-cinq, trente et quarante ans, Flaubert revient sur les lieux, toise les murs de l'hôtel Richelieu. Les foucades de Gustave sont inflammables comme une ruade, ou des incartades de style, dès la première syllabe. Flaubert s'instruit comme Godard. Il n'apprend que des éléments. A la Chantepie qui gémit de mélancolie, il écrit : « Votre médecin a raison, il faut voyager, voir beaucoup de ciel et beaucoup de mer.»
Touché Flaubert, sexe fléché, vecteur de mort. L’écrivain diamantaire succombera à la morsure venimeuse d’une danseuse égyptienne. A la grisette sans piété, il préfère la prostituée qui sait. Cet amour-là griffe comme une phrase indomptée, taillade un corps, l’écorne, puis tourne la page. Le désir de l’almée s’aiguise aux carreaux du cahier. Et Flaubert gueule dans sa geôle, de chaude-pisse en haut style.
Cette cicatrice du brave, que nomme en toute beauté Gustave, brûle au visage comme la balafre d’une phrase. Le loustic est calciné jusqu’à la plume d’une sainte syphilis. Ses brouillons scarifiés sont atelier d’artiste, barbouillés d’ébauches et de beau provisoire. La tuerie règne sur la page, avant qu’on y voie clair, le bleu du ciel entre les lignes. Aux abords de l’œuvre, les fosses communes sont pleines : la fille de mauvaise vie et la phrase de petite vertu s’y décomposent entrelacées.
Mais qu’il écrive ou meurtrisse d’un même style, l’artiste finit toujours en beauté, donne la vie sans la mort, ressuscite la charogne. C’est pourquoi Flaubert n’a que faire d’être père, de jeter des marmots dans ses mots, d’aiguiller ce petit monde vers la pelletée terminus des cimetières. Car la mort, derrière l’amour, ne dort que d’un œil.
Aux yeux de l’enfant, d’un Gustave en culottes courtes, qui sait les carottes cuites, l’assassin, le fauteur de destin, c’est lui, le père inconséquent.
Ce texte est extrait de « La Cicatrice du Brave » (5 Sens Editions, 2017). L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/poesiereflexion/90-la-cicatrice-du-brave.html
jeudi 29 avril 2021
Indépendance
Le prince accorde un entretien aux journaux de province. Il accepte qu’on l’interroge, s’y soumet en modeste. Je déconstruis la fable comme on dit ces jours-ci. Je songe au titre d’un bel ouvrage de Pierre Michon : « Le roi vient quand il veut ». Il y parle d’écriture, de style, de littérature.
Le prince s’invite en première page, à cause du tirage local, selon son bon plaisir, au gré de ses désirs d’avenir. Il s’impose au papier journal. Il n’acquiesce pas, d’un sourire courtois, à la douce sollicitation du notable de région. Il lui tord le bras. D’autorité, il veut une pleine page pour s’exprimer.
La presse est libre. Libre d’être convoquée par son prince. Le cordon ombilical est coupé entre les médias et l’Etat. Depuis belle lurette, Mitterrand et les chaînes commerciales. Vraiment ? L’Etat subventionne les publications sans lecteurs, les subordonne, leur assure les fins de mois.
Soudain je pense mal. Je pense aux mauvaises fées qui, aux frais de la princesse, s’approprient mes précieuses données. Le rapt est indolore. Aux Gafa, je ne verse aucune dîme. Mon journal de référence, je l’achète au kiosque, le finance par l’impôt, en accepte les pâles publicités, en tolère la dépendance aux puissances et grandeurs d’établissement.
Je suis un citoyen Gafa. Google satisfait ilclico presto mes recherches tous azimuts. Amazon, je l’ai découvert au début de la guerre. En plein confinement, à l’heure où les plateformes locales déclaraient forfait. Dans la disette, Jeff Bezos m’a acheminé des chefs d’œuvre. Je sais ce que je lui dois.
Facebook élargit tous les jours mon horizon culturel. J’y converse avec des érudits qui partagent mes lubies. « Le livre des visages » a vieilli d’un coup mon vieux journal de kiosque. Et pour clore l’ensemble, Apple produit l’outil universel qui autorise tous les services numériques qui embellissent une vie intellectuelle.
Du temps de Pompidou, la télévision était « la voix de la France ». Les choses étaient claires. De Gaulle s’attablait chez lui, à l’ORTF : les chefs étaient gaullistes, les artistes communistes. Le prince séjournait en sa télévision d’Etat. Aujourd’hui, il squatte n’importe quel média, public ou privé. Autrement dit, les impératifs d’audience et de bonne intelligence avec les pouvoirs se conjuguent pour vider de sa substance l’idéal d’indépendance. Indépendance : mot creux de discours pieux.
lundi 26 avril 2021
Infaillibilité papale
L’infaillibilité du magistrat est un dogme d’Etat. La décision de justice ne souffre aucune question critique, ne tolère pas l’opinion contradictoire, n’admet ni la réserve ni le doute.
Faute de quoi, l’institution serait délégitimée, fragilisée au point de sombrer. J’entends ce catastrophisme obligatoire, ce discours de peur qui fige la pensée, qui glace la réflexion. Il me déplaît comme toute vérité non démontrée.
Nos points de stabilité républicains exigent un ancrage d’airain. Pour ce faire, la raison satisfait mieux aux conditions de solidité de la fondation que la religion d’une corporation.
La liberté de parole ne peut être entravée par un bâillon prudentiel, sorte de masque de prévention dissuasif du mal, distribué par une profession d’élite, si digne soit-elle.
Attribuer une sorte d’infaillibilité papale à tout oracle de tribunal constitue une régression archaïque de la raison, révèle un privilège vieilli d’institution.
Rien ne peut m’interdire de penser, dans mon for intérieur ou à la cantonade, que Madame Sara Halimi a été assassinée de sang froid par un homme comme moi, qui répond de l’ignominie de son acte, qui sait en conscience qu’il viole une loi.
Les juges se déjugent à se cacher derrière un peuple dont ils seraient l’expression souveraine. Dans un prétoire, le peuple fait bande à part. Le peuple n’est qu’un symbole antique, sans vertu d’assemblée, sans la force d’une présence réelle de type eucharistique.
Le peuple d’un prétoire, ce n‘est pas moi, ni toi. C’est personne, un principe ou une statistique. Une idée, peut-être. Une idole hors sol.
dimanche 25 avril 2021
Francis Bacon, mort d’homme, 28 avril
Tita colorise six cerises, bleuit l’anse d’une théière, enlumine une mandarine. Sa peinture éblouit comme une modestie, une toile pieuse de Morandi.
C’est quoi, la couleur, les figures, la peinture, l’amour sur les murs ?
La toile est un ring. Le boxeur est une viande d’abattoir, une chair incarcérée, un corps tordu de douleur. Bacon peint la contorsion. C’est son mode d’émotion. Ses autoportraits sont des selfies de bête traquée, des bouts de visage tuméfié, de moitié de trogne scarifiée.
Le boxeur est déganté, premier de saignée dans la tranchée, cogné de l’intérieur par d’indicibles démons. Manque à Bacon Jésus le guérisseur pour éradiquer le diable, chasser Belzébuth, souffler sur sa gueule pétrifiée, ventiler ses narines de sordide miséreux.
La vitesse de la douleur est étourdissante, invite la bête à la danse, lui assigne une humilité d’homme, joue du fouet de palefrenier, du lasso de dompteur de chapiteau.
S’il y a la viande pantelante, son destin de charogne, il y a mêmement le cri primal d’homme qui longuement ressent le mal d’un flagellement dément.
La gymnastique du loustic est sans acoustique, murée dans une figure sans murmures. On dirait la haine d’une finitude, la rage d’une solitude.
Les anamorphoses de Bacon ne sont pas roses, mais couleur chair, teintée de vilaine terre. Le peintre saisit l’effraction, la torsion brute. Dans ses courbures de hyène, le boxeur sans adversaire se retranche en ses entrailles, calcine une déréliction dans un soleil intérieur, pervers, d’hiver. Le pugiliste est un artiste. Un monstre.
De là jaillit la couleur impeccable, sans péché, rutilante, luxueuse luxure de peinture aux grands aplats satinés d’orange et de jaune, arrière-plans à vif comme des brûlures de glace.
Le boxeur est entortillé dans ses nœuds d’humanité musculeuse. Il est coincé à perpétuité dans un cérémonial de cruauté. Le corps se distord, s’accroupit, se nourrit d’élans coupés, s’envenime de lents mouvements reptiliens. Bacon hurle une chiennerie, en farde la féerie. Tous les hommes s’appellent Bacon.
Bacon est un peintre d’instinct, qui colore la toile de contours humains, dont l’obsession est la sensation. Les pinceaux nous rentrent dans la peau, perforent un corps, trouent la figure. « Dès qu’une histoire s’élabore, l’ennui s’installe, l’histoire parle plus haut que la peinture ». Francis vend la mèche. C’est pareil en littérature.
Je suis revenu à Beaubourg, un beau jour, aimanté par la peinture du sixième étage. A la remorque d’un art brutal, éperonné par une beauté qui s’interdit le paysage, les joliesses de la pire espèce, la fausse piste d’une histoire.
Bacon ne raconte rien. Ne ramène pas sa fraise : il orne les cimaises. Il vise une fraîcheur de coup de poing. C’est un sentiment véhément qui se recueille en pleine gueule.
Je me sens bien parmi les toiles, une peinture exécutée entre deux bitures, ses figures charnelles en diable, jamais conceptuelles, soumises au vent de l’éventuel, au seul verdict de l’accidentel.
Rien n’est peint d’avance. La couleur est à peine sèche. La peinture de Bacon est l’art des apparitions, loin des sottes narrations. « Illuminations ». Rimbaud accole à la poésie un autre mot. Ils fabriquent un même risque.
Si Bacon n’a rien à dire, il s’attache à ne pas mentir. Noblesse oblige. La chair est une terre, flagrante de vérité, une évidente réalité bouchère, une sorte de pornographie groggy.
La couleur sonne, un corps frissonne. J’ignore au juste ce qu’on appelle un homme, mais si je reviens voir les selfies cabossés de l’Irlandais, c’est que précisément je n’ai pas le choix : je suis chez moi, face à la terreur d’un corps. Mais pourquoi, sacré bonsoir, la nature morte de Tita me fait-elle penser à Francis Bacon ?
Ce texte est extrait de « Tita Missa Est » (5 Sens Editions, avril 2021). L’ouvrage est disponible chez l’éditeur à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/recit-de-vie/436-tita-missa-est.html
Il est en vente à la Fnac, sur Amazon et chez Décitre. Il est également référencé sur Dilicom (catalogue professionnel des libraires de France). Le libraire peut passer commande en envoyant un mail à : servicedistribution@5senséditions.ch
mardi 20 avril 2021
Déconstruire, dit-il
Dans une lointaine jeunesse, j’ai lu, annoté, relu un libre blanc, couverture Minuit, tissé de soucieux signes denses qui faisaient écho à l’origine des langues, aux mots géniaux d’un homme de brio, Jean-Jacques Rousseau.
« De la Grammatologie » est d’une lecture ardue, loin des voisinages d’une jolie prose, du visage de la littérature.
L’ouvrage propose un concept massif, en béton, destiné à analyser l’essence d’une écriture. La déconstruction. Mixte à peine voilé des Destruktion et Abbau de Martin Heidegger (« Etre et Temps »).
Déconstruire est une méthode philosophique que se donne Jacques Derrida pour pénétrer au cœur d’une écriture. Déconstruire, dit-il.
J’ouvre le dictionnaire. Défaire, débâtir, démanteler. Les synonymes se succèdent pour démolir.
Or l’homme, qui s’est fixé cinq années pour requinquer Notre-Dame, souhaite « d’une certaine manière déconstruire notre propre histoire ».
A l’Amérique qui lui tend la perche d’un micro, aux universités qui jadis s’emballèrent pour la « French Theory », l’Emmanuel président près des gens ramène sa fraise intellectuelle, s’autorise de Jacques Derrida.
De l’Histoire de France, de son grand récit, il prétend démonter la structure du bâti. Il est vrai que la bleusaille n’a jamais froid aux yeux.
Macron, premier épidémiologiste de France, premier phénoménologue de Navarre, premier historien du pays, premier penseur de la nation, totalise le savoir encyclopédique de la planète. Il cumule tous les prix et accessits scientifiques naguère attribués à Staline. Tant d’excellence révèle l’impudence abyssale de ses béates ignorances.
lundi 19 avril 2021
A la Saint Anselme, la mort de Racine
« Il est des hommes, plus grands qu’eux-mêmes, qui héritent de l’exact patronyme : Chateaubriand, Racine. Ils sont au fondement d’un vivre ensemble impérissable.
Je sors du Vieux-Colombier, où Artaud, le Mômo, hallucine encore la scène. Racine aujourd’hui ressuscite un vertige, un sentiment d’abîme, illumine une histoire racontée par des corps. Il a l’âge du Christ en croix. Il écrit sa turquerie, incorpore l’amour, le pouvoir et la mort à sa fatale songerie. Aux tourments d’une sultane ottomane, il mêle l’éclat splendide d’une rigueur alexandrine.
Gracq a fui l’oflag de Silésie. Il vit la guerre et l’imaginaire. A trente-trois ans, à la gare d’Angers, il s’émeut de Bajazet. Il fixe le sanglant récit au ciel étoilé de ses Préférences (José Corti, 1951) : « Bajazet est sans doute la plus pure des tragédies de Racine. » Quand on est un peu vieux, qui plus est dur d’oreille, on aime voisiner les premières loges, frôler au plus près le texte des lèvres, s’asseoir à la source d’une souveraine beauté. Au quatrième rang, je suis calé devant l’absence du sultan, à bout portant des confidences, d’un soleil qui rutile, qui figure un sérail. Amurat étend son ordre à ne pas être là. On ne voit que sa loi. Il n’a d’autre corps qu’une obsédante odeur de mort, que la venimeuse passion d’un pouvoir exercé, que la jouissance perverse d’une vengeresse cruauté. Dieu n’a pas d’yeux.
La scène entière est blanche du sang caché, maculé dans les arrière-pensées d’un opaque gynécée. Un bataillon d’escarpins évoque Amurat, reproduit l’assaut babylonien. La parade fétichiste signe un ouvrage d’artiste. Le texte est rythmé de mille pieds invisibles.
J’écoute l’idiome racinien comme un homme, auprès des siens, se recueille. Dans ce labyrinthe byzantin, je sais d’instinct à qui j’appartiens. Je m’agenouille devant la dépouille. J’égrène un chapelet à la gloire d’une sonorité. La beauté n’octroie qu’une vérité, justifie seule d’être né. En revanche, elle ne souffre pas la moindre faute de majesté. Au renégat, elle ne pardonne pas.
Le lieu cloîtré du gynécée est piqueté de souliers secrets et de hautes armoires domestiquées. La pièce est un espace de sensations traîtresses, irrespirable comme un destin inexorable. La tragédie de Racine mène aux ultimes lacets d’une meurtrière bottine. La rivale Atalide suffoque sa passion jusqu’à la strangulation finale. Rebecca Marder est une comédienne fière, sublime de caractère. C’est une amoureuse fiévreuse, lumineuse dans sa pureté d’origine. L’admirable pensionnaire du Théâtre Français prête au texte une jeunesse endiablée. Elle côtoie sans rougir les prouesses de Clotilde de Bayser (Roxane) et Denis Podalydès (Acomat).
Dans la rue, vers Le Lutetia, les vitrines réfléchissent nos bobines. J’ai le haut d’une joue mouillé. A la sortie, je sais qui je suis. C’est drôle. J’ai l’air égaré mais je me suis retrouvé. Racine chuchote à mon oreille le secret d’une identité. Je revendique la langue française comme seule et unique patrie. Ailleurs, je me trimbale en terre étrangère. Les panneaux de bureau de vote affichent un casting. Dans l’isoloir, l’absence de bulletins Racine se fait sentir. Je me terre dans une colère. Je voile mon choix d’un rideau noir. »
« Dancing de la Marquise » (5 Sens Editions, 2020, pages 17et 18)
L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/poesiereflexion/322-dancing-de-la-marquise.html
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