mardi 31 mars 2020

L'énarque et la logistique

La trouée des forces virales dans notre ligne de défense nationale interroge sur l’insuffisance de l’armement. L’impréparation guerrière s’est traduite par une débâcle sanitaire. En deux temps trois mouvements, le virus  asiatique s’est propagé sur la quasi-totalité du territoire. Notre état-major de fringante start-up nation a retranché la population dans des forteresses de fortune, a terré son peuple dans des galetas, l’a cloîtré dans des greniers étriqués.
L’offensive éclair de l’ennemi a révélé l’état d’indigence du pays. Dans nos campements d’appartement nous parviennent les échos des généraux d’hôpitaux. Pénurie d’armes, rareté des munitions, manque d’équipements.
D’ores et déjà, avant d’établir un bilan des défaillances, il importe de réfléchir aux enseignements fondamentaux qu’il conviendrait de dispenser aux hiérarques de l’Etat. L’actuelle défaite des élites nous instruit que la rhétorique ne suffit pas.
Je suggère d’introduire la logistique au programme des pensionnaires de l’Ena, de mettre le paquet sur cette discipline stratégique – aujourd’hui maîtrisée avec virtuosité par les intelligences germaniques -, de l’installer au rang d’épreuve reine des prochains concours administratifs. L’introuvable logistique doit supplanter les bavardages emphatiques.
Les grands esprits de la haute administration fabriquent des bidules d’un genre assez étranges, des objets étrangers à la matérialité des choses, des faits et des actes. Les bureaux produisent des mots, rédigent des notes, confectionnent des textes de service, des discours taillés en cabinet, qu’ils apparentent à la réalité. Au fameux terrain qu’ils s’illusionnent saisir avec des signes sur des parchemins, des symboles sur un cahier d’école. En d’autres mots, l’énarque est devant la logistique comme une poule devant un couteau

lundi 30 mars 2020

L'ami du vent

Il est mort en 2014. Il aurait eu quatre-vingt-douze ans, le 28 mars.

« Alexander Grothendieck est mort. Et alors ? Céline avait averti l'épicier de la rue Sébastien-Bottin que Le Voyage, "c'était du pain pour cent ans". Grothendieck lègue à la communauté scientifique de quoi nourrir des générations entières de chercheurs. Cet athlète de la science pure réconcilie le nombre et la grandeur, unifie l'algèbre et la géométrie. Hors de l'école, il réinvente les mathématiques traditionnelles. Le grandiose ignorant se hisse seul au-dessus de la mêlée. Il stupéfie les esprits d'élite du groupe Bourbaki. Ses travaux sont publiés. Il est le chef de file de nos médailles Fields.
A quarante ans, il tourne le dos à la société, se cloître dans une baraque perdue des Pyrénées. Ses méditations formelles s'entassent avec le temps qui passe. Il fustige la science officielle, refuse le déshonneur d'être honoré, s'éprend de jolies jonquilles et d'écologie. Il quitte la pureté irénique des mathématiques. Le génie casse son jouet par nécessité, pas par fantaisie. C'est parce qu'il veut vivre qu'il suicide son oeuvre. On songe au petit poète de Charleville, au merveilleux photographe de Valparaiso.
Grothendieck emprunte à Rimbaud et à Sergio Larrain. Inutile qu'il communique. Il est terré vivant, fermé à la langue de l'accommodement. Dans son taudis des hauteurs, un génie grandeur nature finit ses jours avec le diable. Il est possédé par l'idée du mal.

Cet homme veut la vérité sur soi comme une propreté, veut la vérité d'une loi comme une nécessité. Il a entassé par pelletées des gribouillis de science et de conscience. Lui seul, faute de génie sous la main, peut déchiffrer ses palimpsestes d'adieu.
On ne dispose que d'un grand texte lisible que le Web entrepose. Il est titré comme un roman fleuve. Récoltes et Semailles est un soleil bâillonné dans les geôles Internet. Il est caché comme l'enfant qui joue aux dés se dissimule des fées. Grothendieck est à moitié russe. Il s'interdit la demi-mesure.
"Si dans Récoltes et Semailles je m'adresse à quelqu'un d'autre encore qu'à moi-même, ce n'est pas à un "public". Je m'y adresse à toi qui me lis comme à une personne, et à une personne seule. C'est à celui qui sait être seul, que je voudrait parler, et à personne d'autre".
La page sept est plantée comme un poteau indicateur de nationale. Plus de mille pages suivent, cheminent, glissent sur l'écran du rail virtuel, ruban vertical d'un convoi silencieux. On songe à Rousseau, à la passion des Confessions. Grothendieck mêle énoncé mathématique et projet véridique. L'homme est démangé par sa vision. Sa théorie des motifs se rit d'être incomprise. A le lire, Alain Connes, l'inventeur d'une géométrie non commutative, évoque Proust, frotte l'aventure de Grothendieck à La Recherche. L'ermite pyrénéen, retranché sur son site, s'y définit comme "l'ami du vent".

Ce texte est extrait de Dancing de la marquise, pages 132/133.

Dancing de la marquise est en vente chez 5 Sens Editions à l’adresse suivante :

https://catalogue.5senseditions.ch/fr/belles-plumes/322-dancing-de-la-marquise.html

samedi 28 mars 2020

Des gouvernants de rencontre

Putsch d’un quarteron de généraux professeurs d’hôpitaux. Raoult, Juvin, Péronne et Bricaire sont juchés sur le toit de la Timone à Marseille. Raoult, christique grand manitou, harangue la foule électrisée. Il fustige les manquements, les mensonges éhontés, la haute trahison du « paltoquet du Touquet ». Le quatuor d’estrade refuse l’humiliation de la nation. Ni masque, ni chloroxine, ni lit, ni respirateur, ni gel, ni personnel. Pareil abaissement du pays, pareille défaite des élites ne sont inexorables.  Les mots de Raoult sont ceux d’un pronunciamiento. Sa philippique reprend la phrase d’attaque de l’Appel gaullien, affiché aux murs des mairies.
« Des gouvernants de rencontre ont pu capituler, cédant à la panique, oubliant l’honneur, livrant le pays à la servitude. Cependant, rien n’est perdu ! »

vendredi 27 mars 2020

Lettre à Nicole

On peut imaginer que tous les jours soient des dimanches, que les semaines aient sept jeudis, que les calendriers soient déréglés. Mais les cycles de la nature tiennent bon. Même un peu réchauffée, la ronde des saisons persiste. Le soleil, quand il se lève, salue la compagnie avant de se coucher.
Pour l’heure, les livres et l’écriture sont mes bols d’air. La musique aussi, Sviatoslav Richter. Hélène se sent plus oppressée par la captivité. 
La petite Constance est très heureuse à la campagne. Son père est devenue à moitié menuisier : il lui a taillé une petite table à ses dimensions, pour commencer. Sa mère lui fait des gâteaux dont elle raffole. 
Côté Marquise, Laure Fardoulis, auteur de plusieurs romans chez Losfeld et Nadeau, m’a envoyé deux mails qui m’ont touché. Elle a aimé mon bouquin et l’exprime bien dans ses mots. C’est la fille d’un poète renommé, figure du Surréalisme. Je l’avais croisée, il y a trente-cinq ans, je l’ai retrouvée sur Facebook. 
Mais ce qui me soucie le plus, c’est un sentiment d’humiliation. Notre pays est humilié. L’incurie, les menteries, l’impéritie de nos princes provoquent en moi une vraie colère. Je suis indigné. J’ai joint un texte récent que j’ai diffusé sur les réseaux sociaux. Il dit ma révolte.
Nous pensions à vous deux, exilés dans les hauteurs, dans la splendide solitude de Nasbinals. Je suis à moitié rassuré. A vous lire, il est problématique de se ravitailler, même chichement. Nous sommes cloîtrés, « jusqu’à nouvel ordre ». C’est le message fort de nos petits despotes.

jeudi 26 mars 2020

Il était une fois l'indépendance

A l’époque, on pouvait musarder sur les grands boulevards, cheminer en forêt sans crainte d’être contaminé par un gendarme, se terrer à Colombey pour travailler d’arrache-pied, écrire des Mémoires sans jamais les finir.
A l’époque, le Général était maniaque, économe des deniers des ouvriers. Il coupait le sifflet des roquets du marché, éteignait l’électricité des bureaux, salles et cagibis du palais. C’est un homme debout qui saluait l’anonyme labeur avant d’aller se coucher.
On se souvient que ce fils d’enseignant montait sur ses grands chevaux quand les sots à l’assaut manquaient à son serment, négligeaient d’être indépendants. Charles avait l’obsession de la grandeur d’une nation.
A qui mendie des lits, il exprime un mépris. Au pays appauvri par son incurie, au pays quémandeur de masques de chirurgie, il rappelle la grande querelle d’une vie. A son improbable chefferie d’épicerie, il rafraîchit la mémoire, martèle que seule la liberté qu’il a conquise a durablement du prix.
Du temps de Charles, nous étions libres, nous habitions sur la hauteur, nous dominions l’horizon. En ces matins de geôle sans gel pour les mains, en ces heures de pouvoir « transparent » où le prince ment allégrement, je songe à Péguy, à cette phrase de jadis sur une image de première communion : « Le génie n’apparaît nulle autant que dans le petit détail poussé ».
Charles presse l’interrupteur, coupe la lumière, tous les soirs. Une obsession le taraude, c’est la nation qui le tenaille. A longueur de temps désormais, je me lave les doigts, paume et poignet. Mais je n’arrive pas à me défaire d’une tache qui persévère, du masque illusoire de Jupiter.

mardi 24 mars 2020

Un châtiment de chauve-souris

La guerre d’hier, c’était des jeunes gens désignés au casse-pipe, des fils à découvert sacrifiés par des pères dans leurs bunkers. La guerre d’hier, c’était une hiérarchie des générations. Les pères la déclaraient, les fils l’accomplissaient.
La guerre d’alors touchait les corps des poitrails forts, ciblait une bleusaille sur les champs de bataille.
Notre guerre sans visible adversaire, notre guerre sans imaginaire, jette au combat de vieux soldats de dispensaire. Notre guerre est mal nommée puisqu’elle épargne le feu des balles à sa jeunesse, jadis massée devant la mitraille, classe d’âge saignée des villages. L’ennemi sans physionomie achève les vieux tromblons sans horizon. Il éclaircit la société de ses plus fragiles pensionnés, de ses vieilles tiges parasites.
La guerre. Ahaner, répéter six fois le mot, n’en multiplie que l’écho. Une métaphore désaccordée brouille la vérité des faits, ajoute à l’injustice du maléfice. A ma manière, je suis médecin, toubib d’un dire incertain. Je veux rétablir.
Une épidémie n’est pas une guerre. Elle fait sourire nos militaires. Le virus abrège les jours de vieux gugusses, en précipite le terminus. C’est un châtiment de chauve-souris qui tue des cheveux gris.


lundi 23 mars 2020

Il était une fois un lieutenant colonel

« Le lieutenant colonel sait quoi faire, décider sans collégialité, dans l’immédiateté. Le lieutenant colonel a des ailes. La terreur ne lui fait pas peur. C’est un chef de ferveur : il est à l’œuvre. La poésie d’Ezra Pound lui indique la direction du pays : « Si légère est l’urgence ».
Le lieutenant colonel se livre à l’ignoble forcené du mal, arrache la caissière des griffes du furieux animal. Acte anti-économique, par excellence. Acte christique.
Le lieutenant colonel est seul, infiniment seul, premier et dernier de cordée. Avant d’expirer, il prie sa patrie. Il écrit avec son sang le chef d’œuvre d’une vie, le récit fondateur de notre temps. C’est un livre de résistance, le traité d’une grandeur, l’évangile gaullien d’un admirable gendarme.
La rébellion du lieutenant colonel n’est rien d’autre que de servir une nation, d’honorer sa mission. Elle a le style des beautés les plus pures, des fulgurants chants d’amour, insoucieux des périls de bravoure. »

C’était, il y a deux ans. Arnaud Beltrame, un 24 mars. Les enfants, on regarde maintenant. On regarde l’admirable gendarme.

(Fred, 5 Sens Editions, 2019, page 6)

L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :

https://catalogue.5senseditions.ch/fr/belles-plumes/295-fred.html