mardi 26 mai 2020

Léaud the last

Léaud the last. Il a soixante-seize ans, le vingt-huit mai.

« Léaud, l'insolent phraseur, ne s'assied guère que pour se lever d'un bond ou d'une colère. Il change d'habit comme de survie, de chandail comme de travail. Il acclimate sa trogne à sa besogne. Truffaut lui confie ses missions commandos. Il court vers l'idée fixe à la vitesse du risque.
Léaud a peur du noir. Il est planté dans la salle à manger du dimanche. La petite Jade s'amuse de marmelade et de biscotte. Léaud feuillette un petit ouvrage sur Staël. Il ne regarde ni ne se tait: il parle à livre ouvré.
Léaud remonte le drap. Il a peur des apparitions. Il redoute les sortilèges de Fabienne, la subtile blondeur de la femme du chausseur. Léaud plonge ses doigts dans le sucrier. Léaud s'échappe, déserte l'intimité d'un visage en liberté.
Delphine Seyrig, évolue de côté, lance sa hanche d'un mouvement bégayé. Delphine Seyrig suggère une musique sans hier, joue de sa voix comme d'un léger trouble. Léaud, Seyrig sont des acteurs flagrants. Avec le temps, ils ont confectionné du présent, de la confiture de l'instant pour les matin, midi et soir d'un siècle déjà bien tard. » 

(« Ainsi soit Staël », Editions du Bon Albert, 2013, pages 63/64)

jeudi 21 mai 2020

Henri Michaux

Henri Michaux est né le 24 mai 1899. On n’a pas trop de photos de lui. Inutiles portraits. Car il nous a laissé des mots pour figurer la peau d’un visage, des dessins, des carnets de voyage, une calligraphie pour imaginer l’infini.

« Visage en forme de bosse de chameau. Visage de Michaux. Visage désert. Visage d'oncle Pierre. Visage de salaud. Hors photo. A moins de la voler au Collège: le cliché d'un Michaux sans chiqué, visage blanc de vieillard sur un banc, lunettes noires, les yeux vers l'intérieur. Visage d'oncle Pierre. Dévasté. Déplumé. Démâté. Lunaire. Visage d'après la guerre. Il est Belge et sans âge, longue carcasse d'escogriffe effacé. Sinistre et drôle.
Michaux confectionne des ouvrages dessinés à la plume. A lire original. Jamais dans une collection de vitesse, genre vide-Poche.
Et puis la beauté qui terrorise, et le feu de la femme qui flambe. Michaux voit la chair en cendres, la vie en volutes, la souffrance d'un marin, raté d'avance, et les mots qui font signe de la main. S'entend Michaux. Vieux tromblon. Il écrit. Moins lourd qu'une brique, plus déchiffrable aussi: un livre.
A quarante ans, vingt ans aller retour, il écrivit de mémoire le récit du voyage, son carnet ethnique. Visages de jeunes filles, un texte lentement halluciné, une prose royale d'ivrogne, qui sèche au soleil. Michaux fait un petit travail miniature, sans y toucher, de son doigté de fée. C'est une sorte de cri crayonné, le croquis dernier cri de deux ou trois jeunes filles de la terre. Michaux est invincible quand il écrit la fin, et le début d'une femme. Il tient le fil et la fille. Voilà cet oncle Pierre qui entrebâille la porte étroite, ouvre grand la fatalité. Dans la chambre rose de l'univers, il voit l'écorchée vive à son lever. Il pressent la soldate, contemplée renégate.
Gracq évoque la saveur évanouie d'un chewing gum. Il désigne ainsi la prose usée. Au détour de ses Lettrines. A la relecture, la fadeur d'un texte aimé déçoit sans pitié. Mais voici Visages de jeunes filles. Il garde son grain intact, sa peau de craie, sa cambrure primitive, sa sauvagerie.
Henri Michaux, de son ami le poète équatorien Alfredo Gangotena, aimait à rappeler les mots suivants: "Les murs tremblent, les feuilles aussi, je vous le dit, je vous l'assure, il y a quelqu'un qui saigne ici". L'homme, l'orme centenaire, traîna sa carcasse en chasse d'images, de for intérieur, de visages, de ces nourritures pour l'œil qu'on appelle des paysages.
Aujourd'hui cent ans, du verbe entendre, Michaux joue à chat en vieux chien sous la terre. "C'est comment qu'on freine ?". Comme Bashung, Michaux se demandait. Michaux est hors photo, sauf pour le papier journal Libération, ce nom volé comme la photo, chapardé à de Gaulle. Hors photo, c'est à dire de coquetterie mahométane, à la Céline. Pas très chaud pour les clichés, Michaux. On songe à Deleuze: "Je nage la tête haute, hors de l'eau, pour bien montrer que je ne suis pas dans mon élément". Sauf, qu'à l'image de Madame Michu, mercière à Angoulême, Monsieur Michaux a vécu pharmacien, on n'est pas sûr de Carpentras. Quelque part où le paysage ne donne pas toute sa mesure, où les couleurs restent en dedans. Il s'amusa de quelques phrases. Mais Michaux nous dit à peu près ceci. Je suis conservateur. Parce qu'un secret, je le garde. »

Ce texte est extrait de « L’amitié de mes genoux » (5 Sens Editions, 2018, pages 53/54)

L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :

https://catalogue.5senseditions.ch/fr/belles-plumes/192-l-amitie-de-mes-genoux.html

lundi 18 mai 2020

Mauvaises pensées

L’ignorance est le réveil lucide de l’insouciance. L’actuelle dépendance à la science révèle une vulnérabilité, souligne l’accoutumance d’une société à son monopole de la vérité. Quand les travailleurs de la preuve font défaut, quand la science est dépouillée de ses certitudes, quand un phénomène naturel manifeste une totale étrangeté, le champ est alors libre au cheminement des mal voyants, à l’errance de l’ignorance, au déferlement des mots.
Car les mots masquent les causes, éloignent des choses. Les mots témoignent d’une pauvreté, exorcisent une peur, confessent une ignorance.
L’ignorance vaste, collective, élargie, à taille de pays, est une humiliation de l’esprit, un uppercut en pleine figure, l’abaissement grandeur nature d’une nation. L’ignorance, au peuple malade, dévoile l’étendue d’une dégringolade.
Quand la mort rôde, quand ça barde comme dans une guerre, l’ignorance tarde, l’ignorance bavarde, l’ignorance tue le temps avec des boniments. Les doctes des plateaux, les sages du maquillage, s’enorgueillissent de platitudes exquises. Le faux plat du blabla meuble les silences de l’au-delà. L’ignorance des blouses professorales s’épanche comme une gouache affectueuse de barbouilleurs du dimanche. L’ignorance s’exprime, préempte la parole, sonorise une réclame, sature l’espace épidémique d’un nombrilisme académique. L’ignorance des grands sachems rafle l’audience des antennes. Au détriment de l’ignorance de naissance, de l’ignorance de souche, de l’ignorance muette des smicards du savoir, des caissières de comptoir. Les fadaises et billevesées des uns se mêlent aux balivernes et coquecigrues des autres.  Au sujet des discours de métier, Pierre Michon parle joliment de « couinement coutumier ».
Au centre de l’écran trône l’arbitre des élégances, l’animateur des nouvelles, le bateleur de quinzaine commerciale : il distribue les bons points, distingue l’ignorance légitime de l’ignorance crasse, départage le papillonnant professeur de l’ouvrière de caisse. Le joyeux pontife jouit d’un droit à la déraison, dispose d’une tolérance au délire. Pas l’illettrée d’usine. Pas l’analphabète de supérette.
Morale provisoire du virus de Chine. « L’homme compétent est celui qui se trompe selon les règles » (Paul Valéry, « Mauvaises pensées et autres », Gallimard, 1942). Après tout, il m’enseigne l’art de tousser dans mon coude.


samedi 16 mai 2020

Fred et Wojtyla

Karol Jozef Wojtyla est né le 18 mai 1920. De deux mois, il est le cadet de Fred. Mon père et le Saint-Père sont voisins de calendrier. L’un et l’autre sont aujourd’hui centenaires.  Fred n’est pas sorti pape d’un conclave. Il aimait la dérision, pas la compétition. Il n’était pas un saint, juste un honnête homme.

« Maintenant j’ai l’âge d’être pape. C’est un soir d’octobre, dans un morne bled où Flaubert s’enivra d’impérissables chimères, appela de l’aide, Byron et Sade, que Fred tira sa chaise vers la table de bistrot, s’accouda à la nappe à carreaux. Maintenant j’ai l’âge d’être pape. C’est un aveu de fils de Dieu, une déclaration de candidature, confessée à La Petite Auberge, rue Carnot, la cahoteuse voie pavée qui dégringole vers la halle aux vieux crabes. Habemus papam. Wojtyla vient de décrocher la timbale.
Fred s’identifie au prélat, s’amuse d’une fumée vaticane, se rit du protocole, des belles âmes et de lui-même. Fred et Wojtyla, jumeaux parmi les hommes, subiront les affres de la maladie de Parkinson, dégringoleront, marche après marche, dans une intense démence, s’étioleront dans une odieuse dépendance. »

Ce texte est extrait de « Fred » (5 Sens Editions, 2019, page 68).
L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/belles-plumes/295-fred.html

vendredi 15 mai 2020

Moncorgé l'écorché

Il est indémodable, inusable. Gabin, 116 ans le dix-sept mai. On dirait même qu’il rajeunit. Mal aimé des palmarès, il est interdit de films d’auteur, ignoré des cinémathèques. C’est un roc trop réac. Sauf qu’il y a Renoir. Sauf qu’il y a Carné, le fils d’ébéniste, qui sait ce qu’artisanat veut dire, Duvivier qui voit d’instinct la grâce d’artiste du Gabin d’opérette.

« Gabin massif, récif des vieilles valeurs, marmoréen, tanné par le grand air, tassé sur sa légende. Taiseux dans la vie, grogne rentrée et bouche cousue, volcanique au cinéma. Gabin, le Depardieu des Trente Glorieuses, jette sur la vie son regard bleu de vieux bandit. La rudesse de l’homme voile une délicatesse de danseuse. L’amant de Dietrich, l’ami de Ventura, joue la comédie sans tricherie. La grande gueule est pacifiée par un rêve paysan qui lui tape dans l’œil, inaccessible étoile.
Matthias, le fils, raconte bien les coups de sang du patriarche, à deux doigts de la gâchette, devant les casseurs d’imaginaire. Il meurt en vieux con, magnifique, sanglé dans ses silences. Moncorgé l’écorché ne crachera pas le morceau. »

Ce texte est extrait de « Dancing de la marquise » (5 Sens Editions, 2020, page 43).

L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/belles-plumes/322-dancing-de-la-marquise.html

jeudi 14 mai 2020

Alain Cuny

Alain Cuny est mort un 16 mai, il y a plus de vingt-cinq ans. Sans doute fatigué de jouer les héros, d’être le dernier véritable interprète des grands poètes, sans doute lassé d’extraire l’écho sonore des plus beaux mots du répertoire.  Le théâtre, qu’est ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est que cette sorte de messe ?  « Une histoire de grandeur racontée par des corps » (Albert Camus, Interview à Paris-Théâtre, 1957). Alain Cuny était un comédien, un tragédien, un artiste souverain.

« Le corps est un fragment de météore. Je me souviens d’Alain Cuny. Place de la Sorbonne. L’ami des poésies croisait la classe de philosophie. C’était samedi, jour de Serres. Le tragédien ne récitait rien : il était désoeuvré dans son for intérieur d’avant l’heure. Il faisait les cent pas.
Je me souviens d’un corps droit, de la force du grand âge dans sa figure de croisé. Autour de la fontaine, sur l’esplanade blanche, il patientait en silence, regard haut dans l’amitié des ciels bleus. Il chuchotait le bénédicité des âmes brûlées. A cette heure précoce, le Quartier latin sommeillait encore, quasi désert. Alain Cuny, vêtu de toile couleur des sables, apparaissait tel un chêne, enraciné à la terrasse d’un café d’étudiants. Son masque de marbre, de messire médiéval, signifiait quelque chose comme un désir tacite ou un élan coupé. Il carrait dans son corps la beauté des poésies orphelines.
Vint l’heure du maître à crinière blanche et langue de soleil. Alain Cuny prit sa place sur les gradins de l’amphithéâtre Lefebvre. Devant, il toisait l’enseignant comme un fol enfant sage, à joues rouges intérieures. Il mesurait d’un droit regard la virtuosité intellectuelle, l’esprit délié d’un penseur à la française, taillé comme lui dans le roc de la littérature. Alain Cuny appréciait le travail à main d’homme et la lumière des peintres, le style et Nicolas de Staël.
Le cours s’achevait sans qu’Alain Cuny n’exprimât quoi que ce soit d’autre qu’une magistrale présence. Il n’interrogerait pas le philosophe admiré.
Le rideau est tombé sur la Sorbonne : le grand interprète de Claudel s’est levé humblement. Il s’est décoiffé. C’était samedi, jour de Serres. On était vivifié. On était requinqué pour l’hiver. Les petits sourds disaient merci. Nous étions mendiants. Nous nous abreuvions au plus offrant. »


Ce texte est extrait de « Variations sur l’aurore », contribution au Cahier de L’Herne Michel Serres (Editions de L’Herne, page 298, 2010)

mercredi 13 mai 2020

L'espiègle sauterelle

Mireille Darc est née un 15 mai. Depuis trois ans, l’espiègle sauterelle manque à l’appel. J’ai hésité avant de griffonner, d’y voir clair dans ma tristesse.

« Mireille savait caler sa chevelure, se pelotonner contre une épaule d’homme, poser sa cambrure d’adorable grande bringue. C’était une amoureuse, doucement orgueilleuse. Soudain, on se réveille sans Mireille et son joli dédain. Elle était simple, joueuse, légère. Elle fredonnait ses fredaines. Elle était la fiancée, libre comme l’air, des meilleurs et pires Lautner. Sa mort interroge, questionne les hommes sur la splendeur de la féminité. »

Ce texte est extrait de « Dancing de la marquise » (5 Sens Editions, 2020, page 32). L’ouvrage est disponible à l’adresse suivante :
https://catalogue.5senseditions.ch/fr/belles-plumes/322-dancing-de-la-marquise.html