lundi 16 mars 2020

Chère Nicole

Votre mail, je le lis par ciel gris, dans une atmosphère de couvre-feu. Ce matin, pour la première fois, je suis sorti avec un masque de canard ;  je rasais les murs plus que les hommes et femmes du macadam.
La petite Constance tourne en rond dans l’appartement de ses parents. Le confinement est un tourment. Mais votre mail, malgré les soucis, les maudites contrariétés de santé qu’il relate, donne une couleur aux nuages, une fraîcheur, une joie peut-être à cette fin d’hiver.
Oui, nous sommes dans l’attente des beaux jours, dans l’attente des noces, inquiets par l’actuelle tournure des choses, mais heureux du bonheur de nos enfants.
La littérature demeure une douce villégiature. J’y séjourne et paresse à l’envi dans l’oubli des tracasseries. J’imagine votre plaisir à la lecture attentionnée des Cahiers de Bosco. Votre ferveur à l’endroit du grand auteur me donne une envie pressante de le découvrir. Dans le même temps, j’ai peur de m’éparpiller. Il me faudrait la révélation, le miracle d’un texte sur mesure, l’émerveillement d’une apparition, le choc d’une nécessité indiscutable. Je guette cet instant.
Je viens de poster la Marquise dont le dancing  est un peu frivole par les temps qui courent. C’est un livre désordonné, sur le modèle des précédents. Sachez qu’il vous est dédié, Nicole, puisque vous figurez parmi les « sept lecteurs » de l’exergue, mes amis de longue date en quelque sorte, qui m’encouragent à écrire.

Ma bonne amitié à tous les deux.


dimanche 15 mars 2020

Dancing de la marquise

Littérature, son mauvais genre de beauté. Valéry se désolait que « la marquise sortît à cinq heures ». Breton le mentionne dans son Manifeste du surréalisme. Cela ne me déplaît pas qu’elle sorte un quinze mars, qu’elle s’exhibe au bal masqué municipal, qu’elle se régale open bar à l’isoloir. Je ne suis pas offusqué qu’elle attise les désirs. La marquise agit à sa guise. La marquise ne connaît pas la crise.
Dancing de la marquise est un récit zigzagué, sans destination établie, un cheminement capricieux, sans autre nécessité qu’une imprécise fantaisie. Un roman ? Peut-être. Un autoportrait, plus sûrement, qui fait suite aux précédents.
Dancing de la marquise se remémore les années Godard, Anna Karina, ses exquises bouderies. En joue du livre, il y a un film, Pierrot le fou.
Dancing de la marquise engrange des véhémences, des préférences. C’est le roman de mes déhanchements, un carnet de postures, de croquis, de petites écritures.

Dancing de la marquise est en vente chez 5 Sens Editions à l’adresse suivante :


vendredi 13 mars 2020

C'est comment qu'on freine ?

Il est mort un 14 mars. A la sainte Mathilde. Mathilde est revenue. Pas lui.

« Bashung a ôté son chapeau, salué sous son chapiteau, n’a pas sauvé sa peau. Ce métis, à profil d’oiseau de race, était un écorché fils. Il a sculpté les mots, saccadé les sons, fracassé les rythmes. Il chantait des splendeurs dans son for intérieur, confiait sa déchirure à des volutes de volupté. C‘est comment qu’on freine l’élégant énergumène ? Avec des Victoires de dernier soir, Bashung a noyé son désespoir. Il est mort sur les rails, trente ans d’allers, trente ans de retours. Gaby le Kabyle n’a rien échappé belle. La rougissure des yeux est le pourboire des endeuillés.»


« Dancing de la marquise »,  5 Sens Editions, à paraître en avril 2020

Doigts devant soi

Le Feu Follet. Il est mort un 14 mars. A la sainte Mathilde. Mathilde est revenue. Pas lui.

 « Doigts devant soi qui ratent l'infini. Destin déjanté d'une maison de santé. Drieu raconte sa mort velléitaire. Drieu est odieux à ses propres yeux. Sa main dessine dans le vide une image féminine.
Il ne s'approprie pas même une prière, le sourire des viveurs. Maurice Ronet traîne à longueur de temps ses regards mendiants. Il règne sur le film de Malle en seigneur sans médaille. C'est la dernière escale d'un clandestin. Ronet se dessaisit de la vie par la fantaisie de l'oubli. Il marche à côté des rails, parallèle à sa fêlure. Maurice Ronet, d'avant sa cicatrice sur la joue, taillade ses nuits d'algarade, se hisse au sommet de l'impasse.
On croise pas mal de comédiens trop bien pour mourir. Les bitures d'Alain préfigurent la déconfiture de Pierre. Drieu donne ses yeux bleus à la littérature. Ronet est dans le secret du dernier roi désenchanté. Mieux qu'un oscar, il mérite un regard. Le glorieux anonymat troue la mémoire du cinéma. »


« Dancing de la marquise »,  5 Sens Editions, à paraître fin mars 2020

lundi 9 mars 2020

Une femme douce

11 mars. Dominique Sanda dénombre ses années, trouve deux fois l’âge de Leïla Bekhti. La brune et la blonde veillent à l’équilibre du monde. 11 mars. Anniversaire d’une blonde qui ne compte pas pour des prunes.

« Une Femme Douce. Dominique Sanda squatte le cinéma du casino. Il pleut des cordes sur une plage sans miséricorde. La starlette de l’esthète est quasiment muette. Elle est pâle, frontale, franchit le seuil. Il y a trois pelés et un tondu. Je suis seul avec elle. J’ai quinze ans. Bresson dédaigne la couleur. J’écris noir sur blanc mes tourments d’écran. Je rédige une lettre à la suicidée, un courrier qui lui est destinée. Je lorgne le bas de l’affiche, fixe le générique. J’expédie mon histoire à Mag Bodard.
Depuis la moitié d’un siècle, j’attends une réponse, un feu vert de l’actrice. Un dimanche d’août à brouillard, sans discerner Le Havre, je m’agrippe à son visage, au rivage balnéaire. J’inaugure mes lettres mortes, jetées de la sorte, dispersées dans la nature. Je répugne à inscrire le lieu d’un domicile au dos de l’enveloppe diaphane. Sanda n’est pas qu’une déesse d’initiales. Elle me trouvera. La détresse est une adresse inratable. De Gaulle m’a abandonné en mai. Il a pris ses cliques et ses claques. Désormais je suis libre de mes appels au peuple. Dans l’obscurité, l’égaré du bout de rang me palpe une fesse. Je sors de Dostoïevski tout à fait ragaillardi. »

Ce texte figure dans Fred (5 Sens Editions, 2019, pages 50/51).

L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :

https://catalogue.5senseditions.ch/fr/belles-plumes/295-fred.html

jeudi 5 mars 2020

L'épiphanie Bekhti

Six mars, six fois six, Leïla Bekhti fête ses trente-six ans. Je la regarde. Elle est belle. Et moi je vois trente-six chandelles.

"Visage de Leïla Bekhti. Visage d'éclaircie, de doux noir regard. Visage d'Algérie, mordu de rouge, cerclé de lumière caramel. Visage libre aux yeux enroués, aux murmures impérieux.
Visage aux imprécises ruades, aux songeuses incartades. Visage d'une intuitive présence. Leïla Bekhti est un visage surgi, une embellie de la vie, une épiphanie.
Je vois les bandes de convives, les hordes de starlettes qui s'attablent au bruit des fourchettes. Leïla Bekhti s'assied dans un froncement d'épaules. On aime sa gaucherie, sa gaminerie sérieuse. Elle se ratatine quand elle dîne. Elle me déçoit, m'émeut comme une beauté fripée. Je sens la limite d'un corps entravé.
Son visage balance d'un côté à l'autre. Prend l'air des conversations. Met le bout du nez dehors, vers le sonore. Peine à poser son attention. Elle est courbée dans son assiette, pouffe d'un petit rire de fillette. Rire de bossue. Elle mange en catimini. Elle mange avec ses doigts. Leïla Bekhti se cache de quelque chose."


« Dancing de la marquise »,  5 Sens Editions, à paraître en avril 2020

mardi 3 mars 2020

Trop grande gueule pour faire école

« La mort de Jean-Christophe Averty est une blague des claviers Azerty. C’était un imagier incendiaire, un artificier de la beauté convulsive. La télévision de jadis était exécutée par de vrais artistes. C’était le temps de l’ORTF. La direction appartenait à ses chefs gaullistes, la création était confiée à ses réalisateurs communistes. Pas d’autre choix qu’une seule chaîne d’Etat, certes, mais avec de grands soldats superbes. La télévision de papa était filmée sous la dictée d’hommes de vision. Beckett, Adamov ou Ionesco figuraient au programme de prime time.
J’étais en culottes courtes. Je me souviens des Raisins Verts, l’émission de variétés déjantée qui déclarait la guerre à l’ennui des chaumières. L’art fêlé d’Averty visait le fou rire des familles. Un bébé de couleur violette était débité à la moulinette. Averty était un dandy, un esthète du sacrifice aztèque. Un zézaiement délicieux commentait le délictueux spectacle. Ce strabisme de la diction exerçait une ravageuse séduction.
Averty était un coloriste du noir et blanc, un aventurier de l’image truquée, le poète inspiré d’une 3D pas encore née. Sa photographie était nourrie de textes de fantaisie, des facéties d’Alfred Jarry. A vrai dire, l’image numérique vient du Collège de Pataphysique. Averty était un pyromane de l’image. Il travaillait les pixels de manière insurrectionnelle. Il illustra Roussel et Cocteau, Gracq et Shakespeare, Apollinaire et Prévert, Picasso et Richaud. Averty a diverti le bourgeois, travesti, perverti le bon goût, sa routine et sa mélancolie. Trop grande gueule pour faire école, il meurt aujourd’hui pour notre malheur. J’avais de la chance d’avoir dix ans dans les années soixante.»

« Dancing de la marquise »,  5 Sens Editions, à paraître en avril 2020